Février 2004,
ISBN: 2-9515395-9-2, 100 pages, 15 €.
Ce recueil de Luc Boussard, divisé en quatre parties et illustré
de trois images originales d'Alice Boussard, regroupe des récits d'expérience
psychédéliques en compagnie de shamans, des poèmes de voyages
dans le Nouveau Monde, à Paris et en Bretagne et d'autres écrits
de sagesse et de folie... Voici, à titre d'échantillons:
Trente-six chandelles
"Car pareil à celui qui rêve de malheur et, en rêvant, souhaite de rêver... tel je devins", écrit Dante. Tel ai-je toujours été, pourrais-je dire, aussi loin qu'il me souvient; et peut-être notre vie n'est-elle que le champ clos où il nous appartient de dissiper le rêve... Toujours est-il que le sentiment d'irréalité - comme si le sens des choses m'échappait ou que je ne connaissais pas la règle du jeu - imprègne déjà mes plus lointains souvenirs. Enfant désespéré de n'exister qu'à demi, j'ai tout essayé pour combler cette absence; engoncé dans mes rêves, j'ai couru le monde en quête de réalité.
Dans le palais des glaces où nous errons, il arrive toutefois que l'image et le sujet se rencontrent et que, soudain, l'authenticité nous tape sur l'épaule. Le poète apprend à se saisir de ces fulgurances... Investir le temps, saisir l'instant au vol, dans sa densité et sa légéreté, telle est l'aventure où il est embarqué. Posté à l'orée de deux mondes, il témoigne autant de la folie de l'homme que de l'adéquation primordiale qui précède et embrasse l'apparence du chaos.
À mon frère l'aigle des Andes
Impatient de vie
nerveuse
je me suis réveillé dans le corps d'un inconnu.
Dans la cellule du condamné
entrait le jour, sortait la nuit
comme fumée devant la lune.
Mes yeux se sont ouverts sur les affres de deux mondes:
celui des Indiens vêtus de blanc, bras croisés dans le
jour cru,
et celui de la nuit où je hante les corridors de mon
enfance,
les villes de mes rêves
qui me consolent mieux que l'amour d'une mère.
Forteresse de pierre bordée d'un rempart
où je cours sur un chemin d'herbe
tout en haut d'une falaise battue par la mer.
Labyrinthe majestueux dont je suis le Minotaure, escaliers effondrés
surplombant des caves sans fond, échelles escarpées au-dessus
de l'abîme, terrasses où souffle le vent de la tempête, greniers
immenses, pénombres caressées de soleil, enfilades de salles où
j'assiste au cérémonial du plaisir et de la sagesse, granges spacieuses
où se tapit le danger au fond d'un corral blanchi de soleil, labyrinthe
désert peuplé de bains maures et d'hôtels vides sous le
silence des verrières...
Que la vie coule dans mon gosier
comme le vin blanc de l'insouciance,
qu'elle coule dans mes veines
comme le vin rouge de la vigueur!
Je veux jeter les mots comme un chien s'ébroue
et peindre de mon souffle
les quatre horizons.
La nuit
La nuit soudain est là,
caveau sans fond où brûle la torche solitaire de ma chambre. Un
océan de ténèbres vient battre à ma fenêtre.
Je plonge dans la cage d'escalier, franchit le sas du vestibule... Lanterne
magique, la ville projette ses hallucinations. Toutes amarres rompues, je pars
au gré des flots, happé tour à tour par l'ombre et la lumière.
Grelottant, je longe une sombre falaise, en quête d'une taverne où
jeter l'ancre. Certainement je trouverai là ce que je cherche... Des
hommes taillés dans la viande de boucanier éclusent à grands
traits toute une pharmacopée de boissons frelatées. Ici, l'on
est tous frères, même si l'instant d'après on s'étripe
sans trop savoir pourquoi. L'étiquette est des plus simples: quelques
bravades tiennent lieu de smoking, une voix de rogomme vous distingue aussi
bien qu'un noeud papillon et un répertoire d'histoires corsées
vous chausse mieux que des souliers vernis.
Je prends humblement mais fermement ma place au bar et me livre sans
attendre et de concert avec l'aimable assemblée à une
abondante déglutition. Qu'est-ce donc que je cherche ici,
sinon l'immunité du phasme, l'anonymat du
caméléon et l'innocence de qui a bu toute illusion et
toute honte. Mes frères, je viens vers vous pour être
l'un des vôtres, apprendre la simplicité du geste et la
rudesse, oublier les longues heures de vigie et
l'irrémédiable lézarde de l'être.
Le plancher chaloupe et la houle des bras lève la flottille des verres
où se cambre l'eau de feu, jetant l'alcool par paquets dans la soute
des gosiers. Musique de naufrage... la taverne oscille comme un rafiot, ballottant
d'un bord à l'autre sa cargaison de noceurs.

L'année de ma mort
Grande
lumière est mon nom
Au firmament les étoiles
Dans l'herbe du talus
Le ver luisant.
Basho revisité
Plouf!
La grenouille a plongé dans la mare
Il n'y a plus de grenouille
Et plus de mare non plus
Fuolp!
La grenouille est sortie de la mare
Et a grimpé clopin-clopant
Sur son nénuphar.
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