LA FORCE D'UN AUTRE
On trouvera ci-dessous la copie du mondo (échange de questions-réponses) donné par Luc Boussard lors du camp d'été 2009 à Cornillac, dans la Drôme. Ce mondo figurera dans Le Flux du réel est constant, le troisième fascicule des commentaires de l'Hokyozanmai, publié par l'association d’est en ouest.
Question : Je nage en pleine confusion. Donc j’ai toutes sortes de questions... Ce n’est pas très clair... Par exemple comment à la fois «se faire confiance» et «s’en remettre à la force d’un autre»? Qu’est-ce que ça veut dire?...
Réponse : Hmm... Ça veut dire exactement la même chose. Avoir confiance en soi, ça veut dire avoir confiance en sa nature propre, en sa dimension supérieure, la «force d’un autre», pas celle de l’ego. Justement c’est quand on nage dans la confusion qu’on a besoin d’avoir confiance en soi. C’est là qu’on a besoin de savoir avec certitude que la confusion est un mauvais moment à passer, qu’elle est un aspect des choses. C’est quelque chose qu’on doit trouver dans la pratique. Tous les êtres humains, nous sommes pareils. Quand ça va bien, on se régale, on est ravi, on croit que c’est pour toujours. On croit qu’on est au sommet du monde, qu’on est voué à un grand destin ou je ne sais quoi. Et tout d’un coup ça ne marche pas, on se fait un croche-pied, on se prend les pieds dans le tapis et on se retrouve cul par dessus tête, on n’y comprend plus rien et, à ce moment-là, c’est le contraire, on sombre dans le désespoir, on ne croit plus en rien, on veut tout lâcher, on veut se pendre...
Question : On ne sait plus à quel saint se vouer...
Réponse : On ne sait plus à quel saint se vouer, c’est cela... En fait, pratiquer la Voie, c’est traverser ces deux extrêmes — pour prendre ces deux-là, parce qu’il y en a d’autres, il y a aussi la somnolence et l’agitation... traverses ces extrêmes-là «comme la salamandre traverse le feu».
Quand tu souffres, tu ne peux pas dire le contraire. On est tous à la
même enseigne. Quand tu es dans la confusion, le tumulte, quand c’est
le capharnaüm, tu ne peux pas le nier. C’est complètement
impossible d’aller à l’encontre. Par contre, on peut traverser
ça en observant, et sans se laisser happer, par zazen. Ça marche
à cent pour cent. Si tu pratiques cela, il vient un moment, sans même
que tu t’en rendes compte — d’ailleurs tu l’as déjà
vécu, très certainement —, il y a un moment où, tout
d’un coup, tu ne sais même pas pourquoi, le ciel s’est éclairci,
tu es bien, tu es normale. Et puis voilà ! Ça recommencera, ça
repartira pour un tour... Notre pratique nous donne une espèce de constance,
une espèce d’équanimité, qui nous permet de ne pas
plonger entièrement dans la confusion, tu vois, et de ne pas se complaire
dans le satori. Quand la confusion est là... Il m’arrive aussi
d’être complètement confus. Ça ne fait rien, je continue
zazen, je respire. S’il le faut, je fais appel à ma foi, à
ma conviction.
Il y a des choses qui pour moi, d’une certaine façon, sont acquises
une fois pour toute. Par exemple le fait que toutes les choses liées
à l’ego sont finalement des choses mineures, accessoires, et qu’il
y a une dimension de l’être, une dimension de la pratique, qui l’emporte
de loin là-dessus. Ça, pour moi, c’est complètement
acquis. C’est-à-dire que, quand je ne vais pas bien, je me reporte
à cette dimension-là, je me reporte au chemin que j’ai fait,
le chemin qu’on tous fait: le constat de l’impermanence, le constat
de la vanité de nos états d’âmes, de nos pensées,
de nos émotions... À force d’observer cela en zazen, on
le sait. Donc on n’a même plus besoin de passer par un raisonnement,
on peut y revenir presque instinctivement, avec le ki...
Question : Oui, oui... Eh bien là j’ai de la difficulté. Je suis un peu happée...
Réponse : Tu sais, en général quand on a de la difficulté, c’est qu’il y a un travail qui est en train de se faire, c’est qu’on est en train de se débattre avec quelque chose d’un peu plus coriace que d’habitude, et on s’y retrouve. On en ressort plus fort, plus serein. C’est comme cela que ça se passe. On fonctionne par crise jusqu’au moment où, peut-être, je n’en sais rien, où on n’a plus besoin de faire des crises... On reste toujours les mêmes, on est le fruit de quelque chose de très ancien, tu vois, qui ne cesse de se perpétuer. Il existe un conditionnement qu’il est très difficile de briser. Et à la limite, si on ne le brise pas, ça ne fait rien. Ce qui compte c’est qu’on trouve un équilibre, qu’on embrasse les deux dimensions. Sensei disait tout le temps: «Embrassez les contradictions.» Si on plonge totalement dans la confusion, dans le malheur, dans la souffrance, c’est un gâchis, un véritable gâchis. Si on se complait dans la béatitude, c’est grotesque. Par contre si on tient «les deux ficelles du cerf-volant», comme disait Sensei, on tient la souffrance, mais on tient aussi la force, la sérénité, la joie. Même dans la souffrance, on peut se regarder soi-même et trouver cela rigolo... Quoi qu’il en soit, je ne connais pas d’autre solution que continuer zazen. Le reste suit... J’avais remarqué que tu étais un peu perturbée. C’est pas grave, c’est pas grave.
*
Question : Tout à l’heure, tu as parlé de skandha et de poisons. C’est quoi un shandha, c’est quoi un poison?
Réponse : C’est de la terminologie bouddhique. C’est vraiment du bouddhisme. Les skandha, ce sont les agrégats, tu peux trouver cela dans n’importe quel dictionnaire ou dans n’importe quel bouquin de catéchisme bouddhique: les cinq skandha, ce sont les cinq agrégats qui constituent notre individu. Je ne sais pas si je vais me les rappeler... Tu as la matière (le corps) et puis les perceptions. À partir du corps, de la matière, tu as des perceptions de douleur, de froid, de chaud... et tu commences à interpréter ces perceptions: c’est agréable, désagréables, beau, laid... ce sont les sensations. Après viennent les pensées, toutes les pensées qui peuvent se développer à partir des sensations, tout ce que tu peux imaginer, «celui-là il me fait de l’ombre, il faut que je le pousse... je suis très intelligent, j’ai tout compris...», toutes les pensées qui peuvent venir dans ce cycle de production — matérialité, perceptions, sensations, idées. Et après, la cinquième skandha, c’est la conscience, la conscience pure, la conscience d’être soi, d’être dans l’univers, d’avoir un rôle à jouer... Donc le bouddhisme nous enseigne que nous sommes fait de cinq agrégats qui n’ont pas de noumène, aucune permanence, qui n’existent qu’en interrelation, qui ne forment pas un ensemble stable, qui se dispersent à la mort.
Quant aux trois poisons, ce sont les trois pulsions basiques qui sont cause de notre aveuglement. Ce sont le désir — la pulsion de saisir —, la colère — la pulsion de rejeter — et la stupidité — la pulsion de distraction, se raconter des histoires, fuir l’urgence de la réalité. Ce sont les trois pulsions qui font obstacle entre nous et l’éveil, entre nous et la réalité telle qu’elle est.
C’est pour cela que, dans
le Shodoka, quand Yoka Daishi parle de Eno et dit: «Ami, ne vois-tu pas
cet homme de la Voie qui vit sans effort et a cessé toute étude?...»
pour décrire le sixième patriarche, qui est dans la sérénité,
qui n’est plus en lutte, en conflit, qui ne cherche plus rien, pour décrire
son éveil, il ajoute: «Les nuages des cinq skandha flottent à
la dérive», autrement dit son ego n’a pas de substance, il
n’est pas accroché à son ego et «les bulles des trois
poisons montent à la surface et crèvent», c’est-à-dire
que quand une pulsion apparaît en zazen, elle n’a pas prise sur
lui, sur son samadhi.
Voilà, c’est cela les cinq skandha et les trois poisons. D’accord?
*
Question : Le mot confusion me convient assez bien aussi. Je viens d’arriver, je découvre zazen et je viens d’une sorte de pratique aussi, après avoir rencontré François Roustang. Beaucoup de choses que j’entends ici depuis une semaine évoquent pour moi des choses que j’ai déjà senties. Mais la posture est pour moi une perturbation par moments très forte. C’est comme si ça me distrayait — pas particulièrement la douleur, elle est intéressante à traverser... Je me pose des questions morphologiques, parce que j’ai travaillé la posture pendant longtemps aussi. Je me demande si c’est sain, sur des années. Finalement j’ai du mal à faire le lien avec mon expérience, alors que je sens qu’il s’agit de la même chose. Si je viens ici c’est qu’il y quelque chose qui m’intéresse, mais je me demande qu’est-ce que cette pratique-là a en plus de ce que je connais déjà.
Réponse : Cette pratique-là,
c’est le dépouillement extrême. Pour moi — tu penses
bien que je ne vais pas te dire du mal de zazen, hein —, c’est la
perfection même. Il n’y a rien de plus grand. Tout ce que tu as
pu approcher avec François Roustang, ça reste encore à
mes yeux du niveau des décorations, du niveau de la périphérie.
Avec zazen tu rentres en plein dans le centre.
Tu ne peux pas, physiologiquement, imaginer une meilleure posture. Personne n’a jamais pu améliorer cette posture, cette cambrure du bassin, cet étirement de la colonne vertébrale propice à la bonne irrigation du bulbe rachidien, cet équilibre sur un centre de gravité très bas, cette détente de toute la musculature utilisée dans la vie quotidienne — tous les muscles du dos, du ventre, des jambes, des bras sont complètement relâchés —, cette respiration abdominale... Tu ne peux pas trouver une posture plus stable, plus confortable. Avec l’habitude, tu peux rester des heures en zazen, même si tu as un peu mal.
Mais effectivement, l’ego se rebiffe immédiatement. Il n’aime pas du tout cette posture. Le «cheval entravé» ou le «rat caché» arrive tout de suite. Parce que nous sommes habitués à fonctionner avec la distraction, avec la vanité, avec des mirages et des couleurs qui brillent de tous côtés. Et là, tout d’un coup, on arrête tout, on dit stop, tu vois. Il y a donc des effets qui peuvent être extrêmement dérangeants. Mais sur la durée, quand tu laisses passer, quand tu patientes, quand tu t’ancres dans la posture, quand tu rentres dans ton hara, quand tu descends en bas, tu trouves une stabilité, un équilibre qui sont le propre du zen, vraiment, une sérénité... Mais il y a des moments où ni le corps ni l’esprit ne sont disposés à accepter cela...
On ne peut pas imaginer plus grande simplicité, plus grand dépouillement. C’est vraiment le «retour au point zéro», le «retour à la source». Tu balances tout. Il n’y a rien à garder. Tout ce qui se présente c’est du pipeau Toutes les pensées, toutes les idées qui peuvent t’arriver pendant zazen, tout cela n’a aucun intérêt. Le seul intérêt, c’est que ça te permet de lâcher, donc d’aller à chaque fois plus profond, plus profond, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Et quand il n’y a plus rien, eh bien il y a tout, il y a l’univers entier. Zazen, ce n’est pas plus compliqué que cela, mais ce n’est pas facile à avaler.
Bien sûr ça va entrer en conflit avec tes idées, surtout que tu as déjà étudié assez profondément plusieurs choses, aussi bien physiquement qu’intellectuellement. Donc tu auras l’impression que ça entre en conflit avec tes idées. Mais ce n’est pas nécessairement exact. Je pense par exemple à une question similaire que beaucoup de gens posaient à Deshimaru. Ils lui demandaient: «Est-ce qu’on peut continuer à être chrétien quand on pratique zazen? » Parce que, tu vois, ça créait un conflit pour eux aussi. La posture, pour un chrétien conventionnel, ça a quelque chose de pas facile à avaler, parce qu’il va vouloir prier la Vierge, éprouver de l’amour, etc. Et Sensei répondait: «Vous pouvez parfaitement être chrétien. Vous pouvez avoir toutes les idées, toutes les croyances du monde, mais quand vous faites zazen, vous laissez tout cela au vestiaire, y compris le bouddhisme. Vous n’en avez pas besoin.» La posture se suffit à elle-même. Elle n’a pas besoin de système, de doctrine, de sentiments... Elle se suffit à elle-même. C’est le « miroir précieux » dont parle l’Hokyozanmai.
Donc, toi tu vas bien voir. De toute façon, on ne peut pas se forcer, ou alors c’est complètement idiot. Soit on continue, soit on s’arrête. Tu vas bien voir. S’il y a un défrichage, un décryptage, qui se fait et que tu te sens bien, tu continues. Et puis sinon, tu fais autre chose, ce n’est pas grave.
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