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Avant-propos

Le texte que nous proposons ici est une traduction à partir de l’anglais d’une sélection d’extraits d’un livre de Kodo Sawaki intitulé To You, partiellement traduit du japonais par Jesse Haasch et Muhô. L’intégralité des passages traduits en anglais peut être consultée en ligne sur le site Internet d’Antaiji1.
Si l’on voulait classer ces écrits dans un genre qui soit familier au lecteur français, ou pourrait dire qu’ils relèvent de l’aphorisme. Il faut toutefois signaler qu’il ne s’agit pas d’un texte de vulgarisation, mais bel et bien d’une compilation d’enseignements — des conseils très précieux pour les disciples résolument engagés dans la pratique de la Voie, mais dénués d’intérêt pour le lecteur féru de tourisme spirituel, qui peut se procurer sur le marché quantités d’autres livres répondant beaucoup mieux à ses attentes. Ce texte, comme le dit Kodo Sawaki à propos du zen de Dogen «n’est d’aucune utilité pour les gens ordinaires».
Kodo Sawaki (1880-1965) était un maître zen d’une trempe exceptionnelle, dont nous avons tracé le portrait dans un ouvrage précédent2. Contrairement à la plupart des moines japonais, il n’était pas issu du milieu clérical3 et n’appartenait pas à ce sérail, auquel il reprochait son formalisme et son élitisme. En retour, la hiérarchie de l’école zen ne lui a accordé sa reconnaissance que du bout des lèvres, contrainte par la force de la pratique de ce moine sauvage et la profondeur de sa compréhension des enseignements des fondateurs.Surnommé Kodo sans demeure parce qu’il n’avait pas de temple en son nom propre, il parcourait le Japon pour y donner des sesshin (périodes de pratique intensive), former des disciples et fonder des dojos. Il n’en a pas moins exercé des responsabilités dans différents temples et enseigné à Komazawa (l’université bouddhique de Tokyo).
Kodo Sawaki restera comme un grand réformateur, mais le renouveau qu’il a opéré n’est en fait qu’un retour aux sources — en premier lieu, zazen, qu’il considère comme la seule racine authentique du zen et du bouddhisme («Sans zazen, le bouddhisme est un pur mensonge», dit-il dans les pages qui suivent), mais aussi l’enseignement des maîtres du passé, notamment Dogen, qu’il a approfondi toute sa vie et à la réhabilitation duquel il a amplement contribué.
Bref, la vie et l’enseignement de Kodo Sawaki se caractérisent par leur radicalisme, au sens étymologique du mot. L’acquisition des mérites, l’obtention du satori, le(s) pouvoir(s), la réussite (dût-elle se mesurer au nombre des disciples), les rituels et les cérémonies ne l’intéressent guère. «Notre objectif est d’être un homme vrai», écrit-il dans ses commentaires du Shodoka4, ou encore «à chaque instant on doit être foncièrement soi-même, c’est-à-dire réaliser sa propre nature de Bouddha». La vie monastique et la lecture des sutras n’ont de sens à ses yeux que mis au service de cette fin.
On le verra, Kodo Sawaki ne mâche pas ses mots ni ne tourne autour du pot. Il est on ne peut plus direct, sans fioriture, traquant sans merci nos erreurs («Tous les êtres sont dans l’erreur», dit-il) et attaquant là où cela fait mal, parfois cinglant, à la limite du péremptoire, mais toujours avocat de la plus haute exigence, au-delà de toutes les illusions concoctées par l’ego. Il faut rappeler que cette exigence et cette liberté un tantinet iconoclaste qui le caractérisent ne constituent en rien une bizarrerie du personnage, mais qu’elles sont au contraire constitutives de la personnalité de nombreux maîtres chinois et japonais — pensons à Eno, Obaku, Ikkyu, Fugai, Ryokan, pour n’en citer qu’une poignée — que la tradition zen a retenus comme de grands maîtres de la transmission, dignes de servir de modèles aux générations de disciples.
Ce radicalisme qui est la marque d’une vision et d’une pratique du zen remontant aux origines5, Taisen Deshimaru en était indéniablement l’héritier direct, via Kodo Sawaki, et son enseignement comme sa personne et sa pratique sont là pour en témoigner. Les disciples de Deshimaru ont donc tout naturellement hérité du même flambeau. Nous espérons que ces courts passages de Kodo Sawaki contribueront à rafraîchir la mémoire de ceux qui auraient oublié l’injonction du Shodoka «saisissez seulement la racine sans vous soucier des branches», et à faire réfléchir les successeurs de Maître Deshimaru tentés par les sirènes du retour à un cléricalisme et à un formalisme vis-à-vis desquels lui-même et Kodo Sawaki nous ont justement appelés à garder nos distances. À l’heure où le zen japonais semble trouver une nouvelle jeunesse, sous le double effet du choc en retour de l’exemple de Kodo Sawaki et Taisen Deshimaru et de la crise existentielle et économique que traversent l’institution (la Shumucho) et le clergé zen, il serait regrettable que les premières générations de pratiquants européens marchent à reculons et cumulent les tendances dogmatiques et autoritaires héritées de la culture chrétienne avec les dérives cléricales et formalistes importées du Japon.
Cette brève sélection de paroles de Kodo Sawaki ne laisse rien qui ne soit dit. Chacune d’entre elles est un joyau qui reflète toute la lumière de la lune... Notre seul regret est de n’avoir pas eu accès à l’original en japonais de ce texte. La version que nous en proposons est une traduction de traduction et nous avons inévitablement perdu quelque chose de l’esprit et de la lettre du texte original — le moins possible, espérons-nous, surtout en ce qui concerne l’esprit.

Luc Boussard, avril 2010


1. http://antaiji.dogen-zen.de/eng/kodo-sawaki-to-you.shtml (retour)
2. Pèlerinage chez les maîtres éminents, Reikai Vendetti et Luc Boussard, Sully, 1999. (retour)
3. Rappelons que les temples japonais appartiennent aux moines qui les exploitent et se les transmettent en général de père en fils. Ajoutons que la fonction principale des moines zen — le culte des morts — était jusqu’ici fort lucrative. C’est ainsi que le clergé est devenu un milieu où les préoccupations carriéristes l’emportent souvent sur la vocation et le dévouement à la pratique.(retour)
4. Voir Le Chant de l’éveil, Kôdô Sawaki, traduction Janine Coursin, Albin Michel, Spiritualités vivantes, 1999. (retour)
5. Kodo Sawaki est typiquement un homme du Japon ancien, du Japon des samurai, rudes, directs, profondément enracinés dans leur tradition. Il n’empêche qu’il est dans le même temps un précurseur, un homme d’une grande modernité. Cette concordance avec des idées résolument contemporaines me frappe particulièrement en deux domaines: l’écologie et la non-violence. En témoignent les citations suivantes, que ne renieraient pas les fondateurs de se ces deux courants (je pense notamment à Edward Goldsmith et Lanza del Vasto): «Le ciel et la terre donnent, l’air donne, l’eau donne, les plantes donnent, les animaux donnent, les hommes donnent. Tout donne un peu de soi-même pour les autres. C’est seulement à l’intérieur de ce don réciproque qu’on peut survivre» et «En Occident, on dit que “l’homme est un loup pour l’homme”. Le premier pas [...] doit être que les loups cessent de se mordre entre eux.» (retour)

 

OÙ EXACTEMENT VEUX-TU ALLER ?

La religion, c’est vivre sa propre vie, toujours fraîche et neuve, sans se laisser abuser par personne.
Eh! Qui cherches-tu des yeux? Ne vois-tu pas que c’est de toi qu’il s’agit?

*

Quand le printemps arrive, tu laisses le printemps te tourner la tête. Quand l’automne arrive, tu laisses l’automne te tourner la tête. Tout le monde compte sur quelque chose pour lui tourner la tête. Il y en a même dont c’est le métier de tourner les têtes: ils produisent de la publicité.
Les gens aiment la confusion émotionnelle. Regarde les affiches de film au fronton des cinémas: les visages n’expriment rien d’autre que la confusion émotionnelle. Suivre le Dharma du Bouddha veut dire ne pas se mettre à la merci de la confusion émotionnelle. Dans le monde, on fait des tas d’histoires pour rien du tout. C’est le lot des gens ordinaires: ils ne savent pas voir les choses autrement qu’avec les yeux de l’imbécillité collective.
Nous vivons dans l’imbécillité de groupe et prenons cette aberration pour l’expérience véritable. Il est essentiel que tu deviennes transparent à tes propres yeux et te réveilles de cette folie. Zazen veut dire prendre congé du groupe et marcher sur ses deux pieds.
Pris un par un, les gens restent supportables, mais dès qu’ils forment des cliques, ils deviennent imbéciles. Ils sombrent dans l’imbécillité de groupe. Ils sont même si déterminés à devenir stupides en tant que groupes qu’ils fondent des clubs à cette fin et payent des cotisations pour en être membres. Zazen veut dire prendre congé de l’imbécillité de groupe.

*

La question n’est pas de savoir qui a raison. Il se trouve simplement que chacun voit midi à sa porte
Arrête de vouloir être quelque chose de spécial, sois simplement ce que tu es. Arrête de tirer à vue et contente-toi de t’asseoir!
Tout commence quand nous disons «je». Tout ce qui suit est illusion.

*

La réalité: y avoir accès doit être notre but. Ne te laisse pas piéger par les catégories.
Il y a des siècles que nous trimbalons quelque chose de crû. Et nous nous consolons en nous disant que les autres font pareil. Voilà ce que j’appelle imbécillité de groupe : penser qu’il suffit d’être comme les autres. Le satori veut dire créer sa propre vie, se réveiller de l’imbécillité de groupe.

*

«Travaille, travaille! Si tu travailles, tu auras de l’argent. Quand tu as de l’argent, tu peux te la couler douce tout en ayant quelque chose à manger.» Comparé à ces idées simplistes, le marxisme est vraiment très sophistiqué.
Certains pensent qu’ils sont importants parce qu’ils ont de l’argent. D’autres parce qu’ils ont le satori. Mais tu peux gonfler ton sac de peau autant que tu voudras, tu n’arriveras jamais à faire de toi-même autre chose qu’un démon. Ce qui ne t’appartient pas emplit l’univers entier. Le Dharma du Bouddha commence là où prennent fin les idées personnelles.
Le monde est toujours concerné par le gain ou la perte, le plus ou le moins. Zazen n’est concerné par rien du tout. Zazen ne sert à rien. Voilà pour quoi c’est la chose la plus grande, celle qui embrasse tout.
Dogen dit:
Les fleurs qui émaillent le ciel de mon cœur,
Je les offre aux bouddhas des trois mondes.

*

Celui qui cherche sa véritable mission n’a pas envie de faire carrière. Celui qui veut devenir président a perdu la boussole.
Un type perd l’élection présidentielle et du coup il pleure. La fois suivante, il gagne et il sourit aux caméras. Tout bien considéré, quelle différence y a-t-il entre un politicien et un enfant en bas âge? C’est exactement la même chose qu’avec un enfant qui pleure: tu lui donnes un bonbon et son visage en larmes se met à sourire. Un peu plus de maturité ne ferait pas de mal.

*

Dans le Dharma du Bouddha, il n’existe pas de frontière. Quelle frontière y a-t-il entre toi et moi? Tôt ou tard, nous finissons tous par nous comporter comme s’il y avait une frontière entre amis et ennemis. L’habitude prise, on croit que cette frontière existe vraiment.
Bonheur et malheur, importance et insignifiance, amour et haine — le monde entier fait grand cas de ces choses-là. Le monde où rien de cela n’existe, voilà le monde de hishiryo [au-delà de la pensée].
En Occident, on dit que «l’homme est un loup pour l’homme». Le premier pas dans la religion doit être que les loups cessent de se mordre entre eux.

*

À un moment ou à un autre, tu dois te donner une gifle et te demander sérieusement si un gain ou une perte valent de tels débordements de joie ou de souffrance.
Comment se fait-il que nous autres êtres humains nous mettions dans un aussi piteux état? C’est à cause de l’effort constant que nous faisons pour obtenir un petit avantage.
Une personne qui a de gros désirs est facile à berner. Même le plus grand escroc ne peut rien tirer d’une personne qui n’a pas de désirs.
Tous les êtres sont dans l’erreur: nous prenons pour du bonheur ce qui conduit au malheur et pleurons sur des malheurs qui n’en sont pas du tout. Nous connaissons tous l’histoire de l’enfant dont les larmes se transforment en rire quand on lui donne un gâteau. Il n’y a pas grand chose de plus dans ce que nous autres êtres humains appelons bonheur.

*

En tant qu’être humain, quoi que tu fasses, fais-le d’une façon qui ne puisse être répétée. Ce qui peut être répété, autant le laisser aux robots.
N’est-il pas évident que le plus grand bonheur consiste à faire ce que tu as à faire?
Il n’y a rien sur quoi tu puisses tabler. La valeur des choses change constamment. La seule issue est de comprendre ce qui a poussé Shakyamuni à renoncer à son titre de roi, à abandonner sa femme et son fils et à devenir moine.

*

Zazen est le bouddha que nous formons avec notre viande crue.
Zazen veut dire mettre en pratique ce qui échappe à la pensée.
Zazen est l’interrupteur dharmique qui illumine l’univers entier.
Faire quelque chose simplement [shikan] veut dire le faire maintenant, sur le champ. Cela veut dire ne pas perdre le peu de temps que t’accorde la vie.
Les gens me demandent souvent au bout de combien d’années de pratique de zazen les résultats se manifestent. Zazen ne p
roduit aucun résultat. Jamais tu n’en retireras quoi que ce soit.

*

Certaines personnes veulent se servir de zazen pour renforcer leur hara [centre de l’énergie vitale], comme si le but était d’arriver à mettre le percepteur en fuite d’un seul grognement. Pas besoin de zazen pour cela ! Il suffit de boire du saké comme un vrai homme.
Tant que zazen garde quelque chose de personnel, ce n’est pas le pur zazen inaltéré. Nous devons pratiquer le zazen authentique et pur, sans y mêler ni gymnastique ni satori ni quoi que ce soit. Dès que nous y amenons la moindre idée personnelle, ce n’est plus le Dharma du Bouddha.
Lorsqu’on parle de Voie du Bouddha, cela veut dire qu’il n’y a rien à chercher, rien à trouver [mushogu-mushotoku]. Tant qu’il y a quelque chose à trouver, aussi fort que l’on pratique, cela n’a rien à voir avec le Dharma du Bouddha. Dès qu’il n’y a rien à trouver [mushotoku], c’est le Dharma du Bouddha.

*

Tu dis que tu veux devenir quelqu’un de mieux en faisant zazen. Zazen n’a rien à voir avec apprendre à devenir quelqu’un. Zazen, c’est arrêter d’être quelqu’un.
Tu dis: «Quand je fais zazen, mes pensées me dérangent.» C’est idiot! Le fait est qu’il n’y a qu’en zazen que tu es conscient des pensées qui te dérangent. Quand tu danses ici et là avec tes pensées dérangeantes, tu ne les remarques pas le moindrement. Quand un moustique te pique pendant zazen, tu t’en rends compte tout de suite. Mais quand tu danses et qu’une puce te pique les couilles, tu ne t’en rends même pas compte.

*

Tant que tu dis que zazen est une bonne chose, ce n’est pas complètement exact. Le pur zazen n’a absolument rien de spécial. [...] Sans connaissance, sans conscience, tout est comme il se doit. Ne souille pas ton zazen en disant que tu as progressé, que tu te sens mieux ou que ta confiance a grandi grâce à zazen.
On ne dit «tout va bien» que quand tout va à notre convenance.
Il n’y a rien de plus déplaisant que le zazen «décoratif». «Décoratif» veut dire qu’on fait une tête de chef de service, de patron ou de président. Enlever les décorations, tel est le sens de shikan [simplicité].
Si l’on n’y prend garde, on va se mettre à croire que le Dharma du Bouddha c’est comme grimper un escalier. Mais c’est complètement faux. Le pas que tu fais ici et maintenant est la pratique unique qui inclut toutes les pratiques, et il est toutes les pratiques contenues dans cette pratique unique.
Si tu fais quelque chose de bien, tu n’arrives pas à l’oublier. Si tu as eu le satori, tu restes bloqué sur la conscience d’avoir le satori. C’est pourquoi il vaut mieux se tenir à l’écart des bonnes actions et du satori. Sois complètement ouvert et libre. Ne te repose pas sur tes lauriers!

*

On ne pratique pas pour obtenir le satori. C’est le satori qui tire notre pratique. Nous pratiquons tirés de tous côtés par le satori.
Tu ne cherches pas la Voie, c’est la Voie qui te cherche.
Tu veux devenir bouddha? Nul besoin de devenir bouddha! Maintenant est simplement maintenant. Tu es simplement toi. Et dis-moi, puisque tu ne te trouves pas bien là où tu es, où exactement veux-tu aller?

*

Lorsque tu sais que tu fais quelque chose de mal, ce n’est pas si grave. Mais les gens qui parlent de leur satori ne savent même pas qu’ils font quelque chose de mal. Ce sont des cas désespérés.
Aucune illusion n’est plus difficile à guérir que le satori.
Le satori est comme un voleur qui pénètre par effraction dans une maison vide. Il entre, mais il n’y a rien à voler. Ni aucune raison de s’enfuir. Il n’y a personne pour le poursuivre. Rien non plus dont il puisse tirer satisfaction.

*

Nous ne devons pas oublier que la science et la culture d’aujourd’hui se sont développées à partir des niveaux de conscience les plus bas.
Tout le monde parle de culture, mais est-ce autre chose qu’un raffinement de nos illusions? [...] Le monde moderne utilise toute la connaissance qu’il a accumulée pour se précipiter dans une impasse.
Comment se fait-il que, contrairement à la science, l’humanité n’a pas le moindrement progressé?

*

Les gens ont toujours quelque chose qu’ils ne parviennent pas à oublier. S’ils sont riches, c’est l’argent. S’ils sont intelligents, c’est leur cervelle. S’ils ont du talent, ils sont toujours en train de se flatter. Quoi qu’il en soit, ce quelque chose interfère tout le temps.

*

C’est pour fuir l’ennui que les gens n’arrêtent pas de s’activer.
Tous les gens se plaignent d’être tellement occupés qu’ils n’ont plus de temps. Mais pourquoi sont-ils si occupés? Ce sont leurs illusions qui les occupent. Quelqu’un qui pratique zazen a du temps. Lorsque vous pratiquez zazen, personne au monde n’a plus de temps que vous.
Tu veux parvenir au nirvava pour être libéré de ta vie actuelle? C’est exactement ce qu’on entend par «transmigration».

*

La souffrance n’est rien de plus que la souffrance que nous nous inventons. Il y en a même qui se donnent beaucoup de peine pour concocter leur propre souffrance.
Rien de tout cela n’a la moindre importance. Arrête de chialer! Ce sont des larmes versées en vain. Grandis un peu et ouvre les yeux, tu t’apercevras que tu fais beaucoup de tapage pour rien du tout. Tous les êtres vivants ne sont que des bébés en pleurs qui font des histoires pour rien du tout.
Tu souffres parce que tu refuses d’accepter ce qui doit être accepté.
Accepter tranquillement ce qui doit l’être, c’est cela qu’on appelle satori. Le grand satori, c’est voir la nécessité comme telle, car la nécessité est une partie intégrante de l’univers.
La mort te donne du tourment? Ne t’en fais pas — elle sera immanquablement au rendez-vous.

*

Tout le monde parle de la «réalité», mais ce n’est qu’un rêve. Ce n’est rien d’autre que la réalité au sein d’un rêve. Bon! quand les gens parlent de révolution ou de guerre, on s’imagine qu’il s’agit de quelque chose de vraiment spécial, mais qu’est-ce d’autre qu’un combat au sein d’un rêve? Au moment de mourir, on reconnaît son rêve. La personne ordinaire, c’est celle qui ne met pas fin à son rêve avant cette échéance.

*

Le ciel et la terre donnent, l’air donne, l’eau donne, les plantes donnent, les animaux donnent, les hommes donnent. Tout donne un peu de soi-même pour les autres. C’est seulement à l’intérieur de ce don réciproque qu’on peut survivre — qu’on en éprouve ou non de la gratitude.
Perdre est le satori. Gagner est illusoire.

*

Repose-toi un peu et tout ira bien. On a tout simplement besoin de faire une pause.
Qu’y a-t-il quand on appréhende vraiment les choses telles qu’elles sont? Hishiryo. Hishiryo ne peut être saisi par la pensée. Que tu le veuilles ou non, les choses sont tout simplement comme elles sont.
L’expression «toutes les choses sont vides» veut dire qu’il n’y a rien qui puisse nous arriver, parce que rien n’arrive vraiment. Si l’on pense que quelque chose arrive, c’est uniquement parce qu’on est intoxiqué par quelque chose.
Rien n’arrive jamais, quoi qu’il semble se passer — telle est la condition normale. L’illusion est la perte de cette condition naturelle, qu’en règle générale on ne reconnaît pas. En règle générale, on plaque autre chose dessus, si bien qu’elle n’est plus naturelle.
Dharma du Bouddha est synonyme de condition normale. Et pourtant, nous vivons dans un monde où rien n’est naturel. Piétiner les autres, se laisser piétiner, tout discuter jusqu’à la mort — rien de cela n’est naturel.
Chaque lieu remplit le ciel et la terre. Chaque instant est éternel.
Pratiquer la Voie du Bouddha c’est vivre pleinement l’instant présent, lequel est notre vie entière, ici et maintenant.

*

Pourquoi, le Todai-ji, le Horyu-ji et tous les autres temples ont-ils été construits? Au bout du compte, rien que pour servir d’écuries à des moines bons à rien.

*

Quand une multitude de moines lisent la moitié du Shodoka à toute vitesse et d’une voix forte dans les grands temples, les pèlerins sont submergés par un sentiment de vénération. Je ne vois pas ce qu’il y a de si impressionnant là-dedans, mais pour une raison ou pour une autre, tout le monde est frappé de stupeur. Les moines ne se rassemblent que pour avoir leur diplôme et les grands temples font des affaires en réunissant des flopées de moines de ce genre. [...] Voilà comment ils font des affaires sans admettre que les affaires sont les affaires.
Si l’enseignement du Bouddha est aujourd’hui en déclin, c’est parce que la pratique décline. Les gens n’arrivent tout simplement pas à se mettre dans le ventre que la pratique elle-même est l’éveil.
Pourquoi le bouddhisme japonais n’a-t-il aucun intérêt? Parce que le Japon, qui possède la plus grande quantité de trésors bouddhiques, a perdu la pratique. Or, là où il n’y a pas de pratique, il n’y a pas de Dharma du Bouddha. Et même si la graine de l’enseignement du Bouddha est présente, elle ne peut pas fonctionner tant que la pratique ne la fait pas germer.

*

Zazen est au-delà du bien et du mal. Il ne s’agit pas d’une éducation morale. Zazen prend place là où finissent communisme et capitalisme.

*

Impossible de t’agripper à ton ego. À l’instant même où tu abandonnes ton ego, tu actualises l’ego qui est un avec l’univers.
C’est précisément ce moi auquel je n’avais pas pensé qui est ma véritable appartenance.
L’univers entier irradie la lumière du soi. Si bien que j’emplis l’univers entier. Je ne suis pas l’imbécile qui joue avec la petite monnaie qu’il a dans la poche.
Ce corps est l’univers entier. Faute de cette foi en toi-même, tu auras un point faible que tu seras incapable de cacher. Tu le montreras au moindre accès de dépit ou de mauvaise humeur.

*

Les mots offrent toute latitude pour exprimer la réalité. Et pourtant ils ne sont pas en eux-mêmes la réalité. Si la réalité se trouvait dans les mots eux-mêmes, on se brûlerait la langue à chaque fois qu’on prononce le mot «feu». Et à chaque fois qu’on parle de vin, on serait ivre. Dans la réalité, ce n’est pas aussi facile.
Ce qui n’est pas réel n’a aucun intérêt, quelque soit le nom qu’on lui donne. Et les théories ne nous font en aucun cas progresser, quelque soit l’usage qu’on en fait. Les mots ne sont jamais que des mots.

*

Beaucoup confondent la foi avec un genre d’intoxication. Il existe un genre d’intoxication qui ressemble à la vénération mais qui ne relève que de l’illusion. La foi est exactement le contraire — une sobriété totale exempte de toute intoxication.
Lorsqu’ils parlent de la foi, la majorité des gens n’ont pas autre chose en tête que d’embrasser le cul du Bouddha.
Avoir la foi c’est être clair et pur. C’est être tranquille. Mais certains se laissent gagner par la confusion sur ce point aussi et pensent qu’avoir la foi c’est être exalté, aussi font-ils tout leur possible pour se mettre dans cet état. Jusqu’à ce qu’ils réalisent qu’il n’est pas si facile que cela de s’exalter. Ils se contentent alors de faire semblant.
La valeur d’une religion ne tient pas au nombre des fidèles. S’il s’agissait juste de cela, n’est-ce pas le club des gens ordinaires qui a le plus d’adhérents?... Non, ce sont les bactéries. Il y en a encore plus !
Nous autres êtres humains, ne sommes-nous pas gorgés d’idées folles, idées qui se parent de noms comme «foi», «satori», etc?

*

Parce que tu veux comprendre les enseignements du bouddhisme du point de vue de la pensée humaine, tu te trompes de direction à 180 degrés.
Maître Dogen n’attend rien de nous qui ne soit humainement possible. Il s’agit tout simplement d’être naturels, sans pensées creuses ni particularités aucunes. Le bouddhisme ne nous demande rien de spécial, simplement d’être naturels.
La vie entière de Maître Dogen a consisté en une implacable étude de lui-même.
Il n’y a pas de bouddha en dehors de la pratique et pas d’enseignement en dehors de l’au-delà de la pensée — tels sont les principes essentiels du zen de Maître Dogen.
Fascinante en vérité est la façon dont Maître Dogen a identifié le Dharma du Bouddha au soi, plutôt que de raconter des contes de fée aux gens ordinaires. [...] À ses yeux, la diffusion du Dharma du Bouddha consiste à pratriquer zazen, pas à construire des temples ou des pagodes. Le zazen de Dogen Zenji est un zazen complètement transparent, il n’est d’aucune utilité pour les gens ordinaires.
[...] Sans zazen, le bouddhisme est un pur mensonge.

*

En prison, un détenu est en droit de se planter devant ses gardiens et de leur dire: «Regardez-vous bien. Sans nous, vous n’auriez rien à manger!» Il en va exactement de même pour nous autres gens ordinaires. Parce que nous existons, les bouddhas existent. Sans nous, gens ordinaires, les bouddhas seraient au chômage depuis belle lurette.

*

Le Dharma du Bouddha est incommensurable et illimité. Comment pourrait-il entrer dans tes catégories? Quoi que tu veuilles saisir, cela reste limité.
Tu n’as pas l’esprit en paix parce que tu poursuis l’idée d’une paix totale de l’esprit. C’est voir les choses à l’envers. Sois attentif à ton esprit à tout instant, aussi agité qu’il puisse te sembler. La grande paix de l’esprit ne peut être atteinte que dans la pratique qui se situe au sein même de l’esprit agité. Elle surgit de l’interaction entre l’esprit paisible et l’esprit agité.
Comment un être humain pourrait-il jamais connaître la paix de l’esprit? La vraie question est de savoir ce que tu fais de cette vie d’homme. Ce que tu fais de ce sac de peau puant, telle est la question.

*

Les soi-disant «pouvoirs magiques» se réduisent à rien de plus qu’à un visage qui ne reflète pas la confusion.
La base de toute action est d’être présent jusqu’au bout. Si ton esprit s’absente ne serait-ce qu’un instant, tu n’es pas différent d’un cadavre.
Tout l’enjeu est de trouver le juste tonus des muscles et des tendons. Il s’agit de devenir une personne sans failles, de placer exactement ses muscles et ses tendons, avec le juste tonus.
Il ne suffit pas de taper une fois dans le mille. Le score parfait de l’an dernier n’est d’aucune utilité. Tu dois taper dans le mille ici et maintenant.

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