LES DEUX FICELLES DU CERF-VOLANT
On trouvera ci-dessous la copie d'un kusen (enseignement oral pendant zazen) donné par Luc Boussard lors du camp d'été 2010 à l'Adret de Cornillac, en Drôme provençale. Ce kusen figure dans L'homme de bois, la femme de pierre, le sixième fascicule des commentaires de l'Hokyozanmai, publié par l'association d’est en ouest .
L’archer habile et fort
Atteint le milieu de la cible à une très longue distance.
Mais quand deux pointes de flèches se rencontrent en plein vol,
À quoi serviraient la technique et la force?
Bien sûr, il y a l’habileté,
la technique, la force, la perfection dans la forme. Il y a cela dans les arts
martiaux, il y a aussi cela dans le zen. Mais la véritable maîtrise
est au-delà. Les gens qui ont pratiqué assez longtemps les arts
martiaux le savent bien. On peut atteindre un niveau élevé par
la répétition, par l’apprentissage, par la technique. On
peut se perfectionner encore et encore et atteindre ainsi un certain niveau
de puissance, d’efficacité, mais quand on rencontre un vrai maître,
tout ce travail ne sert à rien du tout. Quand on voit bouger un vrai
maître de sabre, ou d’une autre discipline, il n’y a plus
aucune technique. Il y a simplement une liberté, une fluidité
incompréhensibles, inexplicables. Dans le zen, c’est pareil.
Pour commenter cette phrase, Maître Deshimaru prend l’exemple des
disciples de Dogen. Il y avait Tetsu et Ejo. Tetsu incarnait la perfection,
le monde idéal. Il avait tout compris. Il connaissait les sutras, savait
faire toutes les cérémonies. Mais, dit Maître Deshimaru,
il n’avait pas «l’esprit de la grand-mère», la
grand-mère qui n’a rien à prouver, qui a de l’amour,
de la compassion pour l’univers entier et qui donne cet amour sans calcul,
sans technique. Si bien que Dogen a choisi comme successeur Ejo, qui était
plus vieux que lui, qui n’avait pas particulièrement des manières
impeccables, mais qui avait cet esprit de la grand-mère.
On retrouve là un koan — un dilemme, une énigme, un paradoxe
— qui est présent dans toute l’histoire du zen, entre d’un
côté la progression, le travail et de l’autre l’immédiateté,
la «silencieuse coïncidence». Il est indispensable de faire
des efforts, de se corriger sans cesse, de remettre sans cesse son esprit dans
la bonne direction, de travailler ses manières mais, en fin de compte,
pour atteindre la liberté, il faut rejeter, laisser de côté
tout ce travail, il faut passer au-delà, par un saut qualitatif qu’on
ne peut pas expliquer. La vraie maîtrise ne relève pas de l’effort,
de la tentative. Elle relève de l’harmonie avec le pouvoir cosmique
fondamental comme «deux pointes de flèches se rencontrent en plein
ciel».
En zazen, cela veut dire simplement se tenir le corps droit et l’esprit
brillant, disponible, éveillé, ne pas aller d’obscurité
en obscurité.
Qu’est-ce que veut dire «mettre la flèche en plein centre
de la cible»? C’est «rejeter le corps et l’esprit»,
comme disait Dogen, ne plus être la proie de ses illusions. Pour ça,
il n’y a pas vraiment de technique. Il y a certes le processus d’observation-concentration,
que l’on répète inlassablement, à longueur de zazen,
à longueur d’année, jusqu’à ce qu’on
connaisse ce chemin par cœur, qu’on sache le retrouver d’emblée,
inconsciemment. Observer et se concentrer, c’est l’aspect technique,
«l’archer habile et fort», mais la dimension ultime, au-delà,
c’est quand il n’y a plus d’intervention personnelle, quand
cela se fait automatiquement, sans nous.
*
Il y a donc deux dimensions, deux
registres dans notre pratique. D’un côté, l’effort,
la discipline, le travail, l’apprentissage, l’étude. De l'autre
l’immédiateté, l’oubli de soi. Bien sûr, l’Hokyozanmai
nous dit que la dimension ultime, c’est la deuxième, celle de l’intuition,
de l’harmonie immédiate et entière avec l’ordre naturel
des choses. Mais dans la pratique de la Voie, nous devons aussi explorer la
première dimension. Nous devons à la fois cultiver l’effort,
le travail et dans le même temps nous rendre disponibles au pouvoir cosmique
fondamental. Nous devons faire feu de tout bois, utiliser tous les moyens: l’intelligence
et l’intuition, l’effort et le lâcher-prise.
Maître Deshimaru disait que pour que le cerf-volant vole bien, il faut
tenir fermement les deux ficelles. Si on tire trop sur l’une des deux
ou si on la relâche trop, le cerf volant va retomber. Cette notion d’embrasser
les contradictions est fondamentale dans le zen — les embrasser dans son
corps —, et zazen est l’actualisation de cela.
Zazen harmonise le devenir et l’éternité, le travail et
la spontanéité, le tonus et le lâcher-prise, l’ego
individuel et la nature propre, la nature de bouddha, le visage originel.
Qui est assis en zazen? Qui est assis sur votre zafu? Bien évidemment,
c’est vous. Mais si vous cessez de vous identifier au travail de votre
mental, à vos pensées, aux images, aux obsessions, aux craintes,
aux désirs, peut-être alors une autre dimension de vous-même
se manifestera. Peut-être alors, les limites de votre ego s’élargiront.
Maître Deshimaru disait que lorsqu’on pratique véritablement
zazen, l’ego devient l’univers entier. Et Dogen disait que parce
que nous nous identifions à ce qui n’est pas nous-mêmes,
parce que nous croyons que ce qui n’est pas en nous est en nous, nous
ne parvenons pas à accéder à notre nature propre, à
notre bouddhéité, parce que nous croyons que tous ces fantasmes
qui nous obscurcissent l’esprit sont en nous, sont nous-mêmes, nous
ne pouvons pas trouver notre liberté fondamentale, originelle, le repos,
«le lieu de la joie pure» dont parle Wanshi.
En zazen, nous pouvons observer le fonctionnement psycho-affectif. Nous pouvons
l’observer à partir du miroir de la posture, sans jugement, sans
crainte, sans pudeur et ainsi le neutraliser, lui enlever toute sa virulence,
son emprise. Il n’y a rien à prouver, rien à comprendre,
rien à craindre, rien à prendre, rien à rejeter.
Ainsi, lorsque l’ego perd son emprise sur nous, c’est comme lorsque
deux pointes de flèche se rencontrent en plein ciel. Plus besoin de technique,
plus besoin de force, on vit simplement dans la réalité telle
qu’elle est, toujours mouvante, toujours changeante, sans se fixer sur
quoi que ce soit.
*
Bref, nous devons explorer les deux côtés de notre être,
de notre nature: le travail et la spontanéité, l’étude
et l’intuition. Par l’effort, arriver au sans effort. C’est
ainsi qu’il faut procéder.
Herrigel, dans son livre Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à
l’arc, écrit que son maître lui disait que ce n’est
pas l’archer qui tire, mais le « ça », quelque chose
qui est de l’ordre de l’évidence, sans ego. Et Shinran parlait
de la «force d’un autre», abandonner sa volonté propre
et se livrer totalement à la force d’un autre. Accepter, dit Dogen,
d’être simplement un instrument au service de quelque chose de plus
grand que nous.
*
D’un côté, le devenir, la progression. De l’autre,
l’immédiateté, la complétude. C’est quelque
chose qui apparaît dans la perception du temps. Vous aurez sans doute
remarqué que le temps de zazen n’est pas tout à fait le
même que le temps de la vie ordinaire. Le temps de zazen, en fait, est
beaucoup plus plein, beaucoup plus intense, beaucoup plus réel.
Maître Deshimaru disait qu’au moment de mourir, il n’y aura
plus que cela, tout le reste s’évanouira. Dans le Shobogenzo
de Maître Dogen, il y a un chapître qui s’appelle Uji,
L’Être-temps. Le temps de zazen est le temps de l’être.
Dogen explique que le temps est toujours être et que l’être
est toujours temps. Le temps de l’homme ordinaire, le temps qui s’écoule
est le temps de la séparation. Il mesure le passage d’un point
à un autre, une distance, une séparation, le passage continuel
d’une occupation à une autre, d’une pensée à
une autre, d’une obsession à une autre, la quête permanente
d’un but, d’un objet. C’est le temps linéaire.
Le temps de zazen, le temps de l’être est un temps rond, sphérique,
sans début ni fin , sans avant ni après, un éternel ici
et maintenant. Ce temps-là est notre véritable demeure. Nous y
retournons chaque fois que nous faisons zazen. Et pendant les périodes
de pratique plus intenses, pendant les sesshin, nous pouvons nous y établir
tranquillement, sereinement, sans heurt. Pendant zazen, sans attendre la fin
de la séance, simplement suivre le temps, et pendant tout le déroulement
de la sesshin, zazen, genmai, samu, on passe librement d’un instant à
l’autre, d’une activité à l’autre, sans rupture,
sans dérangement. C’est un temps auquel on peut se livrer, qu’on
peut occuper pleinement, sans attendre quoique ce soit. C’est la «perle
brillante» dont parle Gensha.
Mais qu’intervienne la moindre notion de gain ou de perte, de vrai ou
de faux, de bien ou de mal, alors un abîme sépare le ciel et la
terre et on entre de nouveau dans le temps de la séparation, le temps
où l’on rame, ou l’on court après quelque chose, ou
l’on fuit quelque chose; et on perd notre contact naturel, évident,
avec l’être-temps.
Pratiquer la voie, pratiquer zazen, c’est apprendre ce va-et-vient entre
le temps de l’être et le temps de la séparation, entre le
temps de l’ego et le temps cosmique.
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