LA CONTEMPLATION DE L'ARBRE

On trouvera ci-dessous la copie d'un kusen (enseignement oral pendant zazen) donné par Luc Boussard lors de la sesshin de novembre 2009 à l'abbaye de Valcroissant, dans la Drôme. Ce kusen figure dans Les traces anciennes, le quatrième fascicule des commentaires de l'Hokyozanmai, publié par l'association d’est en ouest .


Si vous voulez marcher sur les traces anciennes,
Étudiez attentivement l’exemple des anciens.
Pour que se réalise la Voie du Bouddha,
L’arbre a été contemplé pendant dix kalpa.

Depuis toujours, l’être humain tend vers un accomplissement de lui-même. C’est le même travail, le même accomplissement qui se fait depuis l’origine. La recherche et l’accomplissement de Shakyamuni, de Jésus, de tous les maîtres et les patriarches, ne sont pas différents de notre recherche et de notre accomplissement ici et maintenant. C’est hors du temps.
Et les sages anciens ont laissé des traces, ils ont laissé des enseignements, des histoires pour nous guider, pour nous protéger. Kodo sawaki disait: «Simplement mettre ses pas dans les pas des anciens.» Si on se fie à son ego, à sa force personnelle, à ses opinions, à son intelligence, on est voué à se tromper, on est voué à partir dans toutes sortes de délirs, de folies.
C’est pour cela qu’il est important, comme dit l’Hokyozanmai, d’étudier attentivement l’exemple des anciens. Maître Deshimaru disait: «Nous devons créer à partir de la tradition, créer dans la tradition.»
À force de nous imprégner de l’exemple des anciens, de marcher dans leurs pas, de pratiquer leur pratique, nous pouvons trouver une force, une authenticité qui nous permettent de créer notre propre chemin dans leur chemin.
C’est pourquoi l’enseignement est important. Maître Deshimaru nous a répété inlassablement les grandes lignes de l’enseignement zen, l’histoire des grands maîtres: Bodhidharma, Eno, Sozan, Tozan, Gensha, Kodo Sawaki...
Tous ces maîtres-là sont des facettes, des aspects de l’homme de la Voie et tous leurs enseignements sont des facettes, des aspects du Dharma.
Par zazen, nous buvons à la même source que les sages, que les anciens. Nous retrouvons la même racine, la même origine. C’est ça le point essentiel. Il y a une dynamique entre l’expérience intime, la conviction intuitive et l’enseignement, l’exemple des anciens, l’un ne peut aller sans l’autre.
Une étude purement universitaire de l’enseignement et de l’histoire du zen sans une compréhension intime, profonde, déboucherait immanquablement sur une vision erronée, partielle. On se retrouverait dans un véritable labyrinthe, sans repères, perdus dans les contresens. D’un autre côté, notre intime conviction, notre intuition, a besoin de la certification des anciens, des sages.
C’est comme une lanterne qui nous éclaire. Lorsque nous constatons que nous marchons dans la direction que des milliers de sages ont parcourue avant nous, nous savons que nous ne sommes pas dans l’erreur, que nous participons à quelque chose qui nous dépasse et qui nous authentifie. C’est intéressant d’observer cela. Quand on lit les commentaires des érudits, des universitaires sur l’enseignement du zen, on se rend compte qu’ils se trompent, qu’ils restent à la surface, car ils n’ont pas l’éclairage intime de l’intuition, de la pratique. Quant à nous, dans notre pratique, nous avons besoin de nous confronter à l’expérience et à l’enseignement de ceux qui nous ont précédés, sinon on ne progresse pas, on n’avance pas, on ne s’ouvre pas...

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Si vous voulez marcher sur les traces anciennes,
Étudiez attentivement l’exemple des anciens.
Pour que se réalise la Voie du Bouddha,
L’arbre a été contemplé pendant dix kalpa.

Il s’agit de la tradition, des traces laissées par les anciens. L’exemple des anciens, l’enseignement des anciens sages.
C’est très intéressant à observer. Depuis la nuit des temps, il y a des traditions qui apparaissent et qui disparaissent. Soit elles meurent tout simplement parce qu’elles ont perdu l’esprit vivant, elles se sont sclérosées — il y en a un grand nombre comme ça qui ont disparu, qu’on connaît mal ou pas du tout, la religion de Zoroastre, la sagesse de l’Égypte ancienne, le druidisme... — et il n’en reste plus rien, soit elles se sont incorporées, intégrées dans d’autres traditions, dans le christianisme, dans l’islam...
Les traditions ne sont pas quelque chose de figé, de statique. C’est une création permanente, incessante. La sagesse n’est pas un objet qu’on peut s’approprier définitivement, constitué, structuré. La sagesse est une création de chaque instant. Ainsi il y a des moments, des époques dans l’histoire des hommes, où les traditions ont besoin d’être revivifiées, elles ne sont plus porteuses d’éveil et, à ce moment-là, il y a un homme, Bouddha, Jésus... qui refait tout le voyage jusqu’à la source, qui réinvente, réactualise le Dharma, l’enseignement sans début ni fin.
Ce qui distingue les traditions, la Voie, des sagesses ordinaires, c’est qu’elles ne sont pas le fruit d’une invention personnelle. Par exemple, à notre époque, dans la crise du monde moderne, on a vu naître toutes sortes de systèmes inventés par des individus. Face à la faillite des savoirs, des connaissances, des traditions, certains individus se sont mis en tête de produire leur propre système. Il y en a eu tout un foisonnement au xxe siècle. Mais pratiquer la Voie, marcher sur les traces des anciens, ce n’est pas du tout la même chose. Ce n’est pas produire quelque chose par sa force personnelle, extraire quelque chose de son propre cerveau, c’est revenir au «fond sans fond», comme disait Maître Eckhart, à la sagesse qui est le propre de l’«homme noble», de l’homme avec un grand H, le prototype humain.
Maître Eckhart, pour parler de cela, distingue entre une connaissance, une sagesse qu’il appelle «matutinale» — parce que c’est une sagesse qui puise à l’origine, à la racine — d’une sagesse qu’il appelle «vespérale» — parce que justement c’est une sagesse qui est tournée vers l’extérieur, vers les branches. C’est de cette dernière sagesse que relèvent toutes les sciences, tous les systèmes philosophiques, la psychologie... qui ne sont plus fondés sur la filiation de l’homme avec l’origine, avec le système cosmique. Dans la Voie, dans la tradition, on ne compte absolument pas sur sa force personnelle, on se repose, disait Shinran, sur «la force d’un autre». Cet autre, on peut l’appeler de bien des noms, on peut l’appeler «l’homme universel», on peut l’appeler «nature de bouddha», on peut l’appeler «divinité», «image de dieu dans l’homme», on peut l’appeler «nature propre», on peut l’appeler «le Soi», «la dimension supérieure»...
Ce qui compte, c’est que les anciens et nous-mêmes, nous puisions, nous buvions à la même source et que nous marchions sur leurs traces, que nous expérimentions leurs expériences. Ainsi la tradition est sans cesse neuve, fraîche, limpide. Elle n’existe que par la vie que nous lui donnons ici et maintenant, en zazen.
Paradoxalement, en prenant refuge dans la tradition, en marchant dans la trace des anciens, on est dans quelque chose de toujours neuf, toujours frais, toujours vivant, alors qu’en voulant créer de toute pièce par soi-même, par ses facultés personnelles, quelque chose de nouveau, on ne produit que des pensées mortes, des systèmes hautement périssables, instables, qui ne tiennent pas debout, sans arrêt remis en cause, balayés par d’autres inventions.
C’est pourquoi en zazen, ce n’est pas la peine de suivre ses idées personnelles, de s’arrêter sur aucune image, sensation. On laisse passer, on s’ancre dans sa posture, dans sa présence, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de séparation, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que l’unité primordiale, actualisée dans la posture.
La tradition à laquelle nous appartenons — le zen, le chan — restera vivante tant qu’elle sera vivante en nous. Tant que nous actualiserons l’accomplissement des anciens sages. C’est ce qu’on appelle dokan, l’«anneau de la Voie». Maître Eckhart dans son langage disait: «Le père éternel engendre sans fin son fils éternel.» Génération après génération, nous donnons vie, nous donnons corps à cette sagesse, cette intuition, cette harmonie avec la réalité sans début ni fin.

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