Devenir complètement intime avec ce corps et cette conscience qui se transforment sans cesse, c'est ce qu'on appelle "silence"
On trouvera ci-dessous la copie du kusen (enseignement oral) donné par Ludger Tenryû Tenbreul à l'occasion de la journée de zazen organisée par D'Est en Ouest à la Mission bretonne le 17 juin 2007.
Premier zazen
Dans le Shôbôgenzo Kenbutsu
Dogen cite Shakyamuni Bouddha: "Si vous saisissez aussi bien les formes
dans leur multiplicité que leur non-forme, vous rencontrez immédiatement
le Tathagatha." Rencontrer le Tathagatha ou bien rencontrer Bouddha signifie
se rencontrer soi-même.
Dogen Zenji ajoute:"C'est une expérience qui pénètre
le corps entier, une expérience libératrice, quand vous saisissez
aussi bien les formes concrètes et multiples que leur non-forme, et donc
ainsi rencontrez Bouddha, vous vous rencontrez vous-même."
L'esprit qui peut saisir cela, qui fait cette expérience, c'est
ce que nous appelons la rencontre authentique. Cet esprit n'est rien d'autre
que l'esprit d'ici et maintenant.
Saisir aussi bien les formes dans leur diversité que leur non-forme,
cette expérience a des aspects très différents. Chacun
de nous existe ici et maintenant et, en même temps, chacun de nous est
vacuité, sans substance propre.
Ce "sans substance propre", nous ne pouvons pas l'objectiver,
c'est une réalité qui va directement au delà de tout
concept et qui, pour cette raison, n'a jamais été expliquée
par le Bouddha, ou bien juste quand il a fait tourner la fleur, ou à
travers l'assise, la posture elle-même - être assis avec l'univers
entier.
Notre Zazen devrait impliquer cette activité de faire tourner le fleur,
cette activité du Bouddha faisant tourner la fleur.
Notre Zazen devrait impliquer le visage et la forme de la montagne.
Ça, c'est s'oublier soi-même.
Un autre ancien maître a dit: "Même si nous réalisons
tous nos désirs, si nous ne nous rencontrons pas nous-mêmes, il
va toujours nous manquer quelque chose."
Il ne s'agit naturellement pas ici de rencontrer une deuxième personne.
Il ne s'agit même pas de rencontrer son vrai soi. Il n'y a pas de "vrai"
et de "faux" soi. Il y a seulement la réalité du cosmos
qui est notre existence même ici et maintenant.
Dogen Zenji disait:"Quand nous saisissons aussi bien la diversité
des formes que l'aspect de leur non-forme, nous nous rencontrons immédiatement
nous-mêmes."
Notre vie, notre existence, change sans cesse. C'est une forme qui se transforme
sans cesse, sans jamais se fixer où que ce soit. Contrairement à
ce que nous entendons habituellement par "forme", c'est quelque chose
d'insaisissable, et pourtant précis et clair ici et maintenant.
Être dans l'ignorance ou dans l'illusion signifie que le karma
détermine la forme de notre vie.
Avoir la chance de rencontrer la forme vivante du Bouddha et de la pratiquer
est une grande chose.
Nous avons l'habitude d'opposer forme et esprit, corps et esprit, forme et contenu,
et nous pensons souvent que nous pouvons à travers la forme créer
quelque chose comme l'esprit, créer l'esprit. Mais en fait, l'esprit,
on ne peut le saisir. Shin fukatoku.
Mais c'est cet esprit qui crée la forme du Bouddha, le visage des
montagnes et des rivières et le fait de tourner la fleur. Il n'est
donc pas nécessaire de chercher à réaliser à travers
Zazen un état d'esprit particulier.
Deuxième zazen
C'est pour cette raison, que zazen est la porte universelle, la grande porte,
la porte de la paix immediate, du nirvana.
Que l'on fasse l'expérience de la posture pour la première fois
et qu'on la remplisse alors complètement ou qu'on soit assis depuis 30,
40, 50 ans, il s'agit toujours de cet esprit d'ici et maintenant, de cet univers
maintenant.
"Expérience" signifie avoir complètement confiance dans
cet esprit de maintenant et baser complètement sa vie sur cet esprit.
La forme que nous pratiquons dans la sesshin est une forme de communication
subtile, plus subtile que les mots et les pensées.
Au début c'est quelque chose qui nous restreint, de la même facon
que le kesa peut restreindre la liberté habituelle de nos mouvements.
On pense: "Pourquoi doit-on faire ça?", mais, du fait même
de le faire, on devient intime avec, et la question se résout d'elle-même.
Shiki soku ze Ku. Ku soku ze Shiki. Devenir complètement
intime avec ce corps et cette conscience qui se transforment sans cesse, c'est
ce qu'on appelle "silence".
C'est d'une certaine facon inhumain, c'est au delà de l'humain.
C'est pourquoi on dit que tous les grands sages des temps anciens sont allés
dans la montagne, ont disparu dans la montagne.
Quand l'attention de l'esprit retourne à la tension juste de la posture,
il se crée un état naturel de concentration, l'esprit peut se
rassembler naturellement en lui-même. Les yeux voient déjà,
les oreilles entendent déjà, sans qu'on ait besoin d'y rajouter
une tension particulière, sans que le moi doive s'en mêler. Les
yeux et les oreilles pratiquent déjà de facon naturelle hannya,
la grande sagesse. Notre conscience quotidienne est souvent trop agitée
et trop faible; elles se mêle à la vue et à l'ouïe
et les déforme. C'est ainsi que se crée le monde des désirs
et des bonno, qui est pourtant originellement le monde de la Voie et
de la réalité, et qui n'en est pas séparé.
Penser du tréfonds de la non-pensée, la condition naturelle de
l'esprit, c'est pour la conscience la façon naturelle d'être ici
et maintenant.
Pratiquer la Voie, c'est faire l'expérience de la vie à travers
la pratique, sans qu'on y ajoute un Dieu particulier ni un enfer particulier.
La forme de notre existence change de moment en moment, mais ce moment, on ne
peut le saisir ni l'objectiver. C'est la vie et la mort, la vie et la mort d'instant
en instant. Changement trop subtil pour que la conscience puisse le saisir.
Ce changement subtil, c'est la nature de notre esprit, cet esprit d'ici et maintenant,
l'esprit des grands sages, l'esprit des montagnes et des rivières.
Du fait que les yeux et les oreilles pratiquent déjà la nature
de Bouddha, il n'est pas nécessaire d'avoir la nature de Bouddha comme
but. Mais un véritable esprit de la pratique est nécessaire. C'est
l'entrée directe, l'accès direct à la nature de Bouddha.
Pour cette raison, chaque personne qui le désire peut pratiquer cette
Voie et la réaliser. Mais du fait que la réalité du présent
est subtile, il est nécessaire que nous laissions pour un moment de coté
tout ce à quoi nous croyons ou que nous savons. Ça signifie se
rendre disponible pour que cette réalité puisse s'exprimer d'elle-même
à travers cet esprit et ce corps.
C'est cet esprit qui s'exprime à travers notre facon de parler et de
nous rencontrer. La nature de Bouddha, la Voie n'est jamais autre part. Elle
ne peut se réaliser que maintenant, à travers ce corps qui est
éphémère. Il n'y a pas d'autres possibilités.
Troisième zazen
C'est pourquoi cette vie est si importante et si précieuse. Elle a une
valeur toute particulière, et cette valeur, nous devons la reconnaître
et la protéger.
Se rencontrer soi-même et se respecter soi-même
de cette facon, ça signifie rencontrer et respecter les autres en tant
que "un". Chaque personne, chaque existence sont différentes
et pourtant "une" et, dans leur facon originelle d'être, elles
ne se heurtent pas l'une l'autre.
Au moment où nous faisons un effort honnête, corps et esprit deviennent
purifiés inconsciemment, naturellement. C'est quelque chose qui laisse
une impression profonde, qui pénètre notre vie et peut lui donner
une direction.
Personne de nous ne sait combien de temps sa vie va durer, mais la
Voie elle-même pénètre dix mille vies, sans fin.
C'est la vérité essentielle du présent, de l'ici et maintenant.
Dogen Zenji disait: "Saisir la non-forme dans la multiplicité des
formes signifie rencontrer Bouddha, se rencontrer soi-même."
Cela, nous ne pouvons pas le réaliser à travers notre conscience
personnelle. Ça se réalise à travers la vie de l'univers
lui-même et c'est quelque chose que l'on reçoit comme un cadeau,
comme une grâce.
C'est pourquoi Deshimaru Roshi disait: "Les mains ouvertes peuvent tout
recevoir."
Un jour le moine Yoka Daichi se joignit à une réunion du patriarche
Daikan Eno. Sans tenir compte des formes traditionnelles de politesse, il resta
debout devant lui.
Daikan Eno lui dit: "Tu m'as l'air d'être bien pressé."
Yoka Daichi répliqua: "Le problème de la vie et de la mort
pèse trés fort en moi, je n'ai pas de temps à perdre."
Aprés un court moment de silence, Daikan Eno lui répondit: "S'il
en est ainsi, pourquoi ne pénètres-tu pas immédiatement
le domaine du non-né?"
Cette réponse provoqua un choc profond chez Yoka Daichi. Son esprit en
fut complètement ébranlé. Il connaissait tous les sutras
et tous les concepts bouddhiques, mais Daikan Eno le confronta directement avec
la réalité du présent.
La vie et la mort sont vacuité, ku, et pourtant nous existons,
mais bien que nous existions, corps et esprit n'ont pas de substance propre,
ils sont "ordre cosmique".
Devenir intime avec la multiplicité des formes et avec l'aspect de leur
non-forme signifie devenir profondément intime avec soi-même, avec
le soi qui n'a pas de limites, pas de début et pas de fin.
C'est exactement ce soi sans limites qui est assis ici et maintenant.
Ce soi est en même temps le grand miroir dans lequel notre vie personnelle,
notre histoire, apparaît comme un rêve et disparaît en l'espace
d'un instant.
La vie et la mort s'accomplissent sans interruption et pourtant, à l'intérieur
de ce processus, il y a la Voie même et la paix.
Si nous pouvons reconnaître la vie et la mort comme la substance de notre
esprit, il n'y a rien de particulier à chercher, rien de particulier
à fuir. Donc la vie peut être complètement accomplie ici
et maintenant.
Même si la Voie n'a pas de fin et que notre pratique n'est pas parfaite,
elle est pourtant, en ce moment, le tout en soi. Comme les bourgeons qui contiennent
déjà la fleur, comme la graine comprend l'arbre en puissance.
C'est toujours ainsi .
Ainsi on peut dire qu'il y a des progrès, et, en même temps, chaque
point d'une ligne est en soi le tout.
Quatrième zazen
C'est pourquoi en fin de compte il n'y a pas de différence entre un débutant
et Bouddha Shakyamuni, Mais cela nous devons le pratiquer jour après
jour.
S'éveiller à cette pratique, à ce gyoji, est en
soi-même un profond et réel satori – mokusho.
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