MINUIT EST LA VRAIE LUMIÈRE

On trouvera ci-dessous la copie du kusen (enseignement oral) donné par Luc Boussard à l'occasion de la journée de zazen du 19 octobre 2008 au dojo de Toulouse. L'association d’est en ouest prépare une brochure regroupant ce kusen (plus le mondo de l'après-midi) et celui de la journée de zazen du 16 novembre au dojo de Paris. On peut la commander en ligne.

Zazen de 8 heures 30
Minuit est la vraie lumière, l’aube n’est pas claire.
C’est la phrase la plus célèbre de l’Hokyozanmai, que je commenterai pendant cette journée où nous allons faire zazen.
Minuit est la vraie lumière, l’aube n’est pas claire.
Cela veut dire que tout ce que nous saisissons dans notre conscience personnelle par notre ego, par nos catégories mentales, tout cela est trouble, artificiel. La vraie lumière ne surgit que dans le silence intérieur, dans l’absence d’opinion, dans le recueillement et le renoncement à soi-même.
C’est pourquoi il ne faut pas s’attacher aux idées qui nous traversent, aux impressions. C’est pourquoi il ne faut pas non plus tenter de fabriquer quoi que ce soit. La seule véritable clarté, celle de minuit, est celle qui s’exprime spontanément, naturellement, dès qu’on cesse d’interférer.
Le sens propre de cette phrase, c’est la réalité authentique, essentielle de zazen, de notre pratique. C’est pourquoi en zazen nous pouvons déposer notre fardeau, nous pouvons oublier toutes nos peines, tous nos efforts, toute notre anxiété. Simplement être présent dans notre corps-esprit, vigilant, éveillé.
Minuit est la vraie lumière, l’aube n’est pas claire.
Cela signifie que nous sommes entièrement libres, soulagés de la nécessité d’obtenir, de réaliser quoique ce soit par notre force personnelle, par notre volonté, par notre intention. Cela ne dépend pas de nous. Il nous appartient simplement de nous investir sincèrement dans la posture, corps et esprit unifiés. Cela, oui, chacun d’entre nous peut le faire du mieux qu’il peut.
Tendre les reins, étirer la colonne vertébrale, rentrer le menton, pousser le ciel avec la tête, relâcher les tensions dans les épaules et dans le dos, tirer les mains contre le bas ventre et laisser les coudes légèrement écartés du corps, lâcher complètement la masse abdominale, laisser la respiration devenir fluide, ample et descendre sous le nombril avec l’expiration. Ne pas suivre, ne pas entretenir ses pensées, ne pas faire opposition à quoi que ce soit. Ainsi, spontanément l’esprit se clarifie.

Zazen de 11 heures
Soyez très attentifs à votre posture. Dans notre lignée du Zen, c’est par la posture qu’on accède à l’esprit juste. La bascule du bassin est importante, la position de la nuque, la position des mains, le regard: les yeux sont mi-clos, laissent pénétrer la lumière, mais ne regardent rien. Ils sont au repos.
Minuit est la vraie lumière, l’aube n’est pas claire.
Le poème de Tozan, de l’Hokyozanmai, Le samadhi du miroir précieux, qui a été écrit au début du IXe siècle, l’âge d’or du chan, du zen, regorge d’images poétiques comme celle-ci, qui visent à nous faire goûter à l’ineffable, à la sagesse indicible de zazen, des patriarches.
Ainsi, au début: «Un plateau d’argent recouvert de neige, un héron blanc caché dans la clarté de la lune, ils sont similaires mais non identiques, intimement mêlés, chacun connaît sa place.» Ou encore: «Tourner le dos, toucher, ni l’un ni l’autre ne valent, c’est comme une boule de feu.»
Il n’y a pas de recherche littéraire, de recherche d’effet, il s’agit tout simplement d’approcher au plus près ce qu’est la conscience hishiryo, la juste distance, la juste distance entre le sujet et l’objet, la juste distance par rapport à nos pensées, la juste distance par rapport à nos illusions, la juste distance par rapport au satori, par rapport à l’éveil.
Une autre phrase de ce poème dit: «Le reflet est moi, mais je ne suis pas le reflet.» Le reflet est moi, tout ce qui se reflète dans le miroir précieux, dans le miroir du samadhi, dans le miroir du corps-esprit de la posture, est moi. Il n’y a pas d’autre enjeu que moi-même. «Résoudre l’affaire de tout une vie», disait Dogen. «Résoudre son doute», disait Deshimaru... Et en même temps, je ne suis pas le reflet. Si je m’identifie au reflet, que ce soit à l’illusion ou au satori, à la pensée ou à la non-pensée, je perds le fil. «Tourner le dos, toucher, ni l’un ni l’autre ne valent, c’est comme une boule de feu.» C’est cela même, hishiryo. Ne se laisser happer ni par la pensée, ni par la non-pensée. N’être tributaire de rien.
Lorsqu’on trouve cette juste distance, par la pratique de zazen, vis-à-vis de nos mécanismes mentaux, de nos fonctionnements compulsifs, alors apparaît la sagesse profonde, la sagesse cosmique, qui n’est pas individuelle, n’est pas personnelle, n’est pas une fabrication de l’ego, qui est non-née, non créée, qui nous précède et nous englobe.
Minuit est la vraie lumière, l’aube n’est pas claire.
Il s’agit de la véritable intimité avec soi-même. On ne se laisse plus distraire ni par ses pensées, ni par sa fatigue... Aussi, je vous en prie, ne perdez pas votre temps. Ne suivez pas vos rêves, vos pensées... Ceux qui ont un peu l’habitude de zazen savent que les journées passent très vite. À peine a-t-on le temps de laisser s’épanouir le plus précieux, et voilà c’est déjà fini.

Zazen de 14 heures 30
Minuit est la vraie lumière, l’aube n’est pas claire.
Tout le temps, à longueur de temps, dans la vie quotidienne et pendant zazen, nous sommes bombardés d’informations en provenance de l’ego. Les choses sont comme ci, les choses sont comme ça, maintenant j’ai le satori, maintenant, je pédale dans la choucroute... et nous nous comportons comme si ces informations étaient vraies.
La juste distance dont parle l’Hokyozanmai, c’est de ne pas nous identifier ni au bonheur ni au malheur, ni aux doutes ni aux certitudes, ni à la souffrance ni au bien-être. Toutes ces informations que nous envoie notre ego sont sans substance, sans réalité. Même le satori est une information de l’ego. La pratique de zazen, c’est se tenir vide de toute opinion, de toute conception, de tout jugement. Alors, notre vraie nature peut prendre le relais, peut nous guider.
Hier, Bruno m’a cité un autre poème de Tozan, l’auteur de l’Hokyozanmai:
L’ayant cherché longtemps ailleurs,
Il me fuyait.
Maintenant je vais seul
Et partout je le rencontre.

En zazen nous allons seuls, nous n’avons pas besoin de séduire, pas besoin de convaincre, pas besoin de tricher, et ainsi partout nous le rencontrons.
Ce « le » que nous rencontrons, c’est le vrai soi, c’est la nature propre, et Dogen explique de nombreuses fois dans le Shobogenzo que notre pratique consiste à opérer ce va et vient continuel entre le moi illusoire et le vrai soi, la nature propre, jusqu’à ce qu’on devienne vraiment intime avec soi-même, jusqu’à ce qu’on connaisse le chemin par cœur et qu’au lieu d’errer «d’obscurité en obscurité», comme dit Kodo Sawaki, on sache retrouver instantanément le chemin du vrai soi. C’est cela l’immédiateté dont on parle dans le zen, c’est cela l’attention dont on parle à propos de zazen, l’attention de la conscience hishiryo.
Ne pas se laisser engluer dans ses états d’âme. Dès qu’ils apparaissent, revenir au fond de soi-même, sans tergiverser, avoir un esprit fluide, infini. Lorsqu’on a bien compris que toutes nos pensées, toutes nos illusions, nos fabrications, sont sans substance, sans réalité, on ne se bat plus avec elles, on essaye plus de les transformer. Elles sont (peut-on lire dans les textes zen) comme des bulles qui montent et qui crèvent à la surface. C’est la conscience hishiryo.
Yakujo, un maître du tout début de la lignée rinzai, explique cela de façon limpide. Il disait tout simplement: «Si votre esprit veut vagabonder, ne le suivez pas; alors votre esprit vagabond cessera de vagabonder. Si votre esprit qui veut stagner, qui veut se fixer quelque part, cherche à s’arrêter sur quelque chose, ne le suivez pas, alors il cessera de se fixer.»
Nous devons comprendre que pratiquer la voie, ça ne consiste pas à refuser la souffrance, la maladie, les doutes. Ça consiste à trouver la juste distance, c’est à dire à nous immerger si profondément dans la posture de zazen, dans le miroir du samadhi, que rien de ce qui se passe à sa surface ne puisse nous troubler, nous déranger. C’est là que se trouve notre vraie nature, notre vraie appartenance, là que se trouve une vraie liberté et une joie qui sont au delà de tous nos états d’âme.
Mais c’est quelque chose d’ineffable, d’insaisissable. Plus on court après, plus ça nous fuit. Dès qu’on croit le saisir, ça nous échappe. Dogen explique que c’est la nature même des choses, la bouddéité et que, de toute façon, on ne peut pas y échapper. Donc, pratiquer zazen, c’est tout simplement cesser de se débattre, cesser de vouloir rejeter, cesser de vouloir tout comprendre.
Minuit est la vraie lumière...
Il y a beaucoup d’histoires zen qui illustrent cela mais je n’en citerai qu’une. Yakusan était en train de faire zazen et un moine lui demande:
- Qu’est-tu en train de faire, assis comme une montagne?
- Rien de spécial, répond Yakusan.
- Alors tu es en train de ne rien faire?
- Si j’étais en train de ne rien faire, je serais encore en train de faire quelque chose.
- Alors qu’est-tu en train de ne pas faire?
Yakusan répond: même dix mille bouddhas ne sauraient le dire.
Iwasu. Je ne sais pas.
Quand on souffre on souffre, quand on est heureux on est heureux et c’est en passant librement de l’un à l’autre, sans fixation, sans attache, sans coaguler, dans la fluidité du moment, des circonstances, qu’on peut trouver sa vraie liberté, sa vraie joie.
La souffrance est la souffrance, on ne peut pas la transformer en bonheur. Le bonheur est le bonheur, il ne se transforme pas en souffrance. Chacun existe sur sa position dharmique, mais ni l’un ni l’autre ne durent éternellement et ni l’un ni l’autre ne rendent compte de la réalité, de la condition normale.
Donc, la meilleure façon d’agir quand on souffre, c’est de donner sa souffrance, ne pas la garder pour soi, la donner à l’univers entier.

Zazen de 17 heures
La verticalité est très importante, l’axe de la colonne vertébrale, qui soutient la posture, et c’est le long de cet axe que se fait la respiration, du nez jusqu’au dessous du nombril. Lorsque cela est bien en place, tout le reste coule de source.
Minuit est la vraie lumière, l’aube n’est pas claire.
Voici le verset suivant:
Cette règle vaut pour toute chose,
Elle abolit toutes les souffrances.

Ces paroles de Tozan, comme toutes les paroles des patriarches, ne sont pas faites pour nourrir notre réflexion, pour nous donner de belles idées, de belles théories; ces paroles sont faites pour sombrer au fond de nous-même, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus le moindre interstice entre elles et notre être. Les paroles des patriarches sont des traces qu’ils ont laissées pour qu’on les suivent, pour que nous mettions nos pieds dedans, jusqu’à ce que leurs empreintes deviennent nos empreintes.
Ainsi Minuit est la vraie lumière devient la règle de toutes choses, elle devient notre direction, notre boussole, c’est à dire qu’à tout moment nous retournons à cette source, à cette lumière de minuit.
Dogen insiste longuement sur le fait que ce va et vient constitue notre pratique, Jean-Claude, qui a fondé ce dojo, enseignait aussi cela et y revenait souvent... On ne peut stagner ni sur l’ombre, ni sur la lumière, ni sur la souffrance, ni sur le bonheur... L’erreur c’est de vouloir saisir un côté, se l’approprier.
Kodo Sawaki disait dans les commentaires du Shodoka: «À chaque instant je fais ce qu’il y a à faire.» Pas la peine de s’emballer, de se raconter des histoires. Dans mon cas, par exemple, si je me figure que j’ai la vérité et que je suis un maître, je ne suis qu’un perroquet... Par contre, lorsque j’enseigne, je le fais tout simplement, sans doute, sans illusion, et il en va ainsi pour chacun d’entre nous. La pratique de la Voie est simplement cela.
À chacun de pratiquer à son propre rythme, sans aller plus vite que la musique. Ne pas se ménager, ne pas s’écouter, mais s’écouter profondément, pas seulement l’ego, écouter ses vrais besoins et agir en conséquence, sans considérations, sans jugements, ainsi...
Pour reprendre en l’inversant une autre phrase de Yakusan, Yakusan a dit: «Lorsque j’étais chez Sekito, j’étais comme un moustique sur un taureau d’airain, je ne pouvais pas comprendre.» Eh bien lorsque Minuit est la vraie lumière devient notre boussole, notre étoile polaire, alors ce sont nos bonno qui sont comme des moustiques sur un taureau d’airain. Ils ne peuvent pas entrer, ils n’ont plus prise sur nous.
Maître Deshimaru a dit cela d’une autre façon dans ses commentaires du Kannon Gyo: il a dit que les démons, le diable ne peuvent pas entrer dans la posture de zazen.


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