Interview de Luc Boussard par Alioune Kone el Hadji
Question : À quoi peut servir un site sur le zen qui ne cherche pas à promouvoir une organisation particulière?
Réponse : Avant tout, j'espère qu'il permettra à des gens de s'exprimer et à certains sons de cloche de se faire entendre. Les sites des organisations sont des vitrines pour se faire connaître, parler de leurs activités. "Deux versants" se veut un lieu de débat et de création. En outre, les organisations fonctionnent en général au consensus et il y a des choses qu'elles ne peuvent pas dire. Elles ont une image de marque à défendre et à promouvoir, et elles doivent donc ménager certains intérêts. Nous, on n'a pas ce problème, on a les coudées franches. Attention, ça ne veut pas dire qu'on va partir en guerre contre tout le monde, mais qu'on se sent libres d'aborder tous les sujets et qu'on n'est tenus par aucune orthodoxie, en dehors de notre expérience et de nos convictions personnelles. Pour le moment, les gens qui gèrent ce site sont tous des anciens disciples de Taisen Deshimaru, mais ils le font en toute indépendance. On est partis du constat que certaines questions ne pouvaient pas être posées dans les circuits et les canaux "officiels". On disposait aussi de toute une réserve d'écrits et d'oeuvres refusés par les éditeurs ou qui ne trouvent pas leur place sur le marché de l'art. C'est un pari. J'ai le sentiment que la machine sociale sature et coince à bien des niveaux - les éditeurs notamment ne brillent pas par leur audace ou leur imagination. On s'est dit qu'Internet nous offrait une formidable possibilité de nous passer d'eux, de les court-circuiter pour nous adresser directement à nos contemporains. Ceci dit, la forme de notre site n'est absolument pas définitive. Nous ne savons pas comment il va évoluer, ça va dépendre de l'écho qu'il trouvera. Mais en tout cas on espère qu'on va s'amuser.
Bien sûr, Internet c'est le monde virtuel, et le virtuel, ça ne sonne pas très zen, puisque le zen, c'est croquer la pomme pour en connaître le goût. Mais après tout, la frontière est bien mince entre le virtuel et le réel. C'est comme entre l'ivresse et la sobriété. Or il faut reconnaître qu'il y a toujours eu des liens très forts entre l'ivresse et la spiritualité. Regarde Omar Khayyam, les chamans indiens et tous les moines et maîtres zen qui font une consommation immodérée d'alcool... Il ne faut pas en faire un exemple à suivre par tout le monde, mais de même qu'on peut cultiver la sobriété dans l'alcool, pourquoi ne pourrait-on pas rechercher le réel dans le virtuel ? Bien entendu, cette démarche n'a pour moi de l'intérêt qu'à partir du moment où ma vie est centrée sur la pratique de zazen. Je ne conçois de me promener sur le réseau que si, comme dit un ami, je visite tous les jours "mon site intérieur".
Question : Que peut apporter le zen au prochain millénaire?
Réponse : Lorsqu'il s'agit du zen, les grandes catégories comme "le prochain millénaire" ne sont pas très pertinentes. Il vaut mieux se demander "est-ce que le zen peut m'apporter quelque chose ici et maintenant?" Et ce n'est même pas sûr que la réponse soit "oui". Kodo Sawaki affirmait que la force de zazen - or le zen c'est zazen -, c'est qu'il ne sert à rien. Et Taisen Deshimaru disait que c'est cette phrase qui l'avait décidé à pratiquer.
D'ailleurs si le zen servait à quelque chose, ce serait grave. Tout le monde chercherait à le récupérer, à commencer par le pouvoir. C'est ce qui s'est passé à plusieurs reprises dans l'histoire de la Chine et du Japon, notamment lors de la montée de l'impérialisme japonais : les militaires, conseillés en cela par le clergé, se sont figurés que le zen était très efficace pour forger de bons soldats. On a vu le résultat, le bouddhisme dans sa grande majorité a collaboré comme un seul homme à l'effort de guerre et à l'endoctrinement des populations. Et lorsqu'une religion se compromet avec le pouvoir, avec l'argent, avec les élites sociales, son déclin est inévitable, sans compter qu'il y a souvent un retour de bâton sous forme de persécutions. À cet égard, l'effet de mode qu'on constate actuellement autour du zen n'est pas forcément une très bonne chose.
Non, il vaut mieux que le zen reste parfaitement inutile, comme le vieil arbre tordu au bord du précipice. C'est lié à sa nature même, qui est de ne pas créer de distance, de séparation. Or la poursuite d'un but en crée immédiatement. Ceci dit, j'ai la conviction que zazen est ce qu'il y a de mieux pour l'homme, au prochain millénaire comme au VIe siècle avant notre ère, du temps du Bouddha Sakyamuni.
Question : Cette réponse m'évoque la fameuse formule: "les kantiens ont les mains pures mais ils n'ont pas de mains". En effet, si le zen ne doit servir à rien, cela permet qu'il ne soit pas récupéré à des fins (pour le moins) difficiles à concilier avec l'éthique comme dans le cas du soutien apporté par les institutions japonaises du zen à la guerre. Mais alors qu'est-ce qui permet de dire qu'il est "ce qu'il y a de mieux pour l'homme"? Ne faudrait-il pas se contenter de dire "ce qu'il y a de mieux pour moi, ici et maintenant"? Enfin, le discours sur l'inutilité et la non-discrimination n'aboutit-il pas à cautionner l'immobilisme et le manque d'engagement social et politique?
Réponse : L'inutilité du zen - le fameux mushotoku, pas de but - n'est pas un vain mot, ni une pirouette intellectuelle, c'est l'essence la plus profonde, la plus secrète de l'enseignement. Pour celui qui suit la voie du zen, mushotoku est le point essentiel dans tous les domaines, y compris celui de l'éthique. La notion d'utilité a sa place dans le monde ordinaire, mais pas dans la dimension spirituelle, qui est celle de inmo, l'ainsité, complète, telle qu'en elle-même, qui exclut toute notion de manque ou de superflu. Ce n'est pas de la théorie, c'est ce que nous actualisons dans la pratique de zazen, qui, pour reprendre la formule de Taisen Deshimaru est l'"ultime étape de notre vie", un état de complétude auquel rien ne peut venir s'ajouter. Le but vers lequel on essaierait de faire tendre la pratique ne pourrait qu'être inférieur, et donc réducteur. C'est un point clé, un paradoxe sans doute difficile à comprendre. Un poème de Dogen dit "L'ombre des pins dépend de la clarté de la lune". Plus l'inutile resplendit, plus l'utile est fort. D'un côté, il est certain que la pratique est salutaire, c'est une source inépuisable de liberté, de créativité, d'apaisement, d'amour, de joie, de simplicité... mais de l'autre elle exclut toute recherche, de par sa nature même, car elle est "non-ego", "rejet du corps et de l'esprit" pour citer Dogen. Les mérites qu'elle apporte viennent comme par surcroît, et en outre ils s'évanouissent dès qu'on essaye de les saisir. Tout le monde peut en faire l'expérience, il suffit d'arrêter de pratiquer et tous les "acquis" partent en fumée. C'est ce qui arrive à tous ceux qui croient être arrivés quelque part...
La pratique se suffit à elle-même, elle est à elle-même sa propre récompense, la plus haute de toutes, parce qu'elle n'appartient pas au domaine du contingent. En vérité c'est une aberration que de vouloir pratiquer pour en retirer quoi que ce soit. Et c'est toute la force de zazen ; il y a déjà beaucoup trop de choses sur le marché pour combler nos désirs et en créer sans cesse de nouveaux. Personnellement, je ne pourrais jamais m'asseoir sur un zafu si c'était censé me rapporter quoi que ce soit. L'idée même de non-but m'est un immense réconfort, elle me réconcilie avec l'univers entier, et elle ne cesse de revenir à mon attention pendant zazen, au même titre que la concentration sur la posture et la respiration. C'est à la fois le b-a-ba et la signification ultime du zen, en tout cas du zen auquel je me rattache. C'est pour ça que j'ai dit tout à l'heure que zazen est inutile mais qu'il est en même temps ce qu'il y a de mieux pour l'homme : parce que zazen est le retour à la condition normale, originelle, de l'être humain, dans la plénitude de sa nature matérielle et spirituelle, au-delà de toutes les contradictions.
Maintenant, en ce qui concerne le lien entre d'une part l'inutilité et la non-discrimination et de l'autre l'immobilisme et le manque d'engagement social et politique, c'est une question délicate, qui fait couler pas mal d'encre, particulièrement en ce moment. Personnellement j'y ai beaucoup réfléchi, et j'ai eu longtemps des remords et une sorte de malaise à propos de mon retrait par rapport à cette forme d'engagement. Désormais ça va mieux, et j'espère que ce n'est pas de la complaisance. Je me dis : à chacun son boulot. Le mien, en tant que pratiquant de la voie, est le plus noble et le plus exigeant de tous. Si j'arrive à avancer ne serait-ce que d'un millimètre, j'aurai aidé mes semblables beaucoup plus qu'en rajoutant une pierre à l'édifice déjà énorme des lois et systèmes qui régissent le monde. Il ne manque pas de gens pour faire progresser la démocratie et l'idéal social, et bon an mal an ils le font sans doute bien mieux que moi. Il y a dans notre pratique quelque chose d'implacable, une exigence démesurée, et si l'on est sincère, on n'a pas de temps à perdre à vrai dire avec la politique. On agit plus en profondeur, sur des couches plus subtiles du karma et de la conscience. Ceci dit, c'est une question de choix personnel, et je n'ai rien contre l'engagement, même pour quelqu'un qui pratique zazen. Le pire de tout, ce serait de se désengager par tiédeur, par je-m'en-foutisme ou par lâcheté, ou de s'engager du côté de la force et de l'argent comme l'ont trop souvent fait les églises. La question du rapport entre le religieux et le politique est un vaste sujet. Il n'y a pas de réponse toute faite. En attendant, il faut agir naturellement, faire un peu le tri de ses propres intentions et après, avancer sans peur, sans calcul et sans mensonge dans la direction qui est la nôtre.
Question : mais cette direction ne doit-elle pas "s'actualiser" ailleurs que sur le zafu? Il suffit de regarder les titres des publications sur le Zen pour voir que l'engagement et l'inscription dans le quotidien - certainement les deux facettes d'une même volonté de prolonger dans le quotidien la pratique - sont les thèmes majeurs. Comment vois tu la pratique hors de la méditation assise?
Réponse : Tu as bien entendu raison. La pratique ne s'arrête pas au zafu. Elle continue dans la vie quotidienne, et même pendant qu'on dort. Il ne peut pas en aller autrement. Dès qu'on commence à mettre son nez là-dedans, on s'aperçoit que tout est pratique de la voie. La pratique de la voie est le propre de l'homme comme la nage est le propre du poisson. Ikkyu a écrit "garde l'esprit fixé sur l'unique grande question de la vie et de la mort. La vie mène à la mort. Ainsi sont les choses." À partir le là, il existe mille façons de pratiquer. En écrivant mon livre sur les maîtres zen, je me suis aperçu qu'il n'y a pas de modèle unique. La tradition en a retenu toutes sortes, il y a des patriarches entourés d'innombrables disciples, des ermites vivant dans des grottes, des artistes, des illettrés, des presque fous et même des débauchés. Beaucoup de gens se figurent que faire du zen ça veut dire rentrer dans un groupe, se faire ordonner, monter en grade, enseigner, recevoir la transmission, se faire appeler maître et avoir le plus grand nombre possible de disciples. C'est infantile. Ces choses-là ne se planifient pas, ne se fabriquent pas. Et c'est en outre la marque d'un grand manque d'imagination : il y a tout de même d'autres façons de vivre!
Dans le zen, on parle beaucoup d'"aider les autres", de "sauver l'humanité", mais il faut comprendre ce que cela veut dire. Ce n'est pas de l'activisme, du militantisme. La sincérité, la conviction sont très importantes. En dehors de cela, la pratique dans la vie quotidienne n'est pas foncièrement différente de la pratique sur le zafu. En fait, zazen innerve tout le reste de la vie. La posture modifie inconsciemment le corps et l'esprit, et sur cette lancée on continue : lâcher-prise, ne pas faire obstacle, ne pas choisir, vivre ici et maintenant... La posture de zazen est la source à partir de laquelle notre karma, notre comportement, notre influence sur les autres changent "inconsciemment, naturellement, automatiquement", pour reprendre l'expression favorite de Maître Deshimaru. En plus de cela, on bénéficie de l'énergie, de la fraîcheur et de la créativité qui viennent de ce retour quotidien à la source. Petit à petit, on apprend à gérer cela, et on s'aperçoit que la vie a une autre saveur, que tout marche mieux.
Cette question de la vie quotidienne est très importante. Ce n'est pas parce qu'on pratique qu'on doit devenir compassé, constipé ; le contraire non plus. À mes yeux pratiquer c'est trouver inmo, la chose réelle dont je parlais tout à l'heure, et l'exprimer. Or Kodo Sawaki disait "il n'y a pas mieux qu'ici et maintenant pour pratiquer". On le fait bien entendu au dojo, mais aussi au travail, en famille et même au bistrot, ou par exemple à travers une activité artistique.
Question : Tu as réagi publiquement au livre de Brian Victoria sur le Zen pendant la dernière guerre auquel tu as fait allusion plus tôt. Que retiens-tu de ce livre et du débat qu'il a suscité?
Réponse : Je retiens le choc salutaire qu'il a produit chez moi en me révélant subitement que le bouddhisme, et notamment sa filière zen, n'étaient en aucun cas prémunis contre les égarements qui menacent toutes les religions instituées. J'étais bien naïf, mais je n'étais pas le seul dans le cas. Une rumeur très répandue voulait que le bouddhisme fût la seule grande religion à ne s'être jamais compromise avec le pouvoir politique et avec la guerre. Les gens un peu au courant savaient que c'était faux. Brian Victoria a eu le mérite de l'annoncer au grand public. C'est une très bonne chose. Par contre son livre manque sa cible lorsqu'il s'en prend à la nature même de l'enseignement du zen et à la lignée de Kodo Sawaki et Taisen Deshimaru. Il dit que le zen, justement parce qu'il prêche la non-discrimination et le non-but, se prête à une récupération de type fascisante. L'argument ne tient pas debout : en fait il reproche à la fois au zen de ne pas faire de politique et de faire de la politique. C'est tout à fait révélateur, il s'agit en fait d'une offensive du "politically correct" américain, cette pensée hégémonique qui voudrait que tout soit démocratique et bien pensant, y compris le zen. Mais au moins, ça nous donne l'occasion de réaffirmer clairement que le zen doit à tout prix éviter de se compromettre avec quelque idéologie que ce soit, à droite comme à gauche. Quant aux attaques contre Kodo Sawaki et Deshimaru. Je les ai prises très au sérieux. Je me suis replongé dans Kodo, et la lecture m'a confirmé l'évidence, c'est une absurdité de considérer Kodo comme un patriote sanguinaire. L'homme a une tout autre dimension. Les attaques contre Deshimaru sont proprement insensées : il a été réformé et n'a donc pas fait la guerre, et en plus il a été emprisonné par l'armée japonaise et menacé d'être fusillé pour ses sympathies avec des Chinois et des Indonésiens. Bref ce livre a des mérites, mais il est beaucoup trop hâtif. Il se situe en outre semble-t-il dans un courant de contestation du zen et de l'enseignement des fondateurs, plus spécifiquement de Dogen, qui a fait long feu parce qu'il ne tenait pas la route. Mais je pense que nous aurons l'occasion de reparler de tout cela sur le site.
Question : Il est courant d'entendre dire que pour pratiquer le zen il faut "suivre" un maître. Mais qu'est-ce qu'un maître et quel est son rôle?
Réponse : C'est une question très délicate. Elle touche des régions très profondes de la psyché et soulève bien des inquiétudes et des fantasmes. En ce qui me concerne, je suis entré dans le zen en tant que disciple de Taisen Deshimaru. C'est une évidence, et je n'envisage même pas qu'il ait pu en être autrement. D'ailleurs ça s'est fait tout seul, sans aucune intention délibérée. J'ai suivi cet homme avec une confiance totale, je devrais dire un amour total - même s'il m'est arrivé de me rebeller contre lui -, tout comme lui avait suivi Kodo Sawaki, et tout ce que je sais du zen me vient de lui.
À mes yeux, la transmission du zen est la transmission d'un modèle d'accomplissement de l'être humain (Kodo parlait de transmission de la personne) et je ne vois guère comment on pourrait faire l'économie de la relation maître-disciple. Mais je mettrais deux bémols à ce point de vue. Le premier, c'est qu'il faut bien entendu rencontrer un maître en qui on puisse placer toute sa confiance. Cela ne s'invente pas. Je me souviens très bien du moment précis où s'est passée entre Maître Deshimaru et moi la rencontre de coeur à coeur (le fameux I shin den shin) où j'ai compris que je pouvais sans aucune crainte remettre mon sort entre les mains de cet homme-là. C'est un mode de relation qui a de quoi choquer, cela ne va pas dans le sens des idées modernes, de la démocratie et de la liberté. Mais il faut comprendre que si l'on veut pratiquer la voie comme une urgence vitale absolue, la démocratie s'arrête au libre consentement dans l'engagement vis-à-vis du maître - autrement dit la possibilité de rompre à tout moment la relation - et liberté est synonyme de détachement par rapport à ses propres catégories et illusions, et non pas réticence à suivre l'homme qui nous montre le chemin et consacre sa vie et son temps à nous remettre sans cesse dans la bonne direction.
À mon avis, la reconnaissance mutuelle entre le maître et le disciple est indispensable. Le maître est maître parce que le disciple le reconnaît comme tel et réciproquement. Et si ce lien n'existe pas, le pratiquant sera tenté de faire du tourisme, allant de maître en maître sans jamais s'engager, ce qui est la pire manière de perdre son temps. Peut-être est-ce quelque peu difficile de trouver un vrai maître dans la jungle du marché spirituel. Mais c'était pareil dans les temps anciens. Il faut avoir confiance en soi, se fier à l'instinct qui nous guide vers la voie, ne pas avoir peur et bien ouvrir les oreilles et les yeux. Parmi tous les gens qui enseignent le zen, il y en a qui ont une très grande dimension, et chacun doit pouvoir trouver le maître qui lui convient... Quant au deuxième bémol, c'est que la relation maître-disciple n'est pas un but en soi, elle est un passage indispensable sur la voie. D'ailleurs le maître ne souhaite rien tant que de voir son disciple s'émanciper et voler de ses propres ailes, ne serait-ce que pour que le dharma puisse se perpétuer. Ceci dit, sur la question du maître, je me prononce à partir de ma propre expérience : je n'aurais jamais pu suivre la voie si je n'avais pas suivi Maître Deshimaru. Mais peut-être y a-t-il d'autres façons d'aborder la pratique. Est-il possible d'avancer sur le chemin sans jamais suivre un maître?... peut-être, mais je pense que c'est un cas de figure exceptionnel.
Question : Dans le passé, de nombreux artistes étaient aussi moines zen. De récents travaux (je pense a Buswell, sur la Corée, The Zen monastic experience) ont montré que ce lien était loin d'être toujours aussi vivace dans certains monastères asiatiques contemporains. Quel lien fais-tu entre la pratique du zen et l'art, aujourd'hui, pour des Occidentaux?
Réponse : Je ne connais pas les travaux dont tu parles. Mais ma propre observation me dit tout le contraire. L'art moderne est en crise. Il succombe sous les coups de la spéculation financière et du désarroi moral et intellectuel qui règne partout. Il s'est essoufflé à courir après sa propre image et ne sait plus vers où se tourner. En outre le plus grand conformisme règne sur le marché, qui est pratiquement verrouillé. Ce n'est pas du tout pareil dans le zen : il y a plein de créateurs de grand talent. Il suffit de se promener sur ce site pour s'en convaincre. Et c'est tout à fait naturel. La créativité de l'artiste qui pratique zazen n'est pas de nature conceptuelle, elle ne relève d'aucune école. L'artiste zen revient tout simplement chaque jour à la source de son esprit. Il se ressource dans le silence et l'immobilité, et la créativité jaillit, spontanément fraîche. Il y a une dynamique formidable entre le zen et l'art. Le zen est une source inépuisable d'énergie et de créativité, mais cela fonctionne aussi dans l'autre sens : l'art, et bien entendu l'art martial, permet au pratiquant de tester l'authenticité de sa pratique, de se mettre en danger, en difficulté, comme Rimbaud l'a fait mais d'une autre façon.
L'art est une très haute dimension de l'être humain. Deshimaru disait que le zen c'est la religion avant la religion, dans le sens où il actualise l'aspiration brute au dépassement de soi-même, avant qu'aucune catégorie ne s'instaure. Dans le même ordre d'idée je dirai que le zen est l'art avant l'art, car il libère la créativité la plus profonde, antérieure aux partis pris esthétiques. À travers lui l'artiste zen peut exprimer une vision supérieure de la réalité, où il n'y a plus de séparation entre le sujet et l'objet. Car à mes yeux, la matière avec laquelle l'artiste travaille, c'est le réel, la réalité ultime au sens de inmo dont je parlais tout à l'heure. Le zen permet d'exprimer cela sans médiation ni artifice, ce qui bien entendu ne veut pas dire sans technique ni discipline, car tout comme zazen, l'art passe par la répétition sans relâche, jusqu'à la mort. L'art est une aspiration très noble, c'est un désir très élevé de comprendre le monde et de se comprendre soi-même. De tous temps, il a entretenu des liens très étroits avec la démarche spirituelle.
Question : On entend souvent dire parmi les disciples de Deshimaru que le zen est "au delà du bien et du mal". Mais on lit aussi dans les textes zen qu'il n'y a "pas de zen hors des préceptes et pas de préceptes hors du zen". Deshimaru dit dans Sit que zazen contient tous les préceptes car on ne peut contrevenir aux préceptes en zazen. Est-ce si simple? On ne fait zazen que quelques heures dans la journée, après tout : alors le reste du temps, les préceptes sont-ils utiles?
Réponse : Le zen, autant que je sache, est au delà de toutes les contradictions, L'opposition entre le bien et le mal comme les autres: "L'esprit de foi est non-deux", dit le Shinjinmei... Quant à la phrase que tu cites sur les préceptes, elle se trouve presque mot pour mot dans l'article de Kodo Sawaki que Brian Victoria critique. Le zen n'est rien d'autre que les préceptes, dit Kodo... Il n'empêche qu'il adorait le whisky, et quand le jeune Deshimaru lui fait remarquer qu'il est interdit de faire entrer de l'alcool dans un temple, il lui répond: "ne t'inquiète pas, il est entré par la porte de derrière".
Bref, je ne sais pas si je peux formuler le point de vue officiel du zen sur la morale, mais je peux te dire ce que j'en pense à titre individuel. Il me semble que notre conception de la morale est beaucoup plus judéo-chrétienne que bouddhiste, ou à plus forte raison zen. Elle est très liée à l'idée de "commandement", et aussi à celle de récompense et de châtiment, de paradis et d'enfer. Tous ces éléments sont étrangers au zen, qui se préoccupe quant à lui d'éveil avant tout, et aussi de karma. C'est pourquoi, les vertus qu'il préconise sont celles qui vont de pair avec zazen, celles qui naissent de l'attitude juste du corps et de l'esprit, et qui la protègent. Ce sont les paramita, autrement dit, le don, les préceptes, la persévérance, l'effort, la méditation et la sagesse. Les préceptes ne sont qu'un élément, et certainement pas le plus important dans l'enseignement des maîtres.
Comme tu le relèves, Maître Deshimaru disait que zazen contient tous les préceptes. C'est vrai non seulement parce que la posture de zazen exclut physiquement qu'on viole les préceptes autrement qu'en pensée, mais aussi parce que la pratique de zazen mène automatiquement au respect d'une morale naturelle. Baso disait: "La voie, c'est être naturel. Marcher naturellement, s'asseoir naturellement, dormir naturellement, vivre naturellement - telle est la voie. Laissez à l'esprit sa liberté: ne faites intentionnellement ni le bien ni le mal. Il n'y a pas de loi à suivre, pas d'état de Bouddha à atteindre. Gardez un esprit libre et ne vous attachez à rien: c'est cela le tao." Dans l'enseignement que tu mentionnes, Maître Deshimaru ne dit pas autre chose: "Pratiquez assidûment zazen, et votre karma changera inconsciemment, naturellement automatiquement. Vos pensées, vos paroles et vos actions deviendront plus justes, plus pures sans que ce soit le fruit d'une intention délibérée."
Certes, il n'y a pas de zen en dehors des comportements, mais pour dire les choses crûment - et encore une fois cela n'engage que moi -, la morale est une dimension un peu inférieure, enfantine. L'homme de la voie cherche quelque chose de beaucoup plus précieux que la conformité à une quelconque loi morale. Lorsque l'envoyé de l'empereur fait remarquer à Raisan que la morve coule de son nez et qu'il devrait l'essuyer, Raisan l'envoie promener en lui disant "je n'ai pas de temps à perdre"; or il n'est pas en train de faire la charité ou de lire les sutra : il est en train de faire cuire des patates. Cette intensité de la présence ici et maintenant relève d'une éthique qui, en effet, se situe au delà du bien et du mal - lesquels, nous le savons tous, sont des notions plutôt relatives. Telles que je vois les choses, Raisan aurait tout aussi bien pu être en train de percer un coffre fort, ou de se masturber. Il se trouve simplement que ce n'est pas cela qu'il faisait... À mes yeux, la morale, au sens conventionnel du mot, ne ressort pas du zen, mais du bon sens ordinaire. S'il faut autant que possible éviter de mentir, de voler, d'être obsédé sexuel, etc., c'est tout simplement parce que l'expérience montre que cela n'apporte que des ennuis... Ceci dit, le seul véritable impératif, le seul véritable précepte, c'est de faire zazen. Le reste suit naturellement.
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