Un trou dans le ciel
Deux versants éditeur a le plaisir d'annoncer la parution (le 08-12-2006) de ce recueil de poèmes et de textes de Luc Boussard, artiste, ivrogne, moine zen, amoureux, illustre inconnu et fier de l'être. Les illustrations sont de Brigitte Ducrocq, qui partage avec l'auteur au moins trois des qualités énumérées ci-dessus, à vous de deviner lesquelles... À déguster avec modération. Voici, en guise d'apéritif:
Saint Michaux
Je serai phasme
Aux couleurs de la nuit
Ai-je décidé
Et j’ai mis ma tête dans un tiroir.
Ça n’a pas empêché le jour de se lever.
Maintenant je suis mort
Il n’y a plus personne
Me suis-je dit.
Ça n’a pas empêché cette femme
De me fourrer sous le nez
Son sexe velu.
J’ai trop de mauvaises habitudes
Ai-je alors pensé
Je vais en prendre de bonnes.
Mais voilà que déjà
On me mettait en terre.
L’autre jour,
Comme par inadvertance,
Je suis tombé sur un enterrement,
C’était le mien.
Le cercueil,
Hissé sur les épaules
De quatre poseurs de marmites à clous
À l’air peu avenant,
Portait cette inscription :
«Ci gît l’ami du genre humain.»
Derrière,
Se pressait une foule compacte
De lascars et de ribaudes,
De forbans et de drôlesses,
Dégoisant sur mon compte
Tout le mal qu’il en convient de dire,
S’esclaffant bruyamment
Et buvant à la régalade
Le contenu de ma cave
En jaja rouge et tutu blanc.
Au milieu d’eux j’identifiai
Quelques prélats rubiconds,
Force bossus, boiteux et borgnes,
Deux ou trois grammairiens,
Une demi-douzaine de grenouilles de bénitier,
Toute une ribambelle étique et blême
De chevaliers de la nuit,
Des belles au regard indolent
Et à la hanche ronde,
Une poignée d’artificiers,
Des braconniers et des catcheurs,
Des pique-assiette et des contorsionnistes
Des queutards, des suceurs et des branleurs,
Des goinfres et des boit-sans-soif,
Des repris de justice et des sportifs,
Des forts en gueule, des fiers-à-bras et des sournois,
De graciles fillettes et des mégères tonitruantes,
Des diplomates, des plumitifs et des yachtmen,
Des spécialistes du paradoxe, de la litote
De la carambouille et de l’eau de boudin,
Des harengs, des harengères, des harangueurs
et des artistes faméliques...
L’envie me prit,
Je dois le dire,
De me mêler à cette aimable et joyeuse cohorte,
Mais tout bien considéré
Je m’esquivai
Sur la pointe des pieds
Avant d’être reconnu.
Santour
Amour et ivresse sont mes deux pôles, les deux portes d’une unique voie.
Ivresse est la nuit profonde dont amour est la lune, éclatante et limpide.
Plus l’amant contemple l’aimée, plus il la trouve resplendissante. Et son désir s’exalte, et il aspire à la servir en tout, à s’effacer pour qu’éclate sa beauté.
Ainsi, il s’amenuise et se perd, et plus il se perd, plus il se déploie, comme le rossignol se perd et se déploie dans son chant.
Le visage de l’aimée est un ovale parfait, son regard une source où scintillent mille feux, son haleine l’aube d’été, ses baisers sont la rosée et le soleil de midi, son corps un fleuve de lait plus odorant que le printemps.
Verse tes cheveux sur ma poitrine, emplis la coupe. Buvons le vin rubis entre baisers et caresses. Du silence ardent de nos cœurs laissons jaillir la langue des oiseaux.
Ainsi s’écoulent les jours et les nuits dans un présent toujours neuf, limpide et fluide.
Mais que nul ne le sache, ni toi ni moi, ni l’amant ni l’aimée, ni même le khalam. Car la passion dévorante est une fleur de la pénombre que le grand jour flétrit.
Folie d’amour et d’ivresse, déraison, nescience, la nef qui nous porte vogue dans un ciel sans dessous ni dessus, où nul capitaine ne dresse l‘inventaire des étoiles. L’extase d’amour, qui est musique des sphères, ne s’accommode que du silence des cœurs.
La taverne et l’échanson, la jarre et la coupe de turquoise, le vin rubis, les lèvres et les boucles de l’aimée, tous les trésors de l’Orient sont un secret jalousement gardé, une folie qui échappe à ce monde.
Souviens-toi de l’histoire que conte le poète de Chiraz. L’amant vint frapper à la porte de l’aimée. «Qui est là?» s’enquit-elle. «C’est moi», dit-il. «Il n’y a pas de place ici pour toi», répondit-elle, et la porte resta fermée. Il revint l’année suivante et frappa derechef. «Qui est là?» lui fut-il demandé. «Toi», répondit-il, et la porte s’ouvrit.
Aime et bois sans réserve, car cela n’a qu’un temps. Khayyam et Hafez te l’ont dit. Livre-toi, avant que cette vie ne te quitte à jamais, à la folie d’amour et de vin, et prends garde que celui qui s’est enfui par la porte ne rentre par la fenêtre.
Pédalant
Par la ville endormie
De coin de rue en coin de rue
Face à mon phare,
La lune pleine.
Est-ce lui qui l’éclaire ?
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