LA TRANSMISSION DE LA PERSONNE
On trouvera ci-dessous la copie d'un kusen (enseignement oral pendant zazen) donné par Luc Boussard lors de la sesshin d'automne 2010 à l'Adret de Cornillac, en Drôme provençale.
Quand on est concentré et non pas absorbé dans ses pensées, on doit voir à 360 degrés, disait Maître Deshimaru et réagir instantanément. Nous devons bien être conscients que c'est le point clef de notre pratique, le juste tonus, la juste vigilance. Vigilance mais relâchement, détachement. Relâchement, détente, mais présence...
Maintenant il est à vous, préservez le soigneusement.
C'est
exactement de cela qu’il s’agit. C'est ici et maintenant, dans l'instant
présent sans cesse renouvelé, que nous avons accès à
cette intimité, à cet état normal. Préservez-le
soigneusement, cela veut dire ne pas se laisser absorber sans arrêt par
la distraction, ne pas courir après tout ce qui bouge, savoir garder
soigneusement cette intimité secrète. Au dojo ne pas courir après
ses pensées, ne pas s'accrocher à toutes les illusions que nous
envoie Mara, le prince des illusions. Ailleurs, ne pas parler continuellement
de façon intempestive. Ce n'est pas du tout du formalisme ou de l'ascétisme,
c'est simplement cultiver cette intimité avec notre état originel,
accorder plus de poids au Dharma qu'à l'illusion.
C'est quelque chose de tout simple, mais qui demande notre participation, notre
collaboration, notre bonne volonté.
Un
bol en argent rempli de neige,
Un héron blanc dans la clarté de la lune.
Ils sont similaires mais pas identiques.
Intimement liés, chacun connaît sa place.
On
pourrait inverser et dire : « Un héron blanc sous la neige, un
rayon de lune sur un plat d'argent. » Tantôt c'est le héron
qu'on voit, tantôt c'est la neige. Tantôt c'est le plat d'argent
ciselé, tantôt c'est la clarté de la lune, tantôt
ce sont les phénomènes, tantôt c'est le vide. Tantôt
c'est l'ego, tantôt le visage originel. On ne peut supprimer ni l'un ni
l'autre. Sans ego pas de cosmos, sans cosmos pas d'ego. Et le maître incarne
cette fusion harmonieuse, cet équilibre. Je me souviens de Maître
Deshimaru, que j'ai côtoyé pendant plusieurs années. Il
pouvait présenter toutes sortes de formes. La forme du moine zen, la
forme du buveur de whisky, la forme de l'homme qui rit, la forme du méridional
un peu vantard, la forme de l'homme en colère... Mais au bout du compte,
ce que je voyais toujours quand je le regardais, c'était l'homme véritable,
l'homme sans affaires, l'homme paisible qui n'a rien à montrer, rien
à cacher, totalement en paix avec lui-même et avec l'univers, l'homme
qui maintient la continuité, qui jamais ne s'écarte de la source
et en même temps peut aller dans tous les phénomènes, sans
peur. Je pense que c'est cela, la personne intimement transmise depuis le Bouddha.
Tantôt
c'est le karma qui apparaît, les caractéristiques, tantôt
c'est l'homme véritable, l'homme universel, le reflet du cosmos. Ce n'est
pas la peine de vouloir briser son ego, le supprimer. Il s'agit simplement de
trouver la juste distance, de ne pas nourrir et renforcer sans arrêt ses
pulsions, ses lubies. Trouver la juste distance. Les observer et ne pas les
suivre. Ne pas les cacher, ne pas les nier, mais ne pas les alimenter. Je crois
que c'est ça notre Voie. On en revient à ce dont je parle souvent
en souvenir de Jean-Claude Gaumer, qui insistait beaucoup là-dessus :
ce qui fait la valeur de l'homme de la Voie, c'est son aptitude à faire
le va-et-vient sans entrave, sans heurt, entre le vide et les phénomènes,
entre la source limpide, immobile et tous les évènements, tous
les paysages de la vie. Parfois le héron, parfois la neige, parfois le
plateau d'argent, parfois la clarté de la lune. Ne pas confondre l'un
et l'autre, mais jamais l'un sans l'autre.
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