UN BEAU MATCH

Le stade est fin prêt pour la partie quotidienne de non-sport - une activité fort intense même si elle n'est pas très spectaculaire: lumière tamisée, moquette aspirée, légère odeur d'encens. Un à un, les gymnastes de l'esprit se présentent à l'entrée. Leur coussin réglementaire serré contre le ventre, ils s'inclinent face à l'autel où trône la statue du fondateur. Assis le dos bien droit, celui-ci se livre à une splendide démonstration de non-sport, et son sourire énigmatique et épanoui en dit long sur sa condition : il vient de marquer un point et se trouve au cinquième niveau de l'illumination, entouré de petits anges dodus de la fesse et de la joue, parmi les senteurs de violette et de rose.

Chacun a pris sa place, assis face au mur le dos bien droit, l'équipe de gauche en rangs serrés du côté gauche et l'équipe de droite en rangs serrés du côté droit. Les novices sont en civil, les gymnastes plus avancés ont revêtu de longs froc noirs, par dessus lesquels les champions, ou "totalement illuminés", ont enfilé une sorte de cuirasse en tissu grossier. Voici maintenant que l'arbitre fait son entrée, précédé des porteurs de cloche et des joueurs de tambour. Il se livre à force exercices, pompes et prosternations, recharge les encensoirs disposés sur l'autel et, dans un nuage odorant, va s'asseoir en haut de l'estrade d'où il domine le stade.

Le coup d'envoi a été donné, le gong a sonné. Dans les deux camps on se concentre... l'ambiance est à couper au couteau... pas même un interstice où glisser une lame de rasoir. Soudain, un pet retentit du côté gauche. L'arbitre siffle et hurle: "Un à zéro! Le grand règlement cosmique interdit de se gratter, de tousser et de péter dans le stade. Sbire! trois coups de massue sur chaque épaule!" Immédiatement un des deux sbires se lève, va chercher une massue sur l'autel et l'abat violemment sur le dos de l'olibrius.

À la mi-temps, le score est toujours de un à zéro. Les gymnastes de l'esprit défilent lentement dans le stade en se dandinant d'une jambe sur l'autre et en roulant les épaules. Puis tout le monde se rassoit sur le coussin réglementaire. "Pensez pas pensez!" La voix de l'arbitre a retenti: il vient de lancer un ballon dans le stade. Quelqu'un l'attrape à droite... il se met à vibrer, à enfler... il décolle légèrement de son coussin réglementaire... ça y est.. il est en train d'avoir une illumination... du troisième degré au moins. Nom de dieu, ça vaut trois points... Et bien non! il retombe tout d'un coup, s'affaisse légèrement et éternue. "Un partout!" s'écrit l'arbitre.

La partie est finie. Les gymnastes de l'esprit, mains jointes, chantent à l'unisson:
On a tous gagné
C'était une bonne partie
Merci au fondateur
Jusqu'à la prochaine fois.

Puis, tous ensemble, ils vont manger une bonne soupe au chou-fleur.

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