REGARDER
CE QUE NOUS SOMMES, CE QU'EST NOTRE VIE
On
trouvera ci-dessous la copie d'un kusen (enseignement oral pendant zazen)
donné par Luc Boussard à la Mission bretonne de Paris, dans
la nuit du 30 au 31 décembre 2011.
Ne dormez pas!
Étirez la colonne. Rentrez le menton.
On peut se demander: Est-ce que cette nuit va être longue? Est-ce que cette nuit va être courte? On peut penser l’un ou l’autre... On peut même penser qu’elle va être plus courte si on se laisse porter par ses rêves.
Mais le temps de zazen n’est ni court, ni long. Le temps de zazen, c’est ici et maintenant.
Nous sommes venus pratiquer cette nuit pour finir l'année dans la simplicité, dans la condition normale, dans l’éveil...
Maître Deshimaru parlait du juste tonus. Zazen n’est pas quelque chose de compliqué. Ce n’est pas quelque chose qui se passe dans la tête. C’est quelque chose qui se passe dans le corps tout entier.
Pour cette nuit de zazen, je vais me baser sur le chapitre du Shobogenzo intitulé Yui butsu yo butsu, «Seul Bouddha connaît Bouddha». Souvent, Dogen est difficile à comprendre, parce qu’il utilise beaucoup le paradoxe, les retournements de langage, les niveaux de compréhension subtils; mais là, son discours est très direct, très simple. C’est un texte qui parle de l’éveil et qui dit en gros: Ce n’est pas la peine de vous préoccuper de l’éveil. L’éveil est totalement inaccessible aux concepts, aux idées personnelles de l'homme ordinaire. Il n'est tributaire de rien, il ne dépend que de l’éveil: «Seul Bouddha connaît Bouddha.» C’est lorsque l’homme ordinaire cesse de nourrir des idées préconçues, personnelles, que soudain l’éveil est là, sans même qu’il s’en rende compte. Alors, «Bouddha connaît Bouddha».
La phrase de ce texte où j’en suis arrivé est très explicite: «Lorsque vous aurez compris que penser n’est pas nécessaire, alors immanquablement vous trouverez la Voie. Mais vous avez peur de passer pour des simples d’esprit.»
Dans le Shodoka il est écrit: «On reconnaît un vrai moine à la clarté de son discours.» Et de fait, lorsqu’on lit avec attention les textes anciens, on est surpris par la clarté des enseignements. Par exemple, dans le Shinjinmei: «Arrêtez de parler, arrêtez de penser, et partout vous passerez librement.» Ou encore: «Lâchez prise et la Voie s’exprimera spontanément.» Dogen ne dit pas autre chose: «Quand vous aurez compris que penser n’est pas nécessaire, alors immanquablement vous trouverez la Voie. Mais vous avez peur de passer pour des simples d'esprit.»
Lorsqu'on fait zazen, lorsqu'on fait une sesshin, lorsqu'on fait une nuit de zazen, on peut déposer son fardeau, laisser tomber la complexité, la quête de je-ne-sais-quoi. On peut simplement être assis, bien droit, avec le juste tonus, et puis respirer profondément, l’esprit clair. Au repos mais éveillé. Ce n’est pas plus compliqué que cela.
Arrêter de penser, cela veut dire arrêter de s'identifier aux
processus mentaux qui viennent se refléter dans le miroir de l'esprit,
aux phénomènes qui apparaissent et disparaissent.
Trouver le lâcher-prise, le détachement par rapport aux illusions,
aux complications... Et cela, la posture sait le faire mieux que notre ego,
que notre volonté, que notre esprit. C'est cela le miracle de zazen:
nous pouvons faire confiance, nous pouvons nous livrer complètement
à cette posture.
«Lorsque vous aurez compris que penser n'est pas nécessaire,
alors immanquablement vous trouvez la Voie. Mais vous avez peur de passer
par des simples d’esprit.»
Le grand mérite de zazen, c’est qu’on peut s’observer soi-même. Nous sommes terriblement attachés à nos pensées, à nos idées personnelles, à nos opinions, à notre image de nous-mêmes. Nous sommes tellement attachés à ce mode de fonctionnement, à ce processus, que nous ne voulons pas y renoncer. Nous avons peur de passer pour des simples d'esprit, dit Dogen. Obaku dit cela différemment, il dit que nous avons peur de tomber dans le vide sans rien à quoi nous raccrocher... C’est vrai dans la vie quotidienne et c’est vrai aussi en zazen: Nous sommes attachés à nos rêves comme un bébé qui suce son pouce. Le mérite de zazen, c’est d’observer cela.
Maître Deshimaru a écrit: «C'est de cette façon que vous pouvez comprendre profondément ce que vous êtes et ce qu'est votre vie. Vous pouvez vous regarder comme dans un miroir.» La posture de zazen est le miroir dans lequel nous pouvons regarder ce que nous sommes, ce qu'est notre vie. Maître Deshimaru parlait d'observation inconsciente. Observer inconsciemment. C'est quelque chose de très subtil et de profondément exaltant. Quand j’ai entendu Maître Deshimaru dire cela, je me suis trouvé complètement décontenancé, et complètement motivé pour pratiquer. Je me suis dit, que c’était véritablement la plus grande liberté: s'observer comme dans un miroir, sans aucun attachement, ni positif, ni négatif, sans aucun jugement, sans coaguler sur quoi que ce soit, comme un miroir qui réfléchit tous les phénomènes, sans rien fixer, sans rien rejeter, sans choisir... Lorsqu’on observe ainsi ses pensées, elles n’ont plus aucune prise sur nous.
Tout l’art de zazen, c’est de passer librement de l'observation à la concentration, disait Maître Deshimaru. Lorsque une pensée apparaît, elle se réfléchit dans le miroir de la posture, du corps-esprit de la posture: c'est l'observation; et dans l’instant même on l’abandonne: c'est la concentration.
Passer librement de la pensée à la non pensée, de l'observation
à la concentration, des phénomènes à la vacuité...
Lorsqu’on pratique ainsi, sincèrement, avec assiduité,
avec constance, on apprend à le faire inconsciemment, naturellement,
automatiquement et l’on est de moins en moins prisonnier de son ego...
«S’étudier soi-même, c’est s’oublier
soi–même», a dit Dogen.
Soyez bien attentifs à la respiration. La meilleure façon de
ne basculer ni dans la torpeur ni dans l'agitation, c'est de bien respirer.
Dans le zen, en zazen, comme la plupart d'entre nous le savent, on insiste
sur l'expiration. Si la colonne vertébrale est bien droite, étirée,
la masse abdominale est totalement détendue, relâchée
et, au fur et à mesure de l'expiration, l'énergie, le ki
se recueille dans le kikai tanden, sous le nombril... Donc l'expiration
est longue, profonde, fluide et on l'accompagne jusqu'en bas du ventre. Au
bout de l'expiration on laisse simplement les poumons se remplir.
La pratique du zen, je le disais tout à l'heure, c'est l'art du va-et-vient
entre la pensée et la non-pensée, entre l'observation et la
concentration, entre les phénomènes et le vide, mais le premier
des va-et-vient, le plus naturel, c'est la respiration. Et si notre respiration
est profonde, fluide, notre esprit l'est de même. Si notre centre de
gravité est bien bas, notre esprit est tranquille, au repos. Alors
pour citer le Shodoka, «Les nuages des cinq skanda
flottent à la dérive, les bulles des trois poisons montent et
crèvent à la surface...» Le lien d'identification, d'appropriation
que nous avons avec nos pensées, avec nos illusions, est rompu...
Je disais ce matin que zazen n'est ni long ni court, ni lent ni rapide...
Le temps de zazen est le temps de l’être, autrement dit ici et
maintenant dans sa plénitude, sans avant ni après, sans début
ni fin, sans rien à ajouter ni à enlever.
Phrase suivante de Yui bustu yo butsu: «Si l'éveil était le produit des pensées qui le précèdent, il ne serait pas authentique. L'éveil ne dépend d'aucun moyen préexistant, il vient de bien plus loin. L'éveil est éveillé directement par la force de l'éveil. Vous devez le savoir, il n'y a ni illusion, ni éveil.»
On désire toutes sortes de choses. On désire le pouvoir, on désire l'argent, on désire le sexe. On veut être godo, on veut le shiho... Et au bout du compte, on veut l'éveil, on veut la sagesse. Dans plusieurs chapitres du Shobogenzo, Dogen explique sa démarche, sa démarche vitale, existentielle, qu'il considère comme la démarche typique de l'homme de la Voie: il y a, à un moment ou à un autre, le constat de l'impermanence, le constat du caractère insaisissable, insubstantiel de tout ce qui est constitutif de notre vie. Rien ne dure, rien n'est stable. Et à partir de ce constat vient l'esprit de la Voie, le désir de s'éveiller, le désir d'accéder enfin à quelque chose de réel, de constant, de solide...
Mais il y a là quelque chose de complètement paradoxal, tous les maîtres, tous les textes anciens le disent: plus on cherche, plus on veut, plus on désire, moins on obtient. Et là aussi, les maîtres, les textes anciens concordent : ce que l'on cherche est déjà là. L'éveil n'est rien d'autre que la condition normale, originelle, la nature même des choses. L'univers entier est éveillé, de tout temps. Il est une «perle brillante». Et c'est nous-mêmes qui, par «une vue inversée des choses», pour reprendre une expression de Dogen, nous privons de cet éveil fondamental, parce que nous le voulons comme une gratification, comme une décoration de plus pour notre ego.
C'est pourquoi, nous dit Dogen, toutes les pensées que nous pouvons nourrir sur l'éveil sont totalement hors de propos.
«Seul Bouddha connaît Bouddha.» L'ego ne peut pas connaître Bouddha, il ne peut pas connaître l'éveil. Ou alors il se raconte des histoires. Maître Deshimaru répétait tout le temps, à longueur de kusen, «inconsciemment, naturellement, automatiquement».
Qui plus est, ajoute Dogen: «Vous devez le savoir, il n'y a ni illusion, ni éveil.» Ça aussi c'est un enseignement essentiel du zen, que l'on retrouve dès les premiers textes, notamment dans le Shinjinmei: les paires de contraires que nous posons ne tiennent que l'une par rapport à l'autre. Le Shinjinmei en parle à propos du juste et du faux et à propos du sujet et de l'objet. Le sujet n'existe que par rapport à l'objet, l'objet n'existe que par rapport au sujet. On peut dire la même chose pour toutes les paires de contradictoires: la lumière et l'obscurité, la vie et la mort, l'illusion et l'éveil. Pas d'illusions, pas d'éveil. Pas d'éveil, pas d'illusions. L'un n'existe que par rapport à l'autre.
En deçà ou au delà de cette contradiction, Dogen pose Inmo, la nature même des choses, ineffable, insaisissable, sans caractéristiques, les choses telles qu'elles sont... La «perle brillante»... Ce qu'il appelle aussi le visage originel, la condition originelle... On peut dire l'éveil foncier, on peut dire le lieu de la joie pure... C'est quelque chose qui nous précède et nous englobe. On ne peut absolument pas se l'approprier. On peut simplement y consentir, «comme le joyau avale le rayon de lune», dit le Shodoka... Ainsi est zazen.
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