Pas de cinéma!

Une interview de Jean Lafond par Luc Boussard (mars 2001)

"La boxe française n'est pas un art martial, c'est un sport de combat", dit Jean Lafond, "et elle n'a rien à envier aux disciplines venues d'Extrême Orient". La notion de voie, "do", est étrangère à Jean Lafond et suscite même sa méfiance. Mais outre l'efficacité, d'autres valeurs lui tiennent à coeur, comme l'esthétique, le respect du partenaire... Et son discours a des tonalités sobres, simples, directes qui consolent du côté formel, exotique et bavard qu'on trouve parfois dans les arts martiaux.

L.B. Comme tu le sais, j'anime un site Internet sur le zen et les arts martiaux. J'ai déjà des textes de maîtres ou d'enseignants des traditions orientales et j'aimerais avoir le point de vue d'un enseignant d'une discipline française. C'est pour cela que je t'interroge. Alors tout d'abord, est-ce que pour toi la boxe française est un art martial?

J.L. Moi je ne la considère pas du tout comme un art martial. Les arts martiaux, ça vient du Japon, des pays d'Extrême-Orient en général. On a quelque chose de bien français. Je ne vois pas pourquoi on ne le garderait pas comme sport, comme discipline bien française.

L.B. Donc l'art martial est typiquement oriental. Il n'y a pas de tradition qui ressemble à ça en Occident, ni dans l'escrime, ni dans...

J.L. Non, ce n'est pas un art martial. L'escrime c'est européen. On essaye de tout généraliser maintenant. C'est comme en boxe française. C'est pourquoi je suis contre la façon de travailler de certains, qui mélangent tout. En boxe française, maintenant on tolère tous les coups de poing tous les coups de pied. Bientôt ça va être les coups de coude. On n'est pas assez strict dans la façon de travailler.

L.B. Faut-il en déduire que pour toi la boxe française n'est rien de plus qu'un sport de combat dont la seule finalité est l'efficacité?

J.L. L'efficacité d'accord, mais il y a aussi le côté esthétique, et moi je me suis toujours insurgé contre ce que j'appelle le travail de "bourrin". La priorité doit aller aux pieds, et les poings derrière, mais pas l'inverse. C'est une escrime des pieds et des poings, avec priorité aux pieds. Avant c'était codifié, maintenant à mon avis c'est n'importe quoi, des coups de pied dans tous les sens et priorité aux poings, et c'est pour ça que je me suis séparé de la fédération.

L.B. Pour rester à un niveau général. Lorsqu'on se penche sur les arts martiaux japonais, on s'aperçoit qu'ils sont très attachés au code de l'honneur. Est-ce que cet aspect existe dans ce que tu enseignes?

J.L. Oui, mais sans exagération. Car ils exagèrent. Pour eux le maître... On pontifie... Je suis navré, mais il faut rester au stade humain, pas en faire des dieux. Moi, je ne me comporte pas de la sorte. Tu le sais très bien, d'abord. Je suis quand même ceinture noire de karate, donc j'ai fait du karate, mais en me dissociant complètement de cette façon de travailler.

L.B. Tu as fait du karate à quelle époque?

J.L. Dans les années 60. Au moment où le karate est venu, avec Plé, rue de la Montagne Sainte-Geneviève. Je me suis arrêté à la ceinture noire. J'aurais pu monter en grade, mais ça ne m'apportait rien. J'ai fait de la gréco-romaine, j'ai fait des tas de disciplines de combat, mais sans le cinéma qui s'y rattache... le côté cérémoniel du kendo et de toutes ces disciplines m'agace profondément. L'aikido c'est pareil. Le kung-fu c'est pareil. On prend des positions animales. Mais à la sortie, l'efficacité... À partir du moment où il y a un individu qui bouge, c'est beaucoup plus difficile de l'atteindre.

L.B. Donc dans ta conception du sport de combat, est-ce qu'il y a... bon, ne parlons pas de code de l'honneur. Est-ce qu'il y a...

J.L. Mais si, il y a quand même un code de l'honneur. Tu le sais bien, puisque tu as travaillé ici. Il y a un respect de l'individu, du combattant que tu rencontres, du partenaire, de l'adversaire, si tu veux. Ce n'est pas à négliger, de combattre correctement, de ne pas faire de coup pourri. Ou alors on tombe dans la défense, ce que mon père et moi nous appelons le panache. Alors là tous les coups sont permis, tous les coups pourris. Mais c'est de la défense. Dans la boxe française, priorité aux pieds et poings, sans le folklore, qui sert juste à se monter en épingle.

L.B. Quelles sont les qualités physiques, bien sûr, mais aussi mentales que développe la boxe française?

J.L. Les qualités physiques, il faut en avoir, étant donné qu'il faut travailler énormément les assouplissements, la musculation aussi, mais pas à outrance, parce qu'après c'est au détriment de la souplesse et de la rapidité.

L.B. Je vois par exemple là, l'article que tu as affiché, ça parle de concentration et de maîtrise de soi...

J.L. Bien sûr, mais il ne faut pas que cette concentration soit poussée à l'extrême. À force de te concentrer, tu ne fais plus rien. Quand je vais promener mes chiens aux Buttes Chaumont, je vois des gens qui font du tai-chi... Pour moi, il faut que ce soit vite fait, tu comprends. Que ce soit les poings ou les pieds, il faut que ça démarre très vite. L'adversaire n'a pas les deux pieds dans le même sabot. Mais ce que je veux surtout c'est que mes élèves ne s'esquintent pas. La boxe française, c'est un sport de combat d'accord, mais si au départ on ne donne pas des directives aux élèves, ils font n'importe quoi. C'est pourquoi ici je ne veux pas de voyous. Pour moi, dans ma notion du combat, on peut très bien s'arrêter, marquer les temps, toucher et marquer le temps. C'est un peu comme le ippon pour le karate... On peut appuyer les coups bien sûr. Il y en a suffisamment qui travaillent comme des "bourrins", mais tous mes élèves que j'ai présentés en compétition, il leur arrivait souvent de tomber sur des "bourrins", ça ne les a pas empêcher de gagner des championnats de France, ou même d'Europe. Et ils n'ont jamais été esquintés. Je n'ai pas eu d'élève KO. Je me suis toujours évertué à ne pas avoir d'élève esquinté. Et maintenant encore, je ne suis pas en train de faire tout le temps travailler les assureurs pour des élèves abîmés. D'ailleurs j'ai beaucoup de femmes qui pratiquent, parce que c'est un bon complément de la gym traditionnelle.

Je suis très, je ne vais pas dire franchouillard, mais je trouve qu'on a de belles disciplines. Pourquoi aller chercher des trucs à perpète?... Si, à part des disciplines comme la capuera. C'est allié avec ce que l'on fait ici. Cela démarre comme une danse et cela devient un sport de combat efficace qui correspond à ma façon de travailler. Ici, on fait boxe française, canne, panache... L'escrime c'est pareil...

L.B. Tu enseignes l'escrime?

J.L. Je l'ai enseigné, mais je ne suis pas maître d'armes. J'ai pratiqué les trois armes, fleuret, épée, sabre pendant des années. Maintenant quand tu vois dans les compétitions, ce n'est pas très joli, ce n'est pas esthétique. Il n'y a plus le contact du fer. On cherche à embrocher par tous les moyens l'adversaire.

L.B. Qu'est-ce que tu penses de l'escrime japonaise, le ken?

J.L. Je ne veux pas me permettre de juger parce que je ne connais pas. Je suis contre le fait de faire tout un cinéma. C'est un peu comme le penchak, qui vient d'Indonésie. J'ai un de mes élèves, Claude Watbled, qui est un très bon élève. Maintenant il s'intéresse davantage au penchak. Le penchak, c'est trop de mouvements compliqués, des passes et des passes de jambes... Et puis il y a trop d'élèves esquintés, ça tient plus du combat de rue que du sport de combat. Pour moi le sport de combat doit rester un sport, une discipline sportive. Si tu veux autre chose, après, il y a le panache, ce sont des piqués dans les yeux, des coups de genou dans les parties, tout ça va très vite, mais ça n'a plus rien à voir avec le sport ...

Donc ce que je reproche aux disciplines orientales, c'est qu'elles font tout un cinéma, le maître... Je me rappelle de Musoshuki Hiroo, au début quand il est venu en France, avec Plé. On a fait du bojitsu. Il ne m'a rien apporté par rapport à la canne ou au bâton. Il n'a pas tenu... Murakami, c'est pareil. Je les ai tous rencontrés... Tu sais, la boxe anglaise, je me suis inspiré de Sugar Ray Robinson. Quand tu vois travailler ce type, tout en souplesse, bing, bing, bing, et ça bouge... paf les impacts, toc tu dégages, et c'est tout. Alors tous ces trucs... Je ne suis pas tout neuf, donc je peux me permettre de juger... Quand je vois les affiches de la boxe française... Moi, je n'en reçois même plus, puisque je ne suis plus affilié à la fédération, j'ai complètement rompu, je n'apprécie pas leur façon de travailler.

L.B. Encore une question d'ordre général avant de passer plus précisément à la boxe française: que penses-tu de la non-violence?

J.L. C'est très bien, mais c'est difficilement applicable. Quand tu vois ce qui se passe ici en France... De toute façon, la non-violence doit passer par l'éducation, à mon avis. Mais comme les parents s'en foutent. Ils font des mômes et ils les lâchent dans la rue. La non-violence c'est parfait, mais on a la violence. Si on serrait un peu les boulons... Quand j'étais môme, si je faisais une connerie, je prenais un coup de paume dans le cul. Maintenant si un prof fout un coup de paume dans le cul, il y toute la bande des pingouins qui sont derrière qui vont lui faire une vacherie... Je ne suis pas d'accord, un prof ça doit rester un prof et il doit être respecté. Alors finalement les profs ont les jetons.

L.B. On va passer à la discipline que tu enseignes. Sur ta plaque, dans la rue, on lit boxe française, panache, savate moderne. Tu peux expliquer un peu?...

J.L. En ce qui concerne la savate moderne, quand j'ai fait cette plaque, une partie des élèves s'est dissociée de la fédération parce qu'elle restait un peu trop dans la méthode Charlemont. Nous, on avait évolué vers plus de souplesse. Ça restait de la boxe française, mais comme à l'époque le président de la fédération n'avait pas voulu changer de cap, on a décidé de se dissocier, à plusieurs profs. D'ailleurs la fédération de savate moderne était domiciliée ici, au 26 rue d'Enghien...

L.B. Ton père enseignait encore à l'époque?

J.L. Il enseigne toujours. Il va avoir 88 ans et il donne des cours, bénévolement...

L.B. Il était dans ce mouvement de savate moderne?

J.L. Bien sûr, il me suivait. J'ai gardé l'étiquette boxe française savate moderne justement pour que les gens n'aient pas l'impression que c'est une discipline à part.

L.B. Et le panache, c'est ton père et toi?

J.L. Absolument. Comme on a pratiqué une grande variété de sports de combat, on a créé un panaché. C'est mon père qui a choisi ce nom-là... moi j'étais pas tellement d'accord... C'est vrai que c'est pas mal... Alors là, on a incorporé tous les coups pourris qu'on a pu, pas du karate, pas de l'aikido, mais des coups de jujitsu, de tout ce qui est self-défense...

L.B. Avec des saisies?

J.L. Avec des saisies bien sûr, mais aussi des atemi...

L.B. Des projections?

J.L. Pas tellement de projections. Les projections dans la rue, tu sais, c'est pas évident. Plutôt des prises, de tête, de gorge. Il faut que tu vois...

L.B. Est-ce que tu considères que tu te rattaches à une tradition ancienne?

J.L. La boxe française a été codifiée par Charlemont, mais c'est un regroupement de tas de techniques. En général, c'est surtout les marins qui se battaient avec les pieds, après ça a été codifié...

L.B. Oui, les appuis au sol avec les mains...

J.L. Là, on retombe dans la lutte parisienne, qui est à mon avis un peu surannée. Même dans certains mouvements tournants - bon à part pour le cinéma, mais dans la bagarre de rue, et même en assaut, ça ne vaut rien, parce que tu le vois arriver le mouvement. Sauf si c'est un mouvement très bas, à ras du sol.

L.B. Est-ce que tu considères qu'il y a une tradition Lafond, et à combien de générations remonte-t-elle?

J.L. Tu sais, mon grand-père paternel, Eugène Lafond, avait rencontré Barusi...

L.B. Il enseignait?

J.L. Comme Barusi, qui a enseigné après, il enseignait un peu, mais pas dans un établissement à lui.

L.B. Il avait un métier?

J.L. Il travaillait chez Soubitez. Il était responsable, il s'occupait des batteries, des bobinages électriques pour les voitures.

L.B. C'est ton père le premier qui en a fait un métier, qui a vécu à part entière de la boxe française?

J.L. Oui, ça ne date pas d'hier, c'est pourquoi on peut se permettre de discuter... Il y a des tas de gars qui se sont parachutés... Rien qu'ici, je suis là depuis 68, et j'enseignais déjà avant. J'ai acheté ce local en janvier 68. J'ai des élèves comme Farrugia, Baranes, Penneteau, Gérard Philips, Daburon, Michel Lecouturier... tous ces gars qui ont été des champions... eh bien ils continuent de venir.

L.B. Et la canne, comment elle se situe là-dedans? C'est plus ancien comme discipline, non?

J.L. La canne, on la travaille à l'ancienne, à partir du poignet et non de l'épaule, avec souplesse, en escrimeur, contrairement à d'autres façons. C'est vraiment le style Lafond. Par exemple, j'ai un de mes élèves qui a une propriété au Kenya. Il paraît qu'ils ont une forme de bâton...

L.B. Dans toutes les civilisations. Au Maghreb aussi...

J.L. Dans le Maghreb, oui. Ils travaillent avec des cannes beaucoup plus lourdes... Nous ici on reste dans une discipline bien française. Tous les mouvements sont en souplesse. Ce n'est pas cadencé...

L.B. Que penses-tu de l'avenir de la boxe française?

J.L. De la façon dont ils s'y prennent au point de vue fédéral, ça ne donnera rien de bon. Ils nous ont emmerdé comme il n'est pas permis avec les mouvements de la jambe avant, parce que les armés de la jambe avant pour eux c'étaient pas des armés. Il fallait armer de la jambe arrière - allô allô, j'arrive. Et maintenant ils font une espèce de chassé frontal, qui à mon avis est un mouvement de karate. À partir du moment où tu as un arbitrage et des juges qui ne sont pas suffisamment stricts... Je préfère voir un combat de boxe américaine, où les gars sont très stricts. Les juges interdisent de travailler en dessous de la ceinture. C'est beaucoup plus élégant qu'un combat de boxe française à l'heure actuelle, où il n'y a plus que du travail de bourrin... Il n'y a même plus une affiche, plus un entrefilet dans L'Équipe ou ailleurs.... Bref pour moi la boxe française se casse la figure à la vitesse grand V. On dit toujours nul n'est prophète en son pays. À partir du moment où tu fais quelque chose de bien français, tu passes pour un ringard.

L.B. Et pourtant, c'est une discipline qui fait le poids par rapport à toutes les autres, n'est-ce pas?

J.L. Bien entendu.

L.B. Vois-tu quelque chose à rajouter, sur l'école Lafond par exemple? Vous êtes trois génération de Lafond, la quatrième ça va être qui, comment ça va continuer?

J.L. Il n'y en n'aura pas.

L.B. La tradition Lafond va s'arrêter? Tu n'as pas d'élève pour reprendre le flambeau?

J.L. Non.

L.B. Donc la tradition Lafond va s'éteindre avec toi.

J.L. Je ne sais pas, je ne peux pas te dire, ce n'est pas évident... À moins qu'il y ait des élèves qui se lancent là-dedans...

L.B. Tu as déjà des élèves qui enseignent?

J.L. Qui enseignent, oui. Mais c'est difficile d'enseigner à ma façon. Je ne me prends pas au sérieux, ce qui ne m'empêche pas de faire un travail sérieux. On blague, on rigole. J'ai des élèves qui me remplacent. Mais ils ont un côté rébarbatif, adjudant-chef, parce qu'il leur manque le côté sportif, mais d'un point de vue mental. Il faut être capable de blaguer avec tout le monde, que le type soit médecin, étudiant ou n'importe... Ici, il n'y a pas le côté cérémonieux des arts martiaux. J'ai beaucoup de thérapeutes dans mes élèves, des kinés, des dentistes, des chirurgiens... C'est normal, on parle le même langage. Ce sont des manuels comme moi. Ils ne se prennent pas au sérieux, ils viennent pour se décontracter.

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