UNE GRANDE MONTAGNE QUI REMPLIT LES DIX DIRECTIONS

On trouvera ci-dessous la copie du kusen (enseignement oral) donné par Ludger Tenryû Tenbreul à l'occasion de la journée de zazen organisée par D'Est en Ouest à la Maison de l'Inde le 29 janvier 2006.

Premier zazen
Pendant cette journée, je voudrais utiliser quelque phrases du Sandokai de Sekito pour soutenir votre zazen. Mais en fait, c'est votre zazen lui même qui est le plus important.
Zazen signifie être assis à travers chaque fibre, chaque cellule, chaque élément du corps. C'est gràce à la concentration dans la posture et à sa juste tension qu'on peut laisser apparaître et disparaître pensées et sentiments, quels qu'ils soient.
Le Sandokai commence avec la phrase suivante: «L'esprit de La Voie du grand sage de l'Inde s'est transmis de l'Ouest à l'Est, I Shin den Shin, d'esprit à esprit, intime, sans la moindre rupture, sans la moindre interprétation personnelle, sans la moindre dualité».
Et la dernière phrase du Sandokai est: «Je vous en prie, vous qui cherchez La Voie, ne gaspillez pas le moment présent». Il y a aussi une autre traduction, comme suit: «Vous qui voulez pratiquer la réalité subtile, ne laissez pas passer en vain le moment présent».
Dans le Sandokai, Sekito ne cherche pas à expliquer ce qu'est le grand Esprit ou la grande Voie, il dit seulement I Shin den Shin, «d'esprit à esprit». Une réalité venant du fond des temps est transmise sans dévier de sa source le moins du monde. Elle existe ici et maintenant. Nous sommes cette existence.
Être assis en zazen et vivre cette réalité, ça veut dire être en harmonie avec cette existence qu'on ne peut décrire ni saisir à travers les catégories de la pensée.
Ça parait au premier abord vague, pas clair, mais c'est complètement précis. Car notre activité actuelle, notre posture, est précisément cette forme.
Si on regarde en arrière, les montagnes s'étendent à l'infini, si on regarde en avant l'océan s'étale sans limites. C'est ça la situation de notre vie. C'est dans ce champ d'action que notre karma se déroule. Ces deux dimensions sont reliées intimement entre elles et se pénètrent étroitement. Pour cette raison, bien que nous vivions cette vie d'illusion, cette vie d'illusion c'est La Voie – Ku, Shiki soku ze Ku, Ku.

Deuxième zazen
Quand la tension de la posture est juste, la région du plexus solaire peut s'ouvrir et la respiration entrer et sortir librement. La respiration elle même devient ki.
À travers l'expérience du ki la réalité du corps change. Le corps lui même, la posture deviennent temps.
À travers la conscience personnelle et les cinq sens, on ne peut réaliser le moment présent, ni en faire l'expérience, car il est fuyant et on ne peut l'appréhender.
Quand la conscience et les cinq sens cessent de courir aprés leur objet, conscience et corps se réalisent d'eux même en tant que temps. Ce temps comprend un passé infini et un futur illimité.
À ce moment là le présent devient comme une grande monagne qui remplit les dix directions. Le sens de notre existence se confirme, immédiatement.
Sekito dit dans le Sandokai: «Pour les yeux, il y a la forme, pour les oreilles, il y a le son». C'est valable pour les cinq sens et la conscience.

Troisième zazen
Pourtant la conscience personnelle ne peut saisir la réalité, pas plus que les yeux la voir. Car en arrière plan, il y a la pensée «je vois», «je pense».
Shikantaza, l'assise du Bouddha, signifie que cet arrière plan se transforme complètement. Alors l'expérience de zazen, l'expérience du corps et esprit en tant qu'un devient une réalité absolue, une base sur laquelle on peut fonder sa vie complètement et, sans que le futur soit bloqué par un désir particulier, par une obsession, on peut trouver une orientation très profonde, une direction fondamentale.
Si on accepte le temps comme le corps véritable de l'être humain, à ce moment là c'est le temps infini qui bouge les pieds et les mains. Le corps, cette vie, deviennent vécus à travers l'univers entier et la pensée «je vois», «je pense» ne s'interpose plus.
Il y a voir, entendre, sentir, mais la pensée hishiryo, c'est penser du tréfonds de la non pensée.
Comme cet esprit et cette voie ne peuvent être saisis à travers des catégories et n'ont pas de forme particulière, ils sont transmis à travers une forme précise et cette forme précise comprend ce qui va au delà. Exactement comme notre corps qui existe bien précisément mais s'altère constamment.
De cette façon nous pouvons vivre à chaque moment de notre existence la réalité de la naissance et de la mort – tranquilles, sans pencher vers la gauche ou la droite.

Quatrième zazen
Sekito Zenji dit dans la dernière phrase du Sandokai: «Vous qui voulez pratiquer la réalité subtile, ne laissez pas passer en vain le moment présent.»
Si l'orientation intérieure de notre vie, de notre esprit n'est pas juste, à ce moment là notre vie entière paraît dénuée de sens, on court aprés quelque chose, on essaie de retenir quelque chose qu'on ne peut garder, on est toujours actif, toujours assidu, mais intérieurement on se rend compte que ça n'a pas de sens.
Ça signifie que, moment aprés moment, on perd son temps, on perd sa vie.
Quand corps et esprit, ne serait-ce que pour un moment, retournent à l'origine, ils retrouvent à nouveau le son, la direction originelle.
Cette direction n'est pas un chemin qui va de A à B. C'est l'étoile dérrière l'étoile, qu'on ne peut pas vraiment voir avec les yeux. C'est du plus profond de l'esprit qu'on peut voir cela ou le retrouver.
Pour cela il faut mourir une fois et ça, ça concerne ici et maintenant.
On pense toujours «la vie c'est ça ou ça ou ça», mais en fin de compte, c'est complètement différent de ce que l'on pense. La vie d'ici et maintenant, telle qu'elle est, est incroyablement profonde. Elle va toujours au delà des pensées et des sentiments. C'est Gya.tei Gya-tei, au delà de la souffrance.
On pense en catégories de corps et d'esprit, mais la réalité n'a rien à voir avec des conceps de cette sorte. Elle comprend des causes et des effets innombrables et on ne peut en aucun cas parler d'un corps et d'un esprit qui seraient séparés du monde.
Chacun de nous n'est rien d'autre que cet univers entier qui continuellement se transforme. Pratiquer La Voie des bouddhas signifie qu'on se nourrit de cet univers et qu'on le suit.
Si on vit de cette facon on est libéré du sentiment de perdre son temps inutilement. Chaque jour est satisfaisant, bien comme il est.


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