HENRI MICHAUX

L'extrait ci-dessous de Henri Michaux ne constitue pas une réflexion sur le zen (j'ignore ce que Michaux pouvait savoir de cette discipline). Il est le récit d'une expérience contemplative faite par le poète à l'issue d'une longue période de souffrance et de déstabilisation consécutive à une blessure. Les points de convergence entre cette intuition personnelle de la méditation et les enseignements pratiques du zen -entre l'"abandon à la perte d'intervention" et la conscience hishiryo, entre l'"autre", évocateur de Rimbaud, et le "ça" du tireur à l'arc dont parle Herigel - n'en sont pas moins intéressants.

[...] Il y avait contemplation.
Un immense spectacle "élucidé" m'était présenté à contempler.
Vue considérablement plus large qu'il ne m'est naturel, et avec plus d'éléments, de plus de portée, parfaitement se répondant...

Comment cela se faisait-il?
J'étais au repos. Première condition. D'abord le repos, pas un repos qui n'aurait été qu'une absence de mobilité et qui bientôt serait devenu somnolence et tout eût été perdu, mais un repos d'un degré au-delà, qui est abandon à la perte d'intervention.

Plus aucun captage.

Y avait-il une certaine intensité intérieure proportionnelle, inapparente? Où? Comment? C'est le secret, celui de toute clairvoyance. Etre très éveillé et suprêmement détaché. Il faut cesser, j'avais cessé d'être investigateur; totalement (ou presque).
Penser démobilisé, voilà ce qu'il faut.

Sans à ce moment y pouvoir le moins du monde réfléchir, je sentais cette condition être capitale. Il y est interdit (et impossible sans tout gâcher) de, si peu que ce soit, chercher à retenir tel ou tel élément de la pensée, à s'y arrêter un instant, à en ralentir une; encore moins à en prendre note, d'une façon ou d'une autre, à en rechercher l'empreinte pour un futur souvenir.
Pas de référence dans la contemplation. Voir, mais pas examiner.
L'"autre" (?) mène l'observation. Ne pas s'en mêler. L'"autre" ne devait pas être interrompu.
Une vaste réflexion en images était soumise au regardant.

Cela (ou "celui", comme en effet on est tenté de l'appeler) qui paraissait posséder un plus grand empan de conscience, celui-là, impossible à séduire, ou avec qui dialoguer ou disputer, n'avait montré ses connaissances que lorsque moi, lassé, cessant d'intervenir, j'avais renoncé à faire mes propres réflexions, ces réflexions distrayantes, piquantes, frappantes, comme on les aime, et qui maintiennent en zone agitée.
Ainsi je fus cette nuit, je ne sais combien de temps, le temps était absent [...]

Ce texte est extrait de "Survenue de la contemplation", Face à ce qui se dérobe, p. 112-114, Gallimard 1976.
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