KUSEN DE STÉPHANE KOSEN THIBAUT
JOURNÉE DE ZAZEN DU 15 MAI 2005 À LA MISSION BRETONNE

À l'invitation du groupe D'est en ouest, Stéphane Kosen Thibaut, moine zen, ancien disciple de Taisen Deshimaru, certifié par Niwa Zenji, fondateur de nombreux dojos en Europe et aux Amériques, président de l'ABZJ, est venu dirigé une journée de zazen à la Mission bretonne de Paris. Voici de larges extraits du kusen (enseignement oral) et du mondo (séance de questions-réponses) qu'il a donnés.

Il y a environ 35 ans, en 1969, j'ai rencontré un maître zen japonais qui enseignait zazen dans son appartement, avenue du Maine, à une quinzaine de personnes. Le zen n'était pas encore connu en France... Deshimaru n'était pas véritablement un philosophe, ce n'était pas véritablement un penseur, même s'il était très intelligent et très cultivé. Deshimaru, c'était un phénomène vivant, un champignon, un tigre, c'était le zazen, il avait ça en lui. Grand champion d'arts martiaux dans sa jeunesse, judo et kendo, il exhalait cette force et cet équilibre du zazen à travers son corps même, son être - son corps-esprit, comme on dit dans le zen -, et son enseignement était complètement intuitif. D'ailleurs il n'a jamais voulu apprendre le français. Il disait: "Je ne parle pas très bien l'anglais, je vais vous parler un jargon anglais (on appelait ça le zenglish), ce n'est pas la peine que je parle trop." Il nous expliquait, il nous transmettait le zen à travers des espèces de grognements de samourai, et puis il donnait le kyosaku très fort ... Il fallait qu'il nous transmette cette chose, et il l'a fait! Avec des gens très simples, toutes sortes de gens; ce n'a jamais été une élite, le zen (mais enfin il ne faut pas tomber non plus dans l'extrême contraire, il ne faut pas être des sous-doués non plus). C'était ouvert à tous, qu'on soit intelligent ou non... Ça passait à travers le corps.

Le corps c'est important. Par exemple vous voyez, la position du majeur dressé vers le ciel, cette expression que les jeunes emploient beaucoup &endash; on voit ça dans les films américains - "fuck you", eh bien, ça se passe de commentaires, si n'importe qui fait ce geste, vous le comprenez. Il exprime beaucoup de choses, ce geste de "fuck you". Quand j'étais plus jeune, je l'aimais beaucoup. La première fois que j'ai construit un temple, en Argentine, on m'a demandé: "Comment on va l'appeler, le temple?" J'ai répondu: "Fuck you ji". Après, on a changé un peu: Fu ku ji, et puis finalement on a changé complètement de nom; j'ai dit: "Bon, allez, Stéphane, arrête de te faire remarquer, sois un peu normal", et à la fin, on l'a appelé Shobogenji... La transmission de Deshimaru, ce n'était pas le majeur tendu, ce n'était pas "fuck you", c'était "ZAZEN!", c'était quelque chose de compréhensible tout de suite, par l'intuition et par la copie du corps. On l'imitait. Vous voyez?

On ne pouvait pas recevoir un enseignement plus précieux.

Basculez le bassin, tendez la colonne, étirez la nuque, rentrez le menton, détendez les épaules, ramenez bien les mains contre l'abdomen, les coudes légèrement écartés du corps, poussez la terre avec les genoux, poussez le ciel avec la tête, gardez les yeux mi-clos, le regard posé sur le sol à un mètre, les oreilles et les épaules sur le même plan, le nez et le nombril sur une même ligne verticale... Je connais encore par coeur la définition de la posture. Les mâchoires fermées, les dents en contact, mais pas trop serrées, la pointe de la langue derrière les dents du haut.

Nous, les parisiens, on était archi mental. Je me souviens, je revenais toutes les semaines aux initiations à la posture, parce qu'il fallait qu'on comprenne, il fallait qu'on conçoive intellectuellement la posture. Et pas seulement pendant des mois, mais pendant des années, je me demandais encore: il faut faire quoi avec la langue, avec les oreilles, avec le nez?

Et finalement, Sensei nous transmettait un secret, un trésor de l'humanité. Zazen, c'est un des trésors de l'humanité, ancestral, bien antérieur même au Bouddha, pratiqué depuis des milliers et des milliers d'années, si bien qu'on le connaît inconsciemment; tout le monde le connaît inconsciemment. Et quand un Bouddha vivant est venu transmettre cette impulsion du zazen, nous les parisiens, on voulait tout savoir.

C'est comme si on passait le permis de conduire, il fallait apprendre tout par coeur, parce qu'on a traduit le langage du Bouddha dans notre langage à nous. Il ne s'agit pas de français ou d'anglais. On a traduit la pensée profonde du Bouddha intellectuellement parce que c'est comme ça qu'on comprend les choses, il faut qu'on les capte, il faut qu'on les inscrive, il faut qu'on crée un "neuronet" dans le néo-cortex. Un neuronet, c'est comme internet, c'est un réseau de neurones qui crée une réalité. Quand on a une connaissance, quand on a un souvenir, eh bien ça existe d'abord dans notre cerveau, sous forme de neurones qui sont connectés ensemble et qui créent une réalité dans le néocortex.

Donc nous, pour comprendre le zen, le seul moyen qu'on ait - analphabètes de l'Hishiryo que nous sommes, si on peut dire -, le seul moyen qu'on ait est de mémoriser est de créer un concept avec l'enseignement direct que nous transmet Deshimaru dans son zenglish. Apprendre par coeur la posture, et puis après, une fois qu'on a appris par coeur la posture, il faut la retraduire en action. Menton rentré, qu'est-ce que ça veut dire, menton rentré? Menton rentré va avec étirer la nuque. Regard posé à un mètre. Oui mais Deshimaru a dit aussi qu'il fallait le regard intérieur. Alors comment peut-on poser le regard à un mètre et avoir le regard intérieur? Comprendre ça va nous prendre des années.

Et puis au fil des années, on a essayé d'intégrer cet enseignement, de se l'approprier, de comprendre véritablement, comme Deshimaru, l'alpha et l'oméga du zazen. Parfois je vois les gens en zazen avec beaucoup de tensions, très apprêtés ou essayant de jouer au moine japonais. Je me dis: mais qu'est-ce que c'est que ce travail?

Pendant longtemps Maître Deshimaru a enseigné shikan, concentration-observation. C'est une notion très importante. Zazen, c'est concentration et observation, et ce sont des fonctions relevant de deux parties différentes du cerveau.

Concentration-observation: on ne se concentre pas avec le cervelet, qu'on peut appeler le cerveau profond. Le cerveau profond EST, c'est l'observateur, c'est notre nature profonde. On se concentre avec le cerveau frontal. Alors pendant zazen, il y a les deux, concentration et observation. Qu'est-ce qu'on appelle la concentration pendant le zazen? C'est très spécial, parce qu'en zazen, on ne se concentre pas sur quelque chose. On pourrait fixer une bougie ou fixer une image, ou penser à quelque chose comme on fait dans certaines méditations. Non. La concentration du cortex pendant zazen consiste à fixer son esprit. Quand on dit "pas bouger", c'est aussi fixer son cerveau frontal, d'ailleurs si vous n'y arrivez pas, vous bougez. Apaiser, fixer, calmer son esprit, c'est ça la concentration pendant le zazen. C'est presque une anti-concentration, car on ne se concentre pas sur un objet.

Sensei disait souvent: "Vous savez, pendant le zazen, on n'a pas le temps de penser parce qu'on doit vérifier tous les points de la posture." Ou alors il parlait de se concentrer sur la respiration. Si vous commencez à respirer et que tout d'un coup vous vous mettez à penser à autre choseŠ C'est très important de focaliser sa pensée. Alors dans le zen, on parle beaucoup de non-pensée, mais c'est aussi important de savoir se focaliser sur une seule chose.

Le Bouddha enseignait cela à son disciple Ananda. Ananda était un très bel homme, c'était son disciple le plus proche, son secrétaire. Il l'aimait beaucoup, c'était un type très attachant, avec un caractère plein d'émotions, plein de sentiments et il est devenu par la suite le troisième successeur du Bouddha, le troisième patriarche indien. Quand il était jeune, il plaisait baucoup aux femmes et il les aimait énormément. Il s'étonnait de ne pas arriver à s'éveiller, et le Bouddha lui disait: "C'est parce que tu ne sais pas contrôler ton esprit, tu ne sais pas diriger ta concentration, et tu ne sais pas avec quoi il faut observer, tu ne sais pas qui observe. Tu es toujours à l'extérieur, tu es toujours en train de regarder le visage des gens et de chercher des relations affectives à l'extérieur. Donc tu ne peux pas comprendre ta vraie nature et tu ne sais pas te concentrer." Alors Ananda lui demanda: "Comment dois-je faire? Expliquez-moi."

Ils se trouvaient dans une grande salle; le Bouddha était assis sur un grand siège et il y avait une grande porte d'entrée qui était ouverte, et dehors le soleil, la nature, les arbres... C'était un très beau parc et par la fenêtre, elle aussi ouverte, on voyait les arbres, on entendait les oiseaux.

Le Bouddha demanda à Ananda:
- Où es-tu?
- Je suis dans cette pièce (par la suite dans les temples on a appelé cette pièce la salle du Bouddha). Je suis ici, en train de vous écouter, d'apprendre avec vous, avec toute l'assemblée des moines, des bodhisattvas et de tous ceux qui sont venus écouter votre enseignement.
- C'est bien. Et dans cette grande pièce, qu'est-ce qui est important? Qu'est-ce qui est le plus important?
- C'est vous, Bouddha, c'est vous qui captez mon attention en premier.
- Très bien, et qu'est-ce que tu vois d'autre autour de moi?
- Autour de vous, je vois toute la sangha, je vois les moines, les nonnes, les disciples, les bodhisattvas, toute la sainte assemblée de ceux qui sont venus vous écouter.
- C'est très bien. Et qu'est-ce que tu vois par la porte ouverte?
- Je vois qu'il fait beau, les oiseaux chantent il y a de beaux arbres. Je sens l'odeur de la campagne, je me sens bien car c'est une belle journée.
- Eh bien vois-tu, lui dit le Bouddha, ça c'est la condition normale du véritable moine.
- Ah bon, et pourquoi?
- C'est la même conscience que tu dois avoir de toi-même et en toi-même.
- Expliquez-moi, dit Ananda.
- Eh bien, à l'intérieur de toi, ta vraie nature, c'est le Bouddha, c'est ton dieu intérieur, ton maître intérieur, c'est lui qui est important, c'est lui l'observateur de ton cerveau profond (il n'a pas dit cela en ces termes, c'est moi qui le dis ainsi).

Je suis l'observateur de mon cerveau profond. Pendant zazen, et même dans la vie quotidienne, revenez à l'observateur de votre cerveau profond, celui qui est derrière vos yeux.

Et en plus le Bouddha fait une métaphore sur le regard et les yeux, mais je ne vous le raconterai pas aujourd'hui. C'est dans le Suramgama sutra. Il y a le Suramgama Samadhi sutra, et là c'est dans le Suramgama sutra. C'est vraiment un très beau sutra.

Dans le zen, pour parler du sujet et de l'objet, on dit aussi l'hôte et le serviteur. Votre vraie nature n'est pas du tout difficile à trouver, votre nature de bouddha n'est pas difficile à trouver, c'est vous, c'est l'observateur de votre cerveau profond, l'observateur qui est derrière vos yeux, l'auditeur qui est derrière vos oreilles, c'est lui.

Alors le Bouddha dit à Ananda: "À l'intérieur de toi, c'est pareil que dans cette salle, le Bouddha est présent, et c'est lui qui est important. Et à partir de cette salle, avant de regarder dehors dans le jardin, tu vois tous les gens qui sont là, tu vois tous les saints disciples qui sont autour du Bouddha, dont certains qui sont déjà arrivés à l'éveil, et tu fais partie de cette assemblée, Ananda, et c'est à partir de cette salle que tu regardes à l'extérieur." "Ah, c'est merveilleux, je comprends!"

Donc pendant le zazen, c'est la même chose, vous regardez l'objet à partir du sujet, à partir de votre nature profonde, et là vous allez vous libérer, vous allez évoluer et vous allez comprendre, parce que votre cerveau profond sait tout, connaît tout. Ce qui est derrière vos oreilles, derrière vos cinq sens est relié à l'univers entier. Ce n'est pas un petit ego à vous, c'est relié à tout le cosmos.

Il y a beaucoup de maîtres à qui on a demandé: "Lorsque vous vous êtes éveillé, maître, qu'est-il advenu de l'univers entier?" C'est une question intéressante, à laquelle il existe des tas de réponses différentes. Maître Dogen a dit: "Lorsque je me suis éveillé, l'univers entier est devenu l'univers entier, l'univers entier a eu une âme." Avant lui le Bouddha avait dit: "Je me suis éveillé ainsi que toutes les existences et que l'univers entier." Vous comprenez? C'est simple.

Et zazen, c'est ça. Ce n'est pas seulement la posture correcte, menton rentré, c'est mettre tout dans l'ordre cosmique, chaque chose à sa place et fonctionnant en interdépendance, parce que l'ego aussi est merveilleux, sans ça on ne l'aurait pas créé, notre karma limité aussi est merveilleux, il est notre création, on peut encore l'améliorer, le changer, le sublimer, notre corps aussi est merveilleux, parce que notre corps lui-même est l'esprit.

Mondo
Question: Qu'est-ce que ça veut dire pour un moine de se séparer de sa famille?
Réponse: Pour moi, c'est pendant zazen. C'est plus que de sa famille qu'on se sépare, c'est aussi de son ego, c'est aussi de son corps, c'est aussi de son karma... Déjà, normalement un moine n'a pas de famille.

Je vais peut-être vous choquer, mais je dis ce que je pense, et si je meurs demain je ne regretterai pas d'avoir dit ce que je pense. Je n'ai pas à penser au travers même de maître Dogen... Il ne faut pas demander au maître ce qu'il faut que tu penses, c'est toi qui dois décider. Les gens doivent être responsables, les gens doivent être leur propre dieu.

On a évolué. Si on parle des moines bouddhistes d'il y a 500 ans ou d'il y a 1000 ans, dans un contexte social différent du nôtre, dans une culture différente et à un autre stade de maturité de l'humanité, il faut les comprendre. Quand on lit certains textes, on est choqué par la façon dont ils parlent des femmes, même dans des textes comme la Prajna, qui sont écrits par des grands maîtres... Il faut comprendre que ces types-là ont un karma comme tout le monde, même les grands bouddhas, et il ne faut pas se laisser enfermer là-dedans.

Par exemple, moi je suis rasé, je suis moine, c'est vrai, mais je n'y suis plus attaché. Je n'ai pas envie de revenir en arrière dans les illusions du monde social et dans l'apparence, mais j'ai envie d'aller au-delà du statut de moine et d'être libre de cette image aussi. Je trouve qu'être moine, c'est rasoir, le personnage social du moine, le truc de dire: "Moi, j'ai tout abandonné". Tu parles! Personne n'a tout abandonné, on n'a jamais rien abandonné, je veux dire qu'on n'est jamais détaché. Quand j'avais 20 ans, j'étais disciple de Sensei et je croyais que j'avais tout abandonné et maintenant, à 55 ans, je m'aperçois que je suis hyper attaché au moindre truc. Ma mère est ma disciple, alors tu vois, je ne me suis même pas détaché de ma mère, mais au fond de moi, j'en suis détaché.

Pour moi, la cérémonie de devenir moine dans cette vie, d'abandonner sa famille, ses amis, la société, d'abandonner son apparence, tout ça, c'est un rituel initiatique. Je pense qu'il faut aller au-delà, d'ailleurs Dogen le dit: "Allez même au-delà de Bouddha." C'est le rituel initiatique qui a été pratiqué par le Bouddha et effectivement, si tu veux évoluer, enfin si tu veux devenir ce que tu es, c'est-à-dire le dieu créateur, ce dieu il n'y a que lui, et quand tu fais zazen, tu ne peux pas t'encombrer de ta famille, je ne sais pas comment dire.

Mais quand tu es avec ta femme, alors tu as intérêt à oublier les curés et le zen, sinon elle ne sera pas contente! Et c'est la même chose, abandonner le zen ou abandonner sa famille, c'est la même chose.

De toutes façons, sa famille, on ne l'abandonne pas, on l'a en soi. Tu vois bien que les gens qui meurent, ils sont parfois plus proches de toi que quand ils sont vivants. Tu as tout en toi, c'est tout toi, on est tous un. Plutôt que de faire des sectes de types qui se rasent le crâne et qui se croient différents des autres, je préfèrerais que toute l'humanité ait cette conscience divine et vive en harmonie. Pourquoi faire un truc spécial de types supérieurs qu'on va payer pour qu'ils fassent des cérémonies? Tout ça c'est de la bêtise, c'est de la politique, c'est une classe sociale de plus. Qu'est-ce que tu crois, au Japon, les moines sont richissimes. L'ordination a été bien à certaines époques, il faut le comprendre, comprendre que c'est un rituel super important.

C'est comme le jeûne. J'ai fait un processus de jeûne. Ce n'est pas tant un truc de jeûne qu'un truc initiatique. Pendant 7 jours tu ne bois pas et pendant 21 jours tu ne manges pas. Mais le rituel, ça ne dure pas 21 jours. Moi et les gens que je connais qui ont fait ce rituel nous disons: "Je ne mangerai plus jamais." C'est comme devenir moine, c'est une décision, comme dire: "j'arrête de manger, si je peux, je ne mangerai plus jamais et je ne boirai plus jamais, je me nourrirai juste d'énergie spirituelle". Évidemment, au bout de 21 jours, j'ai remangé, mais j'ai compris: dans mon esprit j'ai lâché ça, et c'était pareil que quand je suis devenu moine. Il y avait mon maître qui était là, j'ai dit: "Oui, oui, j'abandonne tout, ce monde ne m'intéresse pas." Et en moi, dans mes neurones justement, ce rituel s'est inscrit. Le rituel est fait pour s'inscrire dans les neurones. Et dans les neurones, j'ai été au-delà du désir de manger et de boire, qui est le désir primordial. Mais maintenant, j'aime manger, tu vois, et j'aime vivre, et j'aime la famille et j'aime tout le monde, tu comprends?

- Oui, oui.

- C'est comme ça que je le vois, moi, mais je n'oblige personne à penser comme moi.

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