UNE SENSATION D'ÉTERNITÉ

Kishigami sur un chemin près de Jinko-an,
son ermitage dans le département de Mie, au Japon

 

 

 

Kojun Kishigami est le dernier disciple de Kodo Sawaki à avoir reçu la transmission de ce dernier. Il est venu en Europe en août 2008, pour faire une tournée des dojos et remettre la transmission à Philippe Coupey. Nous lui ouvrons les portes de notre site parce que nous pensons qu'il est très représentatif de la lignée de Kodo Sawaki et Taisen Deshimaru, dont il partageait les vues, tant sur l'essence de l'enseignement que sur l'état du zen japonais; et aussi parce que nous nous réjouissons qu'il ait certifié la continuité de la mission de Taisen Deshimaru en conférant le sceau du Dharma à Philippe Coupey, l'un des grands disciples du maître. On trouvera ci-dessous une présentation de Kishigami et un concentré des enseignements qu'il a donnés en Europe. Pour une présentation plus complète, se reporter au site de la sangha sans demeure.

"Appelez-moi Osho" (une courte présentation de Kojun Kishigami)

Toshihidei Kishigami, fils aîné d’une famille de fermiers, est né sur l’île de Shikoku un mois avant l’attaque de Pearl Harbor. Vers neuf ans, il s’éveilla profondément à l’injustice dans le monde et jeune garçon, il était empli du désir de devenir politicien pour aider à changer la société et mettre fin aux inégalités.

«Mais avec le temps, j’ai réalisé que tout changement de ce type serait limité. Seul un changement du coeur humain serait apte à produire une solution. Et pour cela, au lieu de faire des discours, le mieux serait de commencer par se changer soi-même. Et je suis devenu ainsi une sorte de chercheur. C’est ainsi que je suis entré dans la Voie.»

Adolescent, il lut La Bible, Confucius, Lao Tseu, Héraclite et d’autres oeuvres spirituelles et philosophiques. Mais l’enseignant qui fit la plus forte impression sur le jeune Kishigami fut la Nature elle-même.

De son enfance, Kishigami dit: «J’ai eu la chance de grandir au sein de la nature, ce qui m’a permis de développer une certaine affinité avec elle. Ainsi, aux messages parlés et pensés, je préfère ceux que la nature m’envoie lorsque je contemple la lune ou le crépuscule d’automne. Les constants changements qui ont lieu dans la nature m’ont imprégné de la sensation d’impermanence. Je l’ai apprise instinctivement et physiquement, par le contact que j’avais avec le monde de la nature.»

Vers l’âge de treize ans, il apprit l’existence du zen de Dogen et de l’école Soto, qui recommandaient la pratique de zazen sans but. Avec enthousiasme, il commença à lire Dogen et d’autres maîtres zen. Il fut particulièrement impressionné par cette phrase du Shobogenzo Genjokoan: «C’est une illusion que de pratiquer et de certifier les dix mille choses par notre ego. C’est le satori de pratiquer et de certifier l’ego en allant de l’avant avec les dix mille choses.»

Un jour, alors qu’il balayait la cour de l’école, il sentit que la cour était semblable au visage du Bouddha, qu’il caressait en balayant. Cette impression est restée avec lui pendant les trois jours suivants. «C’était une sensation d’éternité», se rappelle-t-il, «comment l’univers nous rend vivant et nous porte, au-delà de notre propre volonté.»

Il entreprit de chercher un maître authentique et apprit l’existence de Kodo Sawaki. Le Kishigami âgé de quinze ans écrivit au Sawaki âgé de soixante-dix ans: «Cher Maître, j’imagine que rien ne peut surpasser le satori, mais permettez-moi de vous dire que je n’ai personnellement aucune intention d’obtenir ce fameux satori, même si cela fait de moi le plus mauvais étudiant de la classe.» Sawaki répondit par une carte postale: «J’ai bien reçu ta lettre. Je suis complètement d’accord avec toi.»

Sawaki encouragea Kishigami à venir continuer ses études dans une école secondaire située près de son temple, Antai-ji, à Kyoto. Mais le père du garçon ne le permit pas et Kishigami se rendit à cette décision. «Je me suis dit que je ne devais pas le faire souffrir. J’ai réalisé qu’on ne devait pas sacrifier les autres en cherchant la Voie.»

Sans se laisser démonter, Kishigami se rendit à Antai-ji les week-ends et pendant les vacances pour assister aux teisho (conférences) de Sawaki et participer aux sesshin (stages de pratique). Au cours de sa toute première visite, il se retrouva dans la chambre du maître.

«Ses premiers mots alors qu’il enlevait son rakusu de voyage, furent: ‘Ah, tu t’es donné la peine de faire tout ce voyage pour venir ici? Bienvenue!’ J’étais assis sur mes talons et j’ai dit: ‘Oui!’ Ce fut tout. Avant de le voir, je pensais que je poserai toutes sortes de questions, mais quand la chose se produisit, cela suffit. Des dix ans que je passai avec mon maître, cette première rencontre de trois minutes m’impressionna le plus. Kanno doko: le courant passa entre nous.»

Bien qu’à cette époque il ait demandé l’ordination de moine, ce ne fut que cinq ans plus tard, en 1962, que Kishigami fut ordonné par Sawaki. Il reçut le shiho de lui en 1965, un mois après que Deshimaru eut reçu l’ordination de moine. Kodo Sawaki mourut en décembre de cette même année; quelques années plus tard, Deshimaru partit pour la France. Kishigami continua à pratiquer dans divers temples et séjourna à Eihei-ji plusieurs fois. À l’une de ces occasions, pendant le printemps 1970, il reprit contact avec Deshimaru, qui était revenu à Eihei-ji pour recevoir son certificat de missionnaire.

Après plusieurs années, ne trouvant personne avec qui développer une relation de profonde confiance telle qu’il l’avait expérimentée avec Sawaki, Kishigami décida que zazen serait désormais son maître et il retourna à son premier enseignant: la nature. Il n’avait pas encore atteint ses quarante ans quand il partit dans la montagne, où il demeura 26 années dans son ermitage Jinko-an. Sa décision en 2006 de se rendre en Europe a élargi le sentier qui mène à cet ermitage et qui en descend.

En novembre 2007, Philippe Coupey a été invité à Jinko-an, avec quelques compagnons. Leur visite suivait une sesshin à Tenryu-ji dans la Préfecture de Fukui et le passage par Philippe Coupey de la cérémonie de hossenshiki (shuso), que Kishigami avait aidé à arranger. Et Osho est descendu de sa montagne une nouvelle fois l’été dernier, avec une longue visite en Allemagne et un court séjour en France en août 2008. Pendant cette même visite, il a transmis le shiho à Philippe Coupey, au Dojo Zen de Paris.

Kojun Kishigami (à gauche) et Philippe Coupey au Japon, novembre 2007.

 

 

 

 

En novembre 2007, Philippe Coupey a été invité à Jinko-an, avec quelques compagnons. Leur visite suivait une sesshin à Tenryu-ji dans la Préfecture de Fukui et le passage par Philippe Coupey de la cérémonie de hossenshiki (shuso), que Kishigami avait aidé à arranger. Et Osho est descendu de sa montagne une nouvelle fois l’été dernier, avec une longue visite en Allemagne et un court séjour en France en août 2008. Pendant cette même visite, il a transmis le shiho à Philippe Coupey, au Dojo Zen de Paris.

 

Des racines et des branches (remarques sur le zen au Japon aujourd’hui et la mission de Deshimaru en Europe, faites aux dojos de Paris, Rouen et Lille en octobre-novembre 2006 par Kojun Kishigami Osho.)

Quelques adresses utiles

Je voulais aborder le thème de la pratique du zen au Japon actuel, dans la limite de mes connaissances. Certains d’entre vous savent bien qu’il y a deux principaux centres au Japon, les temples Eihei-ji et Soji-ji. Et ils ont le même niveau tous deux. Bien sur, les témoignages des individus qui se rendent au Japon ne sont que partiels. Mais je peux vous dire qu’entre Eihei-ji et Soji-ji il n’y a pas de grande différence. Tous les ans, environ 150 novices y arrivent. Environ 90 pour cent d’entre eux sont fils de responsables de temples, et il ne reste que 10 pour cent qui ont choisi eux-mêmes ce chemin par leur propre décision et volonté. Pour la session d’automne, à peu près 250 moines se réunissent. Ce qu’ils apprennent essentiellement dans ces temples est la capacité d’officier dans toutes sortes de cérémonies et formes pratiquées par l’école Soto, les modalités pour exercer leur rôle. Mis à part cet aspect, la pratique en vue de développer sa propre spiritualité ne se fait pas tellement.

Dans le cadre de l’enseignement de l’obédience Soto, l’université de Komazawa dispense un enseignement sur l’histoire du bouddhisme, et sa section zen jouit d’une bonne réputation. À l’université de Tokyo, en ce qui concerne le bouddhisme il existe trois centres d’étude du zen Soto, qui sont des institutions nationales. À Kyoto, il y a une autre université fondée par l’école Rinzai qui s’appelle Hanazono. Voilà les principaux centres d’études bouddhiques au Japon.

À part Eihei-ji et Soji-ji, chaque région du pays possède un centre pour l’enseignement du zen. Dans ces centres d’apprentissage pour moines novices, le programme inclut différents arts, notamment la cérémonie du thé et l’ikebana.

[...] Si vous désirez étudier le bouddhisme, je vous recommande les universités japonaises. Si vous voulez apprendre les cérémonies pratiquées par l’école Soto, il vous suffit de vous diriger vers Eihei-ji et Soji-ji. Mais si votre but est d’apprendre sérieusement la pratique de zazen, malheureusement, je ne trouve pas de temple japonais à vous recommander… Bien sûr, vous pouvez vous rendre à Antai-ji, si vous voulez, mais si vous voulez approfondir votre pratique du vrai zen, vous pouvez le faire tout en restant en Europe. Si vous allez au Japon pour cela vous serez déçu: ne vous attendez pas à trouver quelque chose de merveilleux là-bas

Kodo Sawaki et la Sotoshu

Kodo Sawaki appartenait à l’école Soto, mais spirituellement il était indépendant. Il avait tous ses titres en tant que moine de l’école Soto. Il ne cherchait pas à se battre contre l’institution mais était indépendant et a agit d’après ses propres convictions. Je dirai que l’actuelle école Soto au Japon s’est spirituellement éloignée de l’esprit de Dogen, parce qu’ils ne mettent pas au centre de la vie le zazen: ils s’occupent juste de l’administration de l’institution et de perpétuer le culte des ancêtres. C’est comme une sorte de guilde de marchands.

À l’époque, Kodo Sawaki avait critiqué l’institution Soto et était attaqué. Il avait beaucoup d’ennemis. Il avait tellement de compétences au niveau des études qu’en fin de compte l’école Soto le laissait tranquille: il jouissait d’une haute estime dans les milieux universitaires et on ne pouvait pas le laisser tomber. Donc, à partir de 70 ans il a laissé de côté tout ce qui était banal et quotidien pour se concentrer sur zazen et le kesa. Ces deux sujets étaient essentiels pour lui et il a laissé tomber tous les autres.

Deshimaru : fait pour l’Europe

De ce que j’ai pu observer pendant ma visite ici en Europe, les choses vont bien. Je me dis que Taisen Deshimaru a eu beaucoup de force, de courage et de foi. Deux ou trois ans après la mort de son maître, il s'est rendu en Europe, et je peux vous dire qu'il a vraiment mené à bien une grande action.

À mon avis, ce que Deshimaru a fait est vraiment merveilleux. Kodo Sawaki avait l’idée de propager le zen en Europe, mais il n’aurait pas pu faire autant que ce que Maître Deshimaru a accompli. Kodo Sawaki était quelqu’un d’accompli, nourri de la tradition chinoise et japonaise, quelqu’un de vraiment raffiné. Mais c’est un produit purement extrême-oriental : s’il avait été transporté en Europe, ce n’est pas sûr que sa méthode aurait marché. Il y avait trop d’écart entre sa mentalité et la mentalité européenne. Alors que Taisen Deshimaru avait cette envergure de s’assimiler à la culture européenne et d’en partager les plaisirs: danser, boire… Il avait le talent de plaire au goût des Européens, ce n’est pas n’importe quel Japonais qui aurait pu le faire. En un mot, il était vraiment fait pour travailler avec les Européens, et ça a apparemment marché: son travail reste dans l’Histoire.

Après que Deshimaru est allé en Europe il est revenu au Japon plusieurs fois, notamment pour obtenir le certificat de missionnaire à Eihei-ji. À ce moment-là j’ai eu l’occasion de le retrouver à Eihei-ji. Et nous avons discuté à l’époque de sa mission et de ma mission – c’était à peu près en 1970.

(de gauche à droite) Yoho Hirakishi, Muto Horyu, Taisen Deshimaru et Kojun Kishigami dans la Préfecture de Fukui, vers 1970.


Deshimaru était une personne qui semait les graines : il avait le don d’attirer, de contacter, de rassembler de nombreuses personnes. Mais beaucoup d’entre eux étaient justes des visiteurs de passage et sont partis; ceux qui voulaient vraiment approfondir la pratique du zen restaient. [...] En tant que frères dans le Dharma, Taisen Deshimaru et moi avons hérité de l’esprit de Kodo Sawaki, qui souhaitait propager l’esprit et la pratique du zen dans d’autres continents sur la planète. Et entre nous, nous avons parlé du fait qu’au Japon, il n’existe plus de terre à cultiver parce que cette terre est pourrie, très vieille et usée, malheureusement. Pour cultiver de jeunes pousses, il faut trouver une nouvelle terre, pas le Japon. Et il faut le dynamisme de Maître Deshimaru [...]

L’enseignement de Deshimaru

Ici en France, j’ai pu constater – surtout à la Gendronnière – que beaucoup de ces pousses semées par Maître Deshimaru avaient bien poussées, une partie de ces arbres continue à pousser encore. Mon rôle est de vous aider à grandir encore plus – sans le Japon: vous pouvez pousser par vous-mêmes. Même s’il ne reste qu’un seul arbre ou deux, ils deviendront un jour beaucoup plus grands et porteront des fruits et se développeront davantage. Même s’il y a des mauvaises herbes, ce n’est pas important: pour vous, ce qui compte est de continuer votre chemin et de laisser les autres agir à leur gré. Quand les arbres sont petits, si on les fauche ils ne peuvent plus grandir; mais une fois grandis, personne ne peut les faucher. Quand il y a un grand arbre, beaucoup de sujets et d’objets de la nature se réunissent autour, l’oiseau se perche sur les branches et d’autres se mettent à l’abri du soleil, par exemple. Si vous arrivez à devenir de grands arbres, des personnes d’autres pays viendront vous rejoindre.

J'ai eu l'occasion de vous observer pendant le zazen, et je me rends bien compte que vous êtes tout à fait dans la tradition selon l'enseignement de Deshimaru. En d'autres mots, la posture a été enseignée correctement, c'est tout à fait dans la lignée de la posture enseignée par son maître à lui, Kodo Sawaki.


Kodo Sawaki (centre, les mains sur les genoux) avec Taisen Deshimaru (à droite du garçon en blanc), vers 1964.


En ce qui concerne l’enseignement, comme on était tous les deux disciples de Kodo Sawaki, mon enseignement et l’enseignement de Deshimaru sont les mêmes. De ce que j’ai vu de la méthode de Deshimaru, il a enseigné avec beaucoup de liberté, tandis qu’au Japon, même dans la même lignée, les pratiquants du zen font de façon plus stricte; mais ici, j’ai vu que vous pratiquez le zen avec joie. Au Japon, c’est plus grave.

Le kesa que portent les moines en Europe

Je ne crois pas qu'il y ait un seul temple au Japon où on enseigne si bien la posture. Quant au kesa, là aussi, au Japon ce n'est pas dans la bonne tradition qui est la nôtre, parce que les temples japonais sont surtout orientés vers les rites, les services funéraires... Le kesa que portent les moines au Japon, c'est plutôt dans le sens d'une décoration en fonction des rites funéraires. Le kesa que vous portez, c'est purement pour la pratique, et donc c'est parfaitement dans la lignée droite qui était enseignée. Cela me fait grand plaisir. J'aimerais bien que vous le mainteniez, que vous continuiez dans cet esprit, dans cette spiritualité. Kodo Sawaki en faisait vraiment l'oeuvre de sa vie, c'est–à-dire que la pratique du zazen et le kesa étaient au centre de sa vie [...]

«Mes actions sont basées sur ma propre personnalité, dit Kishigami, mais je tire ma force de l’enseignement de mon maître. Même si les temps ont changé, l’esprit de Sawaki est toujours là. J’ai la sensation que c’est cette énergie qui m’a amené en Europe.»

Retour à la page le Dharma et les dharmas
Retour à la page Quoi de neuf