Interview de Jean-Baptiste Libouban par Blanche Heugel
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Jean-Baptiste
Libouban, né en 1935 à Paris, s'inscrit dans la lignée
de Gandhi et de Lanza del Vasto. Il a mené des combats non violents
toute sa vie. Principal initiateur du mouvement des «faucheurs volontaires
d'OGM», il est membre de la communauté de l'Arche de la Fleyssière,
dans le département de l'Hérault. |
| Blanche Heugel, pratiquante zen, comédienne et marionnettiste, a rencontré Jean-Baptiste Libouban pendant l’été 2009 à la Communauté de l'Arche de la Fleyssière, où elle a séjourné et présenté son spectacle de marionnettes pour adultes L'étrange voyage de Jonas. | ![]() |
LANZA DEL VASTO
Dans un premier entretien, dont l'enregistrement a été
perdu, Jean-Baptiste Libouban évoque sa découverte de la non-violence
et sa rencontre avec Lanza del Vasto, dont le regard «vous transperçait
jusqu'aux tréfonds». Lors d'un second entretien, il développe:
J.-B. L.: Lanza travaillait aux Halles le soir,
quand il vivait sur l'île St Louis, près de Notre-Dame. Il écrivait
des poèmes et réfléchissait sur le monde. Pour gagner trois
sous afin de manger, il faisait le débardeur (on dirait aujourd’hui
manutentionnaire). On imagine mal Lanza sortant des cageots d'un camion, lui
si sculptural!... Ce sont des travaux qui se faisaient la nuit. Après
il allait peut-être manger la soupe à l'oignon aux Halles, avec
les amis.
B. H.: C'étaient les années 50?
J.-B. L.: C’était bien avant! Il a
aussi été précepteur un temps, dans une famille du côté
de Versailles. C’était soit avant d'aller visiter les Indes et
de rencontrer Gandhi, soit après. C’est de ce voyage qu’est
sorti Le Pèlerinage aux sources, le livre qui l’a rendu
célèbre. Revenu en 37, il fit par hasard la connaissance de Luc
Dietrich. De là est née une grande amitié et de cette amitié
des livres. Luc racontait sa vie et Lanza écrivait pour donner la forme.
Ils ont écrit «à quatre mains» Le Bonheur des
tristes, et L'Apprentissage de la ville. Luc avait dit à
Lanza «c'est ton bouquin» et Lanza a répondu «non,
c'est le tien et il portera ton nom». Ce sont ces deux beaux livres qui
ont lancé Luc dans l'écriture et qui l’ont fait connaître
et apprécier. Mais la famille Dietrich a toujours voulu que les droits
d'auteur reviennent pour moitié à Lanza. Curieusement, Luc Dietrich
est peut-être maintenant plus connu que Lanza del Vasto. Lanza, écrivain
et philosophe spiritualiste à une époque où cela est mal
venu, est resté dans l'ombre, au purgatoire.
Daniel Vigne vient de publier une thèse, intitulée La Relation
infinie 1, qui reprend toute la philosophie de Lanza,
toutes ses notes et tous les carnets qui constituent Le Viatique — un
terme qui veut aussi dire provisions de route, et pas seulement le sacrement
que l'on donne aux mourants pour le dernier voyage. Dans ces carnets, on voit
l'évolution de sa pensée. Et la thèse la retrace. Le fond
de la pensée de Lanza, à partir de sa découverte du monde
en tant qu'enfant, c'est la relation. La substance
du monde, c'est la relation. Ce qui fait l'être, c'est la relation.
Contrairement à la philosophie occidentale, Lanza n'oppose pas la substance
et la relation. Rien ne se fait sans relation.
C'est le coeur de la pensée de Lanza, ce qui fonde la non-violence. S’il
n'y a pas de relation, il n'y a pas d'être. Même la psychologie
moderne rend compte de la véracité de cela: un enfant qui ne reçoit
pas d'amour de sa mère, de ceux qui l'entourent, a du mal à arriver
à l'être. Et tout ce qu'on découvre aujourd’hui sur
l'accouchement, sur les soins, est fondé sur la relation. Si tu n'as
pas de relation avec ton corps physique, tu es déjà dans la mort,
tu n'es pas relié à l'existence.
Peut-être tout le travail de notre vie réside-t-il dans l’acquisition
de cette relation — avec moi-même, m'accepter. Dans mon dialogue
avec toi, la connaissance que j’ai de moi-même va changer et toi,
tu vas aussi changer grâce à moi. Finalement on est toujours en
train de se découvrir, car la relation fait apparaître la personne.
C'est la relation qui va devenir constitutive
de ce qu'on est, qui va nous révéler. L'être est
là, comme une petite graine qui a besoin de la lumière de la relation.
C’est la découverte que Lanza fit dans son enfance. C’était
dans le sud de l'Italie. Même en hiver en général il fait
soleil. Ce jour-là, il avait gelé. Il court sur la plage, il tombe
et il pleure. Il ouvre les yeux, tous les cristaux de gel scintillent. Il voit
alors le monde comme un cristal. Et toute sa vie, il va voir le monde comme
un cristal, c'est-à-dire des facettes de relations lumineuses, de liens.
Il a une écriture cristalline dans laquelle je me retrouve.
LES PREMIERS COMBATS NON-VIOLENTS
La société civile: un contre-pouvoir.
B. H.: Depuis quarante ans environ,
tu partages ton temps entre la vie à la communauté de l’Arche
et divers combats à l’extérieur. Est-ce qu’on peut
résumer ainsi?
J.-B. L.: En gros, on pourrait dire que c’est
cela. Un va-et-vient entre la vie à la communauté et des engagements
non-violents à l’extérieur, plus les voyages pour faire
connaître l’Arche, d’abord en Espagne avec Lanza, puis quand
j’ai été responsable général de l’Arche…
en Europe, en Argentine, au Canada...
B. H.: Parce que des communautés, il y en
a partout dans le monde?
J.-B. L.: Des communautés s’étaient
créées en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Argentine. En France,
à ce moment-là, nous en connaissions six, et à côté
il y avait aussi des amis, des groupes d’amis. C’était mon
travail de les visiter... Maintenant, plusieurs de ces communautés ont
disparu
B. H.: Et parallèlement il y a eu des moments
précis, des combats précis sur des causes précises?
J.-B. L.: Voilà.
B. H.: Je t’ai entendu dire il y a deux jours
que tu pensais que «l’action politique concrète est plus
importante et plus intéressante que, par exemple, l’adhésion
à un parti». Est-ce que je déforme tes paroles?
J.-B. L.: Ma façon de poser l’acte
politique ne se situe pas à l’intérieur d’un parti.
Je ne récuse pas ceux qui ont choisi de prendre la voie des partis, mais
je pense qu’il y a là quelque chose qui manque au niveau de l’engagement
citoyen. C’est une nécessité que la société
civile se manifeste en dehors des partis comme un véritable contre-pouvoir,
comme la finalité à laquelle devraient se soumettre les partis.
Dans une perspective lointaine et pour le bien
de tous, il faut que ce soient vraiment les citoyens qui décident.
C’est utopique, hein, ce que je dis! que ce soit vraiment les citoyens
eux-mêmes qui se prennent en charge, plutôt que de déléguer
leur pouvoir...
L’activité des partis politiques est faussée par les rivalités
et les conflits d’intérêts. Bien souvent, ce qu'ils font
correspond peu à mon sens de l’éthique et de l’engagement
social. C’est un phénomène universel. Les partis au pouvoir
subissent de telles pressions qu’ils ont du mal à garder leur ligne.
Les États reposent indéniablement sur la violence, dans la mesure
où ils ne se maintiennent que par la force. La première des violences,
c’est celle des États. Ils sont là avec leurs armées,
qui défendent des biens, des traités commerciaux et autres. En
fait, on peut dire que tout l’ensemble de l’appareil d’État
repose sur la violence, sous la forme du droit de donner la mort aux autres
pour défendre les intérêts du pays. Ce n'est pas seulement
cela, mais cela en fait partie.
C'est pour cette raison que des ministres socialistes ont soutenu la guerre
d’Algérie et justifié les tortures. C’est pour cela
qu’un gouvernement socialiste a développé l’arme nucléaire.
On ne peut pas avoir une confiance complète dans les partis. Il vient
un moment où les partis, pour des raisons obscures, en tous cas obscures
à un certain moment, vont dire le contraire du projet sur lequel ils
sont fondés. Il faut se maintenir quand on est au pouvoir, et ça
fait perdre le projet originel, qui était le service. C'est vrai pour
toutes les institutions qui détiennent le pouvoir, même les églises,
toute religion qui commence à avoir un statut national de reconnaissance
cherche à se maintenir, au lieu d’être au service de tous
et de l’éducation. On va lui donner des privilèges, mais
à partir de ce moment elle est achetée. Ensuite, viennent des
révolutions qui font tomber cela, mais cela recommence autrement. Quand
ce ne sont pas les églises, ce sont des groupes industriels, financiers,
qui exercent les pressions, mais aussi les partis. Quand un parti est au pouvoir,
que ce soit dans les mairies ou ailleurs, partout, il balaye même les
gens qui sont capables et compétents pour en mettre d’autres qui
sortent de ses rangs. Il se préoccupe avant tout de perpétuer
son pouvoir.
Et cela fausse le jeu démocratique... mais n’exagérons rien,
je pourrais citer des personnes qui ont aussi un engagement politique au service
des autres... mais d’une façon globale, il manque ce contre-pouvoir
citoyen de la société civile. Les propositions non violentes gandhiennes
permettent de comprendre les violences de la société. Elles permettent
de faire des propositions pour avancer vers une autre forme de société.
Dans l’Arche, nous avons mis le doigt sur la violence d’État
en dénonçant les tortures commises par l’armée française
en Algérie. Dénoncer cela, c’était à l’époque
porter atteinte à l’honneur de l’armée, à l’honneur
de la nation.
La torture pendant la guerre d'Algérie
B. H.: Ils mettaient un voile
là-dessus ?
J.-B. L.:
Absolument. Dès qu’on a commencé à apprendre par
des appelés, des gens qui témoignaient, Servan Schreiber et d’autres,
qu’on pratiquait la torture en Algérie, ça a été
un tollé! C’est là que Lanza a fait son jeûne contre
la torture. Parce que le pouvoir disait: «Ils font des attentats, on veut
savoir qui sont ceux qui ont fait les attentats, et pour le savoir on n’a
pas d’autre choix que de torturer.» Mais comme disait Lanza, «les
torts d’autrui ne nous justifient pas». C'est une atteinte
à la dignité et après, c’est l’engrenage, la
gangrène de la politique.
Quand j’étais dans l’armée française, il y
avait des classes pour justifier la torture, certes pas pour nous l’enseigner,
mais pour la justifier — je ne sais pas si on ne l’a pas enseignée
à certains, je n’ai pas de documents là-dessus... J’ai
vu des sous-officiers qui avaient torturé et qui étaient en hôpital
psychiatrique parce qu’ils étaient malades. Il y a eu combien d’appelés
qui ne voulaient plus parler quand ils rentraient, parce qu’ils étaient
détruits par le mal qu’ils avaient fait ou qu’ils avaient
vu faire, et contre lequel ils n’avaient pas protesté.
B. H.: Il y a un moment où nous avons le
devoir de dire non…
J.-B. L.: Oui, il y a un devoir de dire non devant
l’inacceptable, quand cela va contre les fondements mêmes d’un
État démocratique républicain. En dehors du fait que cela
va contre la conscience, cala va contre les principes républicains d’égalité,
de respect, de dignité de la personne humaine, qui, si ils ne sont pas
inscrits dans la Constitution, en sont les fondements. On ne peut pas faire
à un homme de ce qu’on ne ferait pas à une bête.
Le premier engagement de l’Arche a été la lutte contre la
torture en Algérie. Je n'étais pas dans l’Arche à
l’époque. Lanza del Vasto a jeûné avec deux autres
compagnons. Mauriac, Camus et beaucoup d’autres intellectuels ont soutenu
Lanza. Et cela nous a valu des ouvertures aussi chez les Algériens et
chez les jeunes qui ne voulaient pas partir à la guerre d’Algérie
et qui nous demandaient ce qu’ils pouvaient faire.
Les centres d’assignation à résidence surveillée.
Le deuxième engagement qui a fait connaître l’
«action civique non violente», c’est la lutte contre les centres
d’assignation à résidence des suspects algériens.
C’étaient en quelque sorte des camps de concentration. Un suspect,
c’est quelqu'un qu’on ne juge pas, sur lequel on a des soupçons,
mais sans savoir clairement si on a quelque chose à lui reprocher. Donc
c’était parfaitement illégal d’enfermer des gens auxquels
on n’avait aucune infraction avérée à reprocher...
Ça a été la première action civique publique. Les
membres de l’action civique non violente sont allés avec Lanza
se présenter devant les camps pour demander à être internés
en disant: «Nous aussi nous sommes suspects.» Ces actions ont fait
connaître ces camps-là en France. Il y en avait un au Larzac. Les
premières actions sur le Larzac ne visaient pas le camp militaire, mais
l’enfermement d’Algériens qui étaient placés
là sans jugement et pouvaient y rester très longtemps.
B. H.: Vous meniez ces actions avec Lanza et un
petit groupe de personnes de l’Arche?
J.-B. L.: Oui. Le capitaine de l’action était
Jo Pyronnet, un professeur de philosophie de la région de Montpellier.
Il avait une équipe de trente volontaires de l’action civique non
violente, qui se sont présentés devant les différents camps
pour se faire interner. Il y en avait un à côté deTholl,
près de Pont d’Ain, un à Vincennes, un autre à la
Cavalerie du Larzac... Il y a eu des manifestations. Et là, ce n’était
plus seulement l’Arche, c’étaient des gens de tous bords,
aussi bien des partis politiques que des églises. On ne parlait plus
que d’action non violente, pour ne pas obliger les gens à adhérer
aux valeurs de l’Arche, pour leur laisser leur liberté et limiter
notre revendication de non-violence à l’action concernée,
sans l’étendre à la totalité de leur vie. C’était
déjà énorme de leur demander de respecter les consignes
de la non-violence au niveau de l’action. Cela a permis à des gens
de s’engager.
B. H.: Quelles étaient ces consignes?
J.-B. L.: Le respect des forces de l’ordre
et des personnes en général: ne pas frapper, on ne pas injurier,
ne pas reculer, ne pas se défendre.
B. H.: On est là...
J.-B. L.: On est là et on dénonce.
Si nous sommes attaqués, nous nous asseyons par terre, nous nous laissons
traîner, nous nous laissons tabasser, et si c’est de cela dont ils
ont envie, nous nous laissons mettre en prison...
C’était le début de l’action non violente en France.
Des actions non violentes, il y en avaient déjà eu, menées
par le MIR (Mouvement international de la réconciliation) durant la guerre
de 14-18, mais elles n’avaient pas eu cette ampleur. Il y avait eu des
objecteurs, mais leur action n’avait pas ce caractère populaire,
public, de l’«action civique non violente».
Le soutien aux réfractaires
La troisième action a été le soutien aux
réfractaires à la guerre d’Algérie, en même
temps qu’une action contre la bombe. On savait que la bombe atomique était
en cours de fabrication à côté de Bollène, ou du
moins qu’on fabriquait les radios éléments nécessaires,
entre autre le plutonium, à Marcoule. À ce moment là, la
communauté était à Bollène, et Marcoule était
un peu plus bas dans la vallée du Rhône.
Nous sommes entrés par surprise dans l’usine, nous avons demandé
à voir le directeur. Ils étaient complètement affolés.
Pour commencer, nous avons fait la petite visite qui était proposée.
C’était très gentil, ils racontaient toutes sortes de belles
choses, c’était très joli. Nous sommes venus ensuite près
de la barrière qui fermait l’entrée de l’usine. Nous
l’avons soulevée et, à toute vitesse, nous avons couru vers
l’usine. Le gardien était complètement ahuri, il a essayé
de téléphoner et ça ne répondait pas. Il a pris
son vélo pour nous distancer pour aller jusqu’au bureau. De grands
rideaux de fer ont été abaissés et ils ont fermé
toutes les entrées. Ensuite, ils ont essayé le registre «vous
êtes gentils, donc vous respectez la propriété d’autrui,
donc vous n’avez aucune raison de rester là. Personne n’est
disponible dans la maison pour vous recevoir, donc nous vous demandons de partir».
Puis ils sont passés aux menaces. Nous étions là avec des
femmes et des enfants et le Mistral soufflait, ils nous ont dit «nous
allons vous arroser avec les canons à eau». Nous avons mis les
femmes et les enfants au milieu et nous, les hommes, nous avons fait le dos
rond, à l’extérieur, parce que c’est très très
puissant les jets. Mais comme le mistral se levait, ils ont renoncé,
et pour finir les CRS sont venus et ils nous ont évacués.
Les consignes de l'action non-violente
B. H.: Comment s’y prennent-ils?
J.-B. L.: À coup de coup de pieds au derrière.
Après, ils nous ont montés dans un bureau. Ils prenaient notre
adresse, notre identité et puis hop! Ils nous jetaient et je ne sais
plus comment cela s’est terminé. Nous avons été évacués,
quoi.
B. H.: Et dans ces cas-là, vous, vous ne
bougez pas, vous restez tranquilles?
J.-B. L.: Certains nous traînaient, d’autres
nous donnaient le coup de pied au derrière en même temps qu’ils
nous traînaient…
B. H.: Vous ne répliquiez pas?
J.-B. L.: Nous ne bougions pas. Nous ne criions
pas, nous ne répondions pas, nous ne les insultions pas, nous ne leur
disions pas «vous êtes des salauds, des cons». Non, parfois
nous leur parlions, nous leur disions «vous vous rendez compte de ce que
vous faîtes?»
B. H.: Est-ce qu’ils comprennent?
J.-B. L.: Certains sont mal à l’aise.
Dans toutes les actions que nous faisons, pour les forces de l’ordre c’est
désagréable, sauf pour ceux qui exécutent les ordres de
façon mécanique. Nous avons de très bonnes relations avec
les gendarmes, en général, même avec les RG (Renseignements
généraux). À force, on se connaît. Les RG ont maintenant
disparu, mais les relations avec ceux qui les remplacent sont identiques. On
se connaît, on se respecte, on se parle. nous leur donnons les renseignements
que nous voulons bien leur donner, nous essayons de trouver des ententes quand
c’est possible.
Il arrive souvent qu’ils nous disent «on est d’accord avec
vous». Que ce soit avec les Faucheurs volontaires d’OGM ou ici à
la communauté, quand nous arrêtions les trains, car la SNCF voulait
nous supprimer la ligne de chemin de fer et donc la gare des Cabrils juste à
côté. Nous avons tiré le signal d’alarme dans le train
avec les maires de deux communes. Les gendarmes venaient. Ils nous disaient
qu’ils comprenaient, et nous comprenions aussi qu’ils devaient faire
leur travail.
LES OGM ET LES FAUCHEURS VOLONTAIRES
B. H.: Et les faucheurs?
J.-B. L.: C’est la dernière action.
Il y en a eu bien d’autres avant — la lutte contre les centrales
nucléaires civiles, la lutte contre les armes atomiques, mais la plus
importante de toutes, ce fut la lutte contre l’extension du camp militaire
du Larzac... Et maintenant les faucheurs.
B. H.: C’est l’Arche qui a pris l’initiative?
J.-B. L.: Indirectement, oui. Je suis l’initiateur
des faucheurs volontaires. Et comme je suis membre de la CANVA, la coordination
non-violente de l’Arche, j’avais son soutien.
Nous avons été obligés de distinguer les actions non violentes
qui entraînent un risque de saisie sur les biens, car il ne fallait pas
que les communautés puissent être détruites par les actions
qui étaient faites par des compagnons. Pour nous, les actions sont toujours
faites à titre individuel et donc là, dans le cadre de la CANVA.
La CANVA a quelques euros, elle n’est pas riche, s'ils la saisissent ils
vont saisir trois sous. C’était élémentaire que ça
ne porte pas atteinte aux biens de la communauté. Donc c’est l’Arche,
si tu veux, qui est obligé de trouver des formes pour que la répression
ne puisse pas détruire ses biens. Comme nous a dit un officier de la
brigade de recherche de la gendarmerie, «si je comprends bien, le CANVA,
c’est le bras armé de l’Arche»...
B. H.: Et pourquoi ce combat-là t’a-t-il
semblé essentiel?
J.-B. L.: C’est la confédération
paysanne, avec José Bové entre autres, qui a lancé la lutte
contre les OGM. Ils ont commencé par couper des champs d’OGM. José
a détruit des semences à Nérac. Il y avait de quoi faire,
déjà trente mille hectares de semences. Le premier fauchage a
eu lieu en 97, puis en 98 à Nérac. Après, il y a eu un
moratoire, qui a été levé par je ne sais plus quel gouvernement.
Ensuite, José a été mis en prison et la confédération
a eu peur pour l’avenir du syndicat, elle a eu peur que le gouvernement
détruise le syndicat. Un préfet peut dissoudre une association
qui va contre les intérêts de l’État, et il peut justifier
cela comme il veut.
C’est donc né dans ce contexte. Et puis, pour moi, ce n'était
pas normal que les paysans soient seuls à supporter ce combat alors que
nous étions tous concernés.
Je connaissais José depuis la lutte du Larzac. Donc je suivais les procès,
je m’informais, j’avais écouté Jean-Pierre Berlan,
de l’INRA, qui expliquait ce qu’étaient les OGM et en quoi
ils étaient dangereux. On devrait les appeler «chimères
végétales» et non pas simplement organismes modifiés
génétiquement: ce sont des chimères parce que, lorsque
vous voulez mettre un gène de fraise dans un saumon, ça donne
au saumon des qualités particulières, il devient horrible, affreux,
il peut avoir deux mètres de long, il n’a plus aucun goût,
mais il devient un prédateur important, qui peut détruire toutes
les autres races de saumons de l’Atlantique. C'est là que réside
le risque pour l’environnement, le risque que les plantes OGM deviennent
des plantes dominantes, à travers le gène qu’elles reçoivent
d’une autre plante. Parce que tout le règne du vivant peut prendre
des gènes de n'importe quelle espèce dans son génome, c'est
extraordinaire! Si on prend comme exemple le maïs Monsanto , c’est
une plante qui devient dominante sur les autres plantes et donc qui peut transmettre
ses gènes aux plantes de la même famille.
Ce qui a fini de me révolter et m'a fait dire «ce n'est pas possible,
on ne peut pas continuer comme ça», c'est l’histoire de Percy
Schmeiser. C’était un paysan qui faisait des semences bio et des
semences conventionnelles de colza au Canada. Son champ a été
contaminé par des semences de Monsanto (par le vent, par les camions
qui passent) et il a été attaqué et condamné pour
avoir cultivé illégalement sans payer les droits! Parce qu’il
y a un brevet. Et ça c’est le deuxième problème.
La technologie des OGM est née aux États-Unis dans le cadre de
l’agriculture industrielle à un moment où celle-ci piétinait
et les rendements diminuaient. Même avec les engrais, les sols n’en
pouvaient plus, les insecticides n’étaient plus suffisants. Donc
les OGM ont été créés pour la production intensive
qui ne respecte ni le sol ni rien du tout. Quand on produit de façon
intensive, les plantes s’affaiblissent, donc les insectes les attaquent,
donc il faut produire un pesticide pour les défendre contre eux, etc
… On est dans ce cercle vicieux. Et là, on continuait ce même
jeu en l’aggravant avec des plantes qui fournissent elles-mêmes
leur propre insecticide. Mais au bout de trois ans, les insectes eux-mêmes
se sélectionnent, réattaquent le maïs et cela ne sert plus
à rien. Le danger, par la transmission des gènes aux autres plantes
de la même faille ou par les micro-organismes du sol, c’est la contamination
incontrôlée, aux conséquences non mesurables, des organismes
vivants. C'est extrêmement grave, d’autant que ces plantes sont
généralement tolérantes aux herbicides, c’est-à-dire
qu’elles les supportent. Mais les plantes dites «mauvaises herbes»
se sélectionnent et deviennent elles aussi résistantes aux herbicides.
C’est ainsi que les doses augmentent continuellement. Et ces herbicides,
on les retrouvent dans les plantes, et on les retrouve aussi dans l’assiette
du consommateur. Le round up n’est pas quelque chose de bien gentil comme
on a voulu faire croire aux gens, c'est quelque chose qui tue et qui, chez l’homme,
porte atteinte aux cellules de reproduction, comme l’a montré Gilles
Éric Séralini.
Donc le problème est triple, on a à la fois 1/ une atteinte à
l’environnement, 2/ un brevet qui oblige les paysans à racheter
continuellement des droits pour pouvoir cultiver — et en plus d’acheter
le droit, ils doivent acheter le produit, le pesticide qui va avec — et
3/ l’aspect sanitaire. Or l’aspect sanitaire c’est l’horreur,
c'est vraiment l’horreur .
Il y avait un bureau du génie bio moléculaire qui était
chargé d’évaluer la toxicité des plantes et de donner
un avis au gouvernement. Mais cet organisme n’avait aucune capacité
financière pour commander des analyses, qui sont extrêmement coûteuses
— il faut un suivi, il faut nourrir des animaux, voir toutes les conséquences
sanitaires, ce sont des expériences assez lourdes. Vu qu’ils n’avaient
pas d’argent, ce sont des boîtes comme Monsanto et Pionneer qui
ont fait faire les expériences. Comment
peut-on faire confiance à des gens qui, pour analyser un produit potentiellement
dangereux, sont payés par les industriels qui le fabriquent?
Au niveau des pouvoirs politiques, on pensait qu’il y avait là
un marché à conquérir, parce que c’était en
plein développement, et il qu'il fallait avoir sa place sur ce marché.
Au niveau des scientifiques il y en avait qui étaient très favorables
à la transgénèse. La plupart des membres de l’INRA
(Institut national de la recherche agronomique) baignaient dans un scientisme
dénué d’esprit critique. Tout nouveau, tout beau. Pourtant
cela posait de sérieux problèmes. Outre l’appropriation
du vivant, la contamination reste la question cruciale. Les industries agro-semencières
sont en position dominante et se permettent de contaminer le maïs mais
aussi les insectes, les abeilles, le miel… Il y a deux contaminations:
la contamination horizontale par les pollens et la contamination verticale par
les racines, par le sol. Une plante se nourrit grâce à un système
extrêmement complexe de micro-organismes, dont on ne connaît que
cinq pour cent, et les gènes peuvent contaminer toutes ces cellules de
façon absolument inattendue, avec des combinaisons éventuellement
dangereuses. Comment se fait-il qu’ils contaminent et que ce sont les
autres qui doivent payer? Les laboratoires de l’INRA reçoivent
des bourses des entreprises biotechnologiques pour effectuer des recherches
orientées par ces dernières, mais ils ne contrôlent pas
les applications. Ce sont les contribuables qui payent les chercheurs et les
laboratoires. De toute façon, on ne peut pas les laisser contaminer!
Bref, le combat s’est axé sur cette contamination, cette appropriation
du vivant et la défense sanitaire de la population. Au fur à mesure
que je creusais le dossier, j’étais de plus en plus effaré.
Quand j’ai entendu que Percy Schmeiser avait été condamné
deux fois en cassation — il a dû payer une toute petite somme, pas
les énormes montants que lui réclamaient Monsanto mais il a quand
même dû verser quelque chose — j'étais complètement
ahuri. Et puis Percy est venu en France pour les procès de José
et il a dit «ce qui nous arrive à nous, cela vous arrivera à
vous aussi demain».
L’agence européenne d’évaluation sanitaire, qui est
chargée de donner un avis aux commissions, est complètement achetée
par les sociétés biotechnologiques. La plupart de ses membres
sont des consultants de ces entreprises (cf la revue L’Écologiste).
La grandeur et l’indépendance du savant dont on nous a tellement
rabattu les oreilles, à laquelle nous avons cru — et on pouvait
y croire autrefois — ont disparu. Maintenant c’est fini. Dans les
laboratoires, les sociétés biotechnologiques font des propositions:
nous vous donnons des bourses d’études, étudiez ceci, c’est
très intéressant. C’est vrai que c’est passionnant
tout ce que l’étude de la transgénèse a permis de
découvrir. C'est indéniable qu'elle a fait faire un bond énorme
à la connaissance. Au début, ce n’était que du bricolage,
mais maintenant ils deviennent extrêmement pointus et cela risque de poser
des questions redoutables. En ce qui concerne les scientifiques,
on peut parler de la prostitution d’un certain nombre d'entre eux et dénoncer
le laisser-faire, le consentement du gouvernement, pourvu que ça
ne fasse pas de vagues et que les gens soient mis devant le fait accompli. Monsanto
a dit une fois dans une réunion de techniciens «de toutes façons
on contaminera, ce sera irréversible, on les aura».
Le succès des actions des Faucheurs
B. H.: Et depuis la création
des Faucheurs, est-ce que le combat avance, est-ce que la résistance
porte ses fruits?
J.-B. L.: Nous avons eu de nombreux procès,
dont certains se sont soldés par des relaxes. C’est quand même
extraordinaire que des tribunaux nous aient relaxés!
On a fait aussi une marche de Chartres à Paris, qui n’a pas eu
beaucoup de succès et n’a pas été très médiatisée,
ça n'intéressait pas. Par contre la grève de la faim, faite
fin 2007 - début 2008, a été une réussite. Le président
Sarkozy avait parlé d’OGM pesticides qui étaient des OGM
à risques, et il n’avait pas tenu l’engagement qu’il
avait pris de mettre un moratoire sur le Mon 810. Le comité consultatif
de la haute autorité qui a réuni différents scientifiques
et a été constitué par Sarkozy a effectivement reconnu
— dans des termes qu’il faudrait certes préciser —
que la contamination était réelle et qu'il y avait un risque pour
les insectes, pour la flore et pour la petite faune.
B. H.: Il y a donc des résultats, des pas
qui sont faits…
J.-B. L.: Oui, et à partir de là,
en 2008, il y a eu le moratoire sur le maïs Monsanto 810, qui n’est
toujours pas levé pour l’instant et qui fait que tant qu’ils
ne renouvellent pas la formule du Mons 810 il ne peut pas être cultivé.
Cela fait deux ans que ce maïs n’a pas été cultivé,
donc cela fait deux ans que nous ne fauchons plus... Si, nous avons fauché
un peu l’année dernière des essais qui continuaient. C'est
parce que nous avons fauché des essais que nous avons eu des dommages
et intérêts très très lourds — nous étions
cinq à passer en procès alors que nous étions 150 pendant
l’action, mais enfin, là n'est pas la question —, nous avons
eu quelque 200 000 euros à payer. Nous les avons trouvés.
B. H.: En faisant une collecte?
J.-B. L.: Oui. Le plus beau en ce qui concerne
l’action des faucheurs, c’est la solidarité qui s’est
levée: plusieurs centaine de milliers d’euros ont été
récoltés en France pour payer les frais des procès, les
dommages et intérêts. L'appartement de Gilles Lemaire devait être
saisi. On lui réclamait 220 000 euros et nous les avons trouvés!
La solidarité a permis de soutenir tous ceux qui étaient menacés
de saisie, tant sur leurs biens immobiliers que sur leurs comptes bancaires,
pour qu’ils n’en pâtissent pas. Ce fut formidable!
B. H.: On a parfois l’impression que c’est
un peu le combat de David contre Goliath, la puissance en face est tellement
gigantesque…
J.-B. L.: C’est énorme. C’est
vrai que c’est David contre Goliath. Mais le moratoire c’est important
et tout le monde reconnaît que l’action des faucheurs a été
déterminante. Il y a eu une loi sur les OGM qui a failli être une
loi anti-OGM en première lecture. Du coup l’UMP a rameuté
tous ses membres pour qu’ils soient là pour voter la loi. Certains
n’en avaient pas envie, parce qu’ils savaient qu’après,
dans leur circonscription, on allait leur demander des comptes. La loi pro-OGM,
une loi de co-existence censée protéger certaines cultures, a
fini par passer à une majorité de quelques voix. Mais quand on
sait que ces plantes sont des plantes dominantes, cette
loi de co-existence revient à mettre dans le pré le loup avec
l’agneau. Il ne faut pas rêver, la co-existence est impensable!
on peut se dire que la contamination va rester cantonnée à certaines
régions, mais le vent, lui, se moque pas mal des distances et on trouve
autour de la terre tous les pollens, c’est un fait scientifique avéré,
ils circulent dans les vents en haute altitude et ils tombent où ils
veulent. Si bien que prétendre qu’il n’y aura pas de contamination,
c’est anti-scientifique, complètement anti-scientifique! En
Espagne, pays qui a accepté les OGM sans aucune précaution, il
est impossible de cultiver du maïs conventionnel ni du maïs bio.
Ils sont obligés de l’acheter en France.
Bref, si nous passons en revue toute cette action, la solidarité a été
un point important, et elle s’est exprimée non seulement au niveau
financier mais aussi au niveau juridique. C’est-à-dire que, quand
le procureur prenait 5 ou 6 boucs émissaires alors que nous étions
250 dans les champs, il y en avait 200 qui se présentaient à la
gendarmerie en disant : «Moi aussi j’y étais et je veux être
inculpé. J’espère qu’ils seront relaxés et
moi aussi je veux être relaxé, je veux affirmer ma responsabilité
et je demande à être un prévenu comme les autres.»
Ceux-là, nous les avons appelés les comparants volontaires. C’est
un renversement: les gens fuient la justice, ils n’ont pas envie d’avoir
des pénalités et là, tout le monde est venu à visage
découvert, chacun a dit qu’il supporterait les conséquences
de ses actes et tous l’ont fait.
L'état de nécessité.
B. H.:Ça, c’est de
la désobéissance civique…
J.-B. L.: Oui. Le premier principe c’est
d’agir sans violence envers les personnes. On pourrait nous objecter que
nous appliquons une certaine violence vis-à-vis des biens, mais nous
nous trouvons en état de nécessité, car c’est le
bien commun qui est attaqué. Ce qui est en cause, c’est
une propriété collective, qui ne peut pas appartenir seulement
à quelques uns. Quand cette propriété collective est menacée,
quand les syndicats et les associations ont fait des requêtes qui n’ont
pas abouti, que reste-t-il au citoyen responsable? Il ne lui reste plus qu’à
poser un acte de désobéissance civique pour dire «je ne
peux plus faire autrement». C’est l’état de nécessité.
Lorsqu'un acte moralement inacceptable est accompli en vue du bien commun, il
est accepté en droit français, c'est l'état de nécessité.
Il y a un exemple dans la jurisprudence, c’est l’histoire d’une
femme qui a volé du pain pour nourrir ses enfants et qui a été
relaxée au nom de l’état de nécessité. Quand
j’étais enfant, j’ai entendu le dicton «nécessité
fait loi», mais ce n’est pas juridique, tandis que là, c’est
un argument juridique et c’est au titre de cet état de nécessité
que nous avons été relaxés, et grâce aussi au fait
que la constitution mentionne désormais le principe de précaution,
qui donne au citoyen le droit à un environnement sain et le devoir de
le défendre.
C’est pour cela que nous avions des soutiens jusqu’au ministère
de l’Environnement. Nathalie Kosciusco Morizet, qui y était en
charge du dossier OGM, nous a soutenus jusqu’à ce que son parti
lui dise: «Si vous continuez vous perdez votre place de deuxième
secrétaire de l’UMP.» Là, elle a arrêté,
malgré le soutien très fort des faucheurs. Elle a résisté
au maximum, on peut dire qu’elle a été très courageuse...
On voit donc qu’au niveau du gouvernement ce n’était pas
blanc et noir. Il y avait ceux qui défendaient les gros agriculteurs,
dont le ministère de l’Agriculture, Monsieur Fillon aussi —
Sarkozy on ne sait pas, il dit oui d’un côté et non de l’autre,
ce n’était pas très clair —, mais il en y avait d’autres
qui nous soutenaient. Cela a divisé l’UMP, et cela divise même
le syndicat des paysans majoritaires. Ils ne sont pas tous partisans des OGM.
Les gros propriétaires oui, ils y voient la possibilité de vendre
leur maïs, mais ils ne se rendent pas compte que progressivement cela va
leur coûter gros, parce que les semences sont beaucoup plus chères.
La rentabilité va diminuer et les petites exploitations seront mangées
par les grosses. C’est la logique implacable de l’agriculture intensive,
polluante de surcroît. Plus les semences sont sophistiquées, plus
les résistances augmentent, les intrants aussi, et ainsi de suite...
Quoi qu’il en soit, cela a suscité cette solidarité au niveau
financier et au niveau juridique. Ce fut extraordinaire. Il est vrai que cela
entrait dans le cadre de la désobéissance civique non violente
à visage découvert, mais il fallait assumer les risques liés
à la destruction de plants, certes dangereux, mais pour lesquels les
industriels avaient obtenu une protection de la loi.
En fait, la loi s’était retournée contre le citoyen, et
le but était donc de changer cette loi et de poser un acte public.
C’est pour cela qu’au début les faucheurs ont annoncé
leurs actions à l’avance dans les journaux. Du coup, ils nous attendaient,
mais nous agissions toujours à visage découvert, nous ne nous
cachions pas avec des masques, nous n’intervenions pas de nuit ou, si
nous le faisions, nous allions ensuite à la gendarmerie pour dire «c’est
nous qui avons fait ça». Et nous n’avons jamais attaqué
aucun bien appartenant à des paysans. Souvent c’étaient
des essais, pas des cultures, ou alors des semences de coopérative. Voilà
en gros ce que nous avons fauché, donc cela touchait surtout la propriété
des semenciers qui louaient les champs et les bras des paysans…
B. H.: Et cette manière d’agir vient
directement de Gandhi, de Lanza del Vasto, elle s’inscrit dans cette tradition
d’action non violente, cette volonté d’assumer complètement
son acte?
J.-B. L.: Et de désobéir à
la loi quand elle va contre le bien commun. Gandhi l’a fait en Inde. Il
y a d’abord eu l’action en Afrique du Sud, où des cartes
d’identité ont même été brûlées.
En Inde, ils ont brûlé des tonnes de vêtements anglais, ils
ont cherché à entrer dans des dépôts de sel pour
prendre du sel. Il s’agissait de s’approprier le sel de la mer,
qui était un bien commun et non pas une propriété de l’empire
britannique. Là aussi, c’était aller contre la loi.
En revanche, nous n’avons jamais détruit un tracteur, du matériel
agricole, nous n’avons jamais frappé un paysan ni un gendarme.
C’est quand même assez remarquable. Nous avons occupé des
sites, nous avons fait des inspections citoyennes, il y a eu toute une variété
d’actions. Et les procès ont été l’occasion
de diffusions, de fêtes populaires, il
y a toujours eu un côté festif…
B. H.: Le but étant l’alerter l’opinion,
d’informer, d’éveiller les consciences sur un problème…
J.-B. L.: Et puis d’obtenir que la loi change.
Ce qui servait de référence en France, c’était la
circulaire européenne 2001-18, qui tentait de réglementer les
cultures transgéniques. Elle concernait les distances de protection,
les exigences de publicité, etc. Nous demandions qu’ils appliquent
au moins la circulaire, non pas qu’elle nous satisfasse, mais au moins…
Et puis ensuite, dénoncer cette circulaire et demander un moratoire.
Il y avait dans la circulaire une clause de sauvegarde qui permettait aux États
de ne pas cultiver une plante si cela risquait de porter atteinte à l’environnement.
Pour obtenir cette clause de sauvegarde, il fallait que ce soit justifié
scientifiquement, si bien que tout l’enjeu pour nous consistait à
montrer scientifiquement que c’était dangereux.
LE REFUS DU PRÉLÈVEMENT D'ADN.
J.-B. L.: Il y a eu un deuxième
épisode après les comparants volontaires, quand les gendarmes
ont commencé à appliquer la loi sur le prélèvement
d’ADN. Si quelqu’un commettait un acte illégal, les gendarmes
lui prenaient son ADN, mais il fallait que le faucheur donne son consentement.
Dans certains cas, ils ont prélevé, non pas de force, mais je
dirais par tromperie. Ils n’ont pas informé les personnes. C’est
ce que nous n’avons pas accepté. Nous avons dit : «Il faut
que tout le monde soit libre de choisir s’il veut ou non donner son ADN,
mais nous encourageons publiquement à refuser. J’ai refusé
de donner mon ADN et je suis le premier relaxé pour refus de donner l’ADN,
relaxe consacrée par la cour d’appel et par la cour de cassation.
C’est extrêmement important.
En droit français, nous avons la présomption d’innocence.
Il faut prouver que quelqu’un est coupable. Or là, avec les OGM,
c’est toujours un débat. Comment justifier que les services de
police aient besoin de l’ADN d’une personne pour l’identifier
alors qu’elle se présente spontanément. La nouvelle loi
de répression des délits de fauchage ne l’exige pas. Et
puis on ne sait pas ce que tous ces fichiers deviendront demain. Regardez ce
qui s’est passé pendant la dernière guerre mondiale avec
l’affaire des juifs, lorsqu'on a poursuivi des gens en fonction d’un
caractère ethnique. Là, avec l’ADN, vous avez aussi une
sélection des gens en fonction d’un caractère biologique.
Or il est complètement inacceptable de regarder les personnes en fonction
de leur caractère biologique, d’autant plus qu’il existe
plusieurs cas où la justice s’est trompée, où des
gens ont été arrêtés sur la base de leur ADN alors
que c’était celui d’un autre. Ce n'est même pas fiable
à 100 %...
Le refus de l’ADN est donc une deuxième lutte qui s’est greffée
sur la première, et qui permet aussi de faire avancer la loi. C’est
d’ailleurs le but, un peu comme dans le combat contre les tortures en
Algérie, quand il s’agissait d’interdire à l’armée
française de pratiquer la torture, de demander au gouvernement d’arrêter
ces pratiques. Là, c’est pareil, nous demandons que le gouvernement
prenne les dispositions pour que le décret sur l’ADN soit supprimé.
À l’origine ce décret a été conçu pour
les gens qui ont commis des crimes, aussi bien des crimes de sang que des crimes
sexuels, mais ensuite, il a été étendu à toutes
les autres infractions, hormis les crimes financiers, comme c'est bizarre!…
1. La Relation infinie, Daniel Vigne, Éd. du Cerf
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