SIMPLEMENT CELA

On trouvera ci-dessous la copie du kusen (enseignement oral) donné par Luc Boussard à l'occasion de la journée de zazen du 22 mars 2009 à la Mission bretonne. L'association d’est en ouest prépare une brochure regroupant ce kusen et celui de la nuit de zazen du 30 décembre 2008 à Belleville.

Zazen de 8 heures 30

Innocent et mystérieux,
Cela ne relève ni de l’ignorance ni de l’éveil.
Au sein des causes et des conditions, du temps et des saisons,
Cela brille tranquillement.
Si petit que cela pénètre là où il n’y a pas d’interstice,
Si vaste que cela transcende la dimension.


Qu’est ce que «cela» qui est innocent et mystérieux, qui est tellement petit qu’il est partout, qu’il n’y a pas un endroit où il ne se glisse, qui est tellement vaste qu’il transcende la dimension et qui ne dépend ni de l’ignorance ni de l’éveil?
Dans Yui butsu yo butsu, Maître Dogen dit: «trouver le soi véritable est le destin de l’homme», et dans les commentaires du passage de l’Hokyozanmai que je viens de lire, Maître Deshimaru dit que pratiquer la Voie, faire zazen, c’est trouver notre vraie nature. Donc, le «cela» dont parle Tozan, c’est notre vrai visage, notre vraie nature, notre véritable destinée, à laquelle nous ne pouvons accéder, que nous ne pouvons épouser, que par shikantaza — la simple assise.
Inmo dont parle Dogen, la réalité telle qu’elle est, au delà de nos opinions personnelles, ineffable, indicible, échappe totalement à notre entendement. Maître Dogen, toujours dans Yui butsu yo butsu écrit: «L’éveil est éveillé par les forces de l’éveil.» Il n’a rien à voir avec toutes les idées, toutes les pensées que nous pouvons entretenir à propos de l’éveil, il n’a rien à voir avec notre intention ni même avec la tension qui nous porte vers l’éveil.
Tozan, l’auteur de l’Hokyozanmai, souvenez-vous en, marchait dans la nature après une rencontre avec son maître, Ungan Donjo, profondément absorbé dans ses pensées. Il avait vu son maître pour la dernière fois et il lui avait demandé: «Maître, quand vous ne serez plus là, si on me demande qu’elle était l’essence de votre enseignement, que devrai-je répondre?» et Ungan, après un long moment de réflexion, lui avait dit: «Simplement cela.» Donc, Tozan marchait, absorbé dans sa réflexion sur «simplement cela» — qu’est-ce que «cela» peut bien vouloir dire? — quand tout d’un coup, il a croisé son propre reflet dans une flaque d’eau et, d’un seul coup, tous les nuages se sont dissipés, comme ça, d’un seul coup, simplement ça, son cœur et son esprit se sont ouverts. L’éveil a rencontré l’éveil.
C’est pourquoi Maître Deshimaru répétait tout le temps: «inconsciemment, naturellement, automatiquement», car cet éveil est la nature originelle, primordiale, fondamentale. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut fabriquer, obtenir, inventer, c’est quelque chose qu’on reconnaît spontanément lorsque cessent les interférences... en dehors de notre confusion, de notre agitation, qui ne fait que brouiller les choses.
Dans ces commentaires sur ce passage de l’Hokyozanmai, Maître Deshimaru raconte une petite histoire très courte: une personne, dit-il, voulait pratiquer Zazen pour être en bonne santé. Elle a pratiqué zazen et est rentrée chez elle et elle est morte. C’est tout, c’est comme ça. C’est notre vie à tous. Maître Deshimaru aussi voulait pratiquer zazen pour être un homme accompli, comme son maître Kodo Sawaki. Il a pratiqué zazen, il est rentré chez lui et il est mort. c’est comme ça. Donc, il n’y a aucune raison de se tourmenter, de chercher quoi que ce soit, de s’accrocher à quoi que ce soit. Ici et maintenant, tout lâcher.

zazen 11 h

La concentration en zazen, dans le dojo, ce n’est pas une fermeture, au contraire, c’est une ouverture. Lorsqu’on est bien concentré, on est en même temps, complètement attentif à ce qui se passe autour. Aussi quand on fait le kyosaku, c’est bien d’être concentré sur sa posture, mais en même temps, il faut être sensible à l’ensemble du dojo. si on marche trop lentement, on laisse tomber toute une partie du dojo, on est juste dans son petit coin. Être concentré, c’est être détendu, disponible. C’est délicat, c’est subtil, mais c’est vraiment le sens de notre pratique. C’est vraiment ainsi qu’on se transforme et qu’on transforme le monde.

Au sein des causes et des conditions du temps et des saisons,
Cela brille tranquillement.

Il sagit ici du soi. qu’est ce que le vrai soi? les causes et les conditions c’est la réalité conditionnée, innen dans l’explication bouddhique, la théorie des causes et des effets.
Pour expliquer cela, dans ses commentaires, Maître Deshimaru parle de «connexions neuronales» et de «fonctions synoptiques». C’est-à-dire que toutes les émotions, toutes les pensées laissent des traces qui se déposent dans notre conscience et qui entretiennent le mécanisme des causes et des effets. Ainsi, pour le bouddhisme, le je, le soi, l’ego, n’a pas de noumène. il n’est qu’un instant de cette chaîne de causalité, illusoire et éphémère. Seule existe en fait la réalité inconditionnelle, non née, non créée, l’«éveil foncier», pour reprendre le langage de Dogen.
Dans ses enseignements, Dogen le répète inlassablement, l’homme ordinaire ne peut pas se défaire de l’idée que ce qui n’est pas le soi est le soi. Il croit à la réalité de son ego. Si nous regardons bien les choses, l’ego n’est que pure avidité et rejet et, quand il se fatigue de l’avidité et du rêve, stupidité, distraction. C’est notre nature conditionnée. À peine sommes nous nés que nous voulons retourner dans le ventre maternel, que nous pleurons, crions, pour retrouver le confort, et ensuite pour téter, pour avoir à manger, à boire, de l’amour, de l’argent, du pouvoir, de la considération, de la reconnaissance... et puis après, cette avidité devient de plus en plus complexe, tordue: nous voulons de la sagesse, du satori, sans comprendre que tout est déjà là, que seul existe vraiment l’éveil foncier dont nous sommes une particule, une facette, un moment, un reflet.

Dans les causes et les conditions, au sein du temps et des saisons,
Cela brille tranquillement.

C’est pourquoi Kodo Sawaki disait que pratiquer la voie, c’est montrer la dimension adulte de notre vie, cesser de parcourir le monde en braillant comme un bébé, en revendiquant, en trépignant, en voulant que les choses soient comme ceci ou comme cela. En zazen, on est particulièrement bien placé pour observer ce processus et le désamorcer, l’observer froidement jusqu’à ce qu’il cesse. C’est ce que Maître Deshimaru appelait revenir à la source, au point zéro de la conscience. Plus on se détache de nos illusions, de nos fantasmagories, plus on se rapproche de l’éveil foncier qui est notre condition originelle.

Zazen 14 h 30

Au sein des causes et des conditions du temps et des saisons,
cela brille tranquillement.
Si petit que cela pénètre là où il n’y a pas d’interstice,
Si vaste que cela dépasse toute dimension.


Il n’est pas un recoin de l’univers qui échappe à la nature de bouddha. Peu importe nos états d’âme, nos opinions, nos illusions ou notre éveil, tout est déjà accompli, parfait, sans début ni fin. C’est pourquoi Bodhidharma, lorsque Eka lui parlait de son esprit malade, confus, lui a dit: «Je l’ai déjà guéri.»
Notre posture est l’actualisation de cela. « Sans la moindre notion de manque ou d’excédent », dit le Shinjinmei. Rien à ajouter, rien à enlever et, à partir de cette expérience intime, de cette posture, notre vie entière, l’univers entier deviennent l’actualisation de « cela ».

Si petit que cela pénètre même où il n’y a pas d’interstice,
Si vaste que cela dépasse toute dimension.

Nous ne devons pas douter de cela. Dans le commentaire de ce passage, j’en parlais hier au zazen, Maître Deshhimaru disait que l’homme ordinaire, que même les moines zen, recherchent toutes sortes de succès et il ajoute: «Mais le véritable succès c’est de devenir rien, un simple moine pratiquant zazen.» Je le cite mot pour mot. «Tel est le véritable bonheur», dit il. 
Maître Deshimaru répétait très souvent que zazen n’est pas de l’ascétisme. Je pense que c’est un point essentiel. Bien sûr, il ne s’agit pas de s’écouter, de sombrer dans la facilité. Il ne s’agit pas non plus de se faire violence. Notre école a quelque chose de très particulier, très original, très subtil. Maître Deshimaru disait tout le temps «inconsciemment, naturellement, automatiquement». Pas par la force, pas par la volonté. Inconsciemment, naturellement, automatiquement.
Maître Eckhart, un chrétien lui, dit: «Laisse venir la merveille.» Pas la peine de tirer dessus, laisse-la venir.
Notre école est celle de la tradition de zazen. Si on pratique zazen, si on se donne à zazen, c’est zazen qui fait le travail lui-même. Nous, moins on en fait et mieux c’est, et ça marche très bien. Tous les anciens pourront vous le dire, même Rico.

zazen 17 h

Innocent et mystérieux,
Cela ne relève ni de l’ignorance ni de l’éveil.
Au sein des causes et des conditions du temps et des saisons,
Cela brille tranquillement.
Si petit que cela pénètre là où il n’y a pas d’interstice,
Si vaste que cela transcende la dimension.

C’est très bien que la question de l’ego ait été posée au mondo. C’est une vraie question. Qui sommes nous?
Kodo Sawaki parlait du champignon d’une nuit, du sac de peau puant.
En zazen, nous pouvons voir les deux cotés. Nous pouvons voir le feu d’artifice des illusions et nous pouvons voir la nature profonde, sereine, apaisée, limpide... et les deux coexistent dans la même personne, dans le même instant. Pas question d’en choisir un et de supprimer l’autre. L’un n’existe pas sans l’autre et réciproquement.
L’homme véritable est celui qui se joue librement de ces deux dimensions, sans attaches, au gré de l’instant, sans regret, sans calcul.
Ainsi la conscience hishiryo pendant zazen: «Les bulles des trois poisons montent et crèvent à la surface, les nuages des cinq skanda flottent à la dérive.»

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