LA MOUSSE EST-ELLE VERTE?
On trouvera ci-dessous la copie du kusen (enseignement oral) donné par Raphael Triet à l'occasion de la journée de zazen organisée par D'Est en Ouest à la Mission bretonne le 25 février 2007.
Premier zazen (8h30)
Il y a une trentaine d’années, je suis allé, avec quatre
autres disciples et Maître Deshimaru, accompagner celui-ci au Japon. Au
milieu du voyage nous avons séjourné dans un petit temple, à
Seikyuji.
Un matin pendant le zazen, nous étions cinq, mais il continuait d’enseigner
comme s‘il y avait cinquante, cent personnes. A l’époque,
mon anglais n’était pas très bon. Ce matin-là, il
a beaucoup parlé, je ne comprenais pas tout.
Après le zazen, après la gen mai, il me demande:"You
like kusen, vous avez aimé?"
Je lui dis:"Excusez moi, Sensei, je n’ai pas tout compris."
"Hishiryo, vous comprenez?"
"Oui."
"Ne pas bouger, vous comprenez? Mujo? Tout est impermanent. Shinkantaza?
seulement s’asseoir, vous comprenez?... Avec seulement ces quatre points
vous pouvez comprendre et approfondir mon zen."
Une sesshin, une journée zazen, c’est revenir à
cela, à cette chose fondamentale, que chacun peut pratiquer.
Que l’on soit cultivé ou ignare, que l’on connaisse les langues
ou pas, peu importe.
Revenir silencieusement à cette chose unique.
Deuxième zazen
(11h)
J’ai parlé ce matin du mondo
avec Maître Deshimaru. Les points importants sur lesquels toujours nous
revenons, la posture, hishiryo, mushotoku.
Il y a beaucoup de traductions pour hishiryo: penser du tréfonds
de la non pensée. De toute façon, aucune traduction ne peut nous
satisfaire complètement. Ainsi, hishiryo ne doit pas devenir
une catégorie de plus de notre cerveau.
Qu’est ce que hishiryo, c’est toujours la question essentielle,
pour chacun.
Par exemple lorsque nous crions au feu! notre bouche ne brûle pas. Lorsque
nous faisons des conférences et parlons d’hishiryo dans
les kusen, c’est comme crier au feu!
Ce n’est pas, penser, avec le sens commun.
Par exemple, on dit parfois: dans le zen il n’y a pas de règles.
Mais cela ne veut pas dire que tout est permis. Pas de règles. Il ne
faut pas le comprendre avec le sens commun, c’est hishiryo.
Quand la conscience personnelle crée des concepts, on ne peut pas comprendre.
Ceux qui ont connu Maître Deshimaru se rappellent que son langage et son
vocabulaire n’étaient pas très étendus; son anglais,
un peu particulier, était tout à fait simple. Cependant avec quelques
mots, il a pu enraciner quelque chose de tout à fait essentiel.
J’ai cité hier matin un poème
de Kyôgen que je voudrais vous lire:
Des années durant j’ai cherché en vain
Etudiant les paroles du passé avec mes opinions du moment
Poursuivant le savoir, j’ai franchi mille montagnes, traversé mille fleuves
N’épargnant aucun effort pour trouver la vérité
Au bout du chemin mon maître m’a montré l’ancien miroir
Où j’ai vu mon visage d’avant mes parents
Maintenant que je sais, qu’ai-je appris?
Libérez le merle à minuit et il s’évanouira
Les plumes couvertes de flocons
Dans le blanc pur de la neige.
Maintenant que je sais, qu’ai-je appris?
Est-ce que je sais ce qu’est Hishiryo?
Lorsque les gens commencent zazen, rapidement, au bout de quelques années,
ils ont l’impression d’avoir appris plein de choses. Ils peuvent
parler d’hishiryo, de mushotoku.
Quand on pense comprendre quelque chose, le merle est toujours là, il
ne s’est pas évanoui. Il y a toujours une protubérance qui
apparaît, l’ego qui se manifeste.
Libérez le merle à minuit et il s’évanouira,
Les plumes couvertes de flocons
Dans le blanc pur de la neige
Les plumes, lorsqu’elles sont couvertes
de neige, on ne les voit pas et cependant elles sont là.
Ne pas expliquer hishiryo ne signifie pas que nous sommes ignorants.
(Des oiseaux se mettent à chanter)
Dans ce petit coin de Bretagne au coeur de Paris,
c’est une chance d’être accompagné par le chant des
oiseaux. C’est hishryo.
Ils chantent et il n’y a pas d’intention.
C’est la rencontre: une cour, un arbre, un peu de calme et les oiseaux
chantent.
Mais si on veut trop expliquer, tout devient compliqué.
C’est simplement la rencontre des circonstances.
C’est ce que, dans le bouddhisme, on appelle les causes et les conditions.
Quatrième zazen (16h30)
Jin issai iko. La Réalité absolue de la Vie. La chose
véritable. L’instant tel qu’il est.
Comprendre que chaque phénomène de notre vie n’est ni favorable,
ni ennemi. Cet instant là, si on l’accepte, on peut comprendre
le sens du rite.
Accepter, remercier.
Certainement vous connaissez le poète japonais Bashô, très
fameux au Japon mais aussi en occident. Célèbre pour ses haiku.
Vous connaissez certainement celui qui est le plus connu:
Un vieil étang
Une grenouille saute dedans
Plouf
L’histoire de ce haiku est très
intéressante.
C’était au printemps. Bashô était dans la forêt.
Il était resté seul enfermé dans son ermitage durant tout
l’hiver. Son maître Butcho vint lui rendre visite. Bashô était
très heureux de le recevoir et l’accueillit chaleureusement. Le
vieux maître se dit, certainement Bashô a réalisé
quelque chose de profond pendant tous ces mois. Alors il lui demanda:"Qu’avez-vous
compris récemment?"
Bashô lui dit:"Après la pluie, la mousse verte paraît
encore plus propre."
C’était la manière ancienne, traditionnelle, de parler.
Exprimer l’esprit, l’esprit d’hishiryo est très
difficile. Chez nous en occident, on veut toujours tout expliquer. Comment,
pourquoi, on veut tout comprendre. Mais les gens ne comprennent pas, ils ne
veulent pas pratiquer.
Exprimer au-delà des sensations personnelles.
Le vieux maître insista, lui demanda:"A quel point cette mousse est-t-elle
verte?"
Bashô répondit:"Après la pluie elle est si rare et
délicate, qu’on a l’impression de se teindre les doigts dès
qu’on la touche."
Certainement, à la fin d’une sesshin, d’une journée
de zazen, vous pouvez être sensible à la beauté de ce mondo.
Le maître demanda à nouveau:"Comment était-elle avant
qu’elle ne pousse, avant qu’elle ne naisse?"
Comme le poème de Kyôgen ce matin. Le visage d’avant mes
parents, notre visage originel, avant la naissance. Avant de dépendre
d’un père, d’une mère. Avant la division, avant la
dualité.
Comment était mon esprit avant qu’il ne soit compliqué,
avant qu’il ne tranche entre le bien et le mal, le passé, le présent.
Si nous discutons ensemble de ça, il peut y avoir beaucoup de réponses.
Réponses de philosophes, de psychologues… Mais toutes ces réponses
sont comme des maladies.
Comment était la mousse avant qu’elle ne naisse?
A l’instant où Bashô ouvrit la bouche pour répondre,
à cet instant là, une grenouille a plongé dans le petit
étang à côté, plouf.
Et il a ajouté:"Avez-vous entendu?"
Dans le silence, une grenouille saute dans l’étang. Les phénomènes
de notre vie apparaissent dans ce silence. C’est ce qu’on appelle
le présent.
Plouf, ici et maintenant.
Ce plouf c’est la véritable intimité avec ce présent.
Par la suite, Bashô a raconté cette histoire à ses disciples.
Il leur a demandé un poème afin d’expliquer cet esprit.
L’un a dit: Un vieil étang/ Une grenouille plonge/ Solitude
Un autre a conclu par la rose fleurit.
Un autre encore: Un vieil étang/ Une grenouille plonge/ Poussière.
A la fin, seul Bashô a expliqué.
Pour ses disciples, la pluie n’était pas tombée, le doigt
de leur esprit s’était glissé entre la grenouille et l’étang.
Ils ne pouvaient rendre compte de jin issai iko, la réalité
telle qu’elle est.
A la fin d’une sesshin, chacun peut comprendre ce qu’est
cette pluie qui rend la mousse plus verte.
Mais cela ne veut pas dire qu’auparavant elle était sale.
Notre pratique c’est cela, laver et rendre plus vert ce qui ne peut être
sali.
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