Inmo ou les choses telles qu'elles sont

Les texte qui suivent sont extraits du kusen (enseignement oral) donné par Luc Boussard au camp d'été de Kerambart (août 2003), lors de la session de Lampaul-Ploudalmézeau (novembre 2003) et de la journée de zazen de Toulouse dédiée à Jean-Claude Gaumer (7 décembre 2003). Le texte commenté est le chapitre Inmo du Shôbôgenzô de Maître Dogen. L'intégralité du kusen donné à ces occasions a été publiée sous la forme de cahiers que l'on peut commander auprès de Bruno Peslerbe, tél.: 05 61 26 83 34 ou 06 30 09 10 67.

Comment savons-nous qu'il en est ainsi (inmo)? Du fait que le corps et l'esprit apparaissent tous deux dans l'univers sans que l'un ou l'autre soit le moi, nous savons qu'il en est ainsi (inmo). Pour commencer, le corps n'est pas moi. La vie passe avec le temps et ne s'arrête pas même un instant. Où sont parties les joues rouges (de mon enfance)? Elles se sont évanouies sans laisser de traces. Lorsqu'on observe soigneusement, on s'aperçoit que le temps passé ne revient jamais. L'esprit sincère (le c¦ur rouge) n'est pas non plus constant, il apparaît et disparaît au gré de l'instant. Bien que l'esprit sincère existe, il ne s'attarde guère dans le voisinage de l'ego.

Ici, Dogen parle de choses très simples. Il parle du moi, de l'ego et de la sincérité. Il dit que nous savons qu'il en est ainsi, que inmo existe, parce que l'ego n'existe pas vraiment, parce que nous sommes bien obligées de constater que ce corps, que cet esprit, ces émotions, ces idées n'ont pas de permanence, de consistance. Ce constat même nous met sur le chemin, sur la route d'inmo, de l'ainsité.

On pourrait se dire: "Puisqu'il n'y a pas d'ego, qui est-ce qui pratique zazen? Qui est-ce qui lâche prise?" Et en vérité, cela ne peut pas être l'ego qui abandonne l'ego. C'est complètement impossible. Ceux qui font zazen depuis longtemps le savent très clairement. On ne peut pas abandonner avec sa volonté personnelle. En fait, ça abandonne tout seul, c'est zazen qui abandonne. La volonté personnelle, la volonté propre est tout entière investie dans la posture et dans la vigilance, le reste se fait tout seul. Il en va de même pour la sincérité. Toutes les vertus de zazen fleurissent d'elles-mêmes. On ne peut pas fabriquer de la sincérité, on ne peut pas fabriquer de la compassion.

Par contre, si l'on s'abandonne avec le regard de zazen, si l'on s'observe à partir du samadhi, c'est-à-dire dans le miroir neutre de la posture, on apprend à connaître ses ressorts, tout le réseau de ses attachements, de ses habitudes mentales, affectives, sans s'y complaire, ni pour se détester soi-même ni pour se gargariser, et on devient intime avec soi-même. On s'accepte tel qu'on est. Là, peut-être, on arrive à être sincère.

Kodo Sawaki a écrit: "Notre objectif est d'être un homme vrai." Ailleurs il dit : "Pratiquer zazen, c'est atteindre la dimension adulte de notre vie." Pratiquer la Voie, c'est renouer le lien entre le petit ego et cet homme vrai, sincère, qui marche sur les traces des anciens.

[...] Dans le passage de Inmo auquel nous sommes arrivés, Dogen parle de la sincérité. Il trace un parallèle entre les "joues rouges" et le "c¦ur rouge", entre l'enfance et la sincérité. Et il conclut le chapitre en disant que la sincérité ne s'attarde pas dans le voisinage de l'ego.

On dit souvent que Dogen est obscur, hermétique, mais ce n'est pas toujours le cas. Il lui arrive d'être très humain, comme dans les poèmes du San sho do ei où il parle de la nostalgie que lui inspire la lune.

Effectivement, la sincérité est la marque de l'enfance. Les petits enfants sont complètement sincères. Mais très vite, on devient malin, on devient compliqué et on perd cette sincérité. Lorsqu'on pratique zazen, on renoue avec l'esprit originel au-delà des complications, des artifices. C'est pour ça que Sensei disait à propos des paramita - c'est-à-dire les vertus du pratiquant de la voie -, que zazen les contient toutes, que zazen est la source des vertus. Il en va de même pour la sincérité. Dans le silence du c¦ur, toutes les vertus sont présentes en puissance.

Dans le passage suivant, que je vais vous lire, Dogen dit justement que c'est la souffrance, la nostalgie, que nous inspire la perte de l'enfance et de cette sincérité qui va avec, qui nous amène à la pratique de la voie.

Cela étant, l'esprit de sagesse (bodhi) s'instaure spontanément. À ce moment là, abandonnant nos anciennes illusions, nous voulons entendre ce que nous n'avons jamais entendu et connaître l'expérience que nous n'avons jamais connue. Cela ne provient pas de nous. Sachez qu'il en est ainsi (inmo), parce que nous sommes inmo en tant que personne. Comment savons-nous que nous sommes inmo en tant que personne ? Nous savons que nous sommes déjà inmo en tant que personne parce que nous aspirons à atteindre inmo en tant qu'objet. Ayant le visage d'inmo en tant que personne, nous n'avons pas à nous préoccuper d'inmo en tant qu'objet. La préoccupation étant elle-même inmo en tant qu'objet, elle est au-delà de la préoccupation. On ne doit pas non plus s'étonner qu'inmo en tant qu'objet soit inmo. Quelle que soit notre surprise ou notre perplexité, inmo, surprise et perplexité sont inmo. Ceci est au-delà du Bouddha, au-delà de l'esprit, au-delà de l'univers entier, on ne peut l'exprimer que par étant déjà inmo en tant que personne, pourquoi vous souciez d'inmo en tant qu'objet ?

 

La sagesse suprême (bodhi), dit Dogen, est au-delà du Bouddha, au-delà de l'univers entier dans les dix directions. C'est la dimension ineffable, qu'il est totalement vain de vouloir saisir ou de vouloir exprimer. C'est le "fond sans fond" dont parle Maître Eckart. C'est notre nature propre. Et c'est là où l'esprit de "l'homme vrai" dont parle Kodo prend refuge. En parlant de cet homme vrai, Kodo Sawaki dit que si un taureau lui fonce dessus, son esprit ne bouge pas. Ça peut paraître risible. Ça peut sembler un idéal complètement fantasmagorique. Mais si je comprends bien Dogen, et pas que lui d'ailleurs, il nous dit que c'est la nature fondamentale des choses au-delà de ce qu'on peut comprendre avec notre intellect, la nature fondamentale des choses qu'on ne peut approcher qu'avec notre intuition, qu'on ne peut que laisser être, sans intervenir.

Le reflet de cette nature des choses dans l'être humain, c'est l'intimité avec soi-même, qui ne se manifeste pas dans les discours, dans la connaissance, mais dans l'action, la manière d'être.

 

7/12/2003
1er zazen (8 h 30)
La journée de zazen d'aujourd'hui est dédiée à Jean-Claude. Il est mort il y a deux ans et demi, mais aujourd'hui, en faisant zazen avec vous dans son dojo, en portant son grand kesa, je suis complètement impressionné par la fraîcheur et par l'énergie qu'il y a ici.

Aimer Jean-Claude, l'admirer, bien entendu cela ne veut pas dire lui vouer un culte. Cela veut dire continuer son esprit, approfondir, exprimer son enseignement, le chemin qu'il avait tracé et qui, de toute évidence, était le chemin ancien que Kodo Sawaki, que Taisen Deshimaru avaient suivi avant lui.

Il y a toutes les raisons d'être optimiste. Ce matin, dans ce dojo, il y a un bon nombre de personnes qui ont été profondément marquées par la personne de Jean-Claude, par sa pratique et il y a aussi des gens qui ne l'ont pas connu.

Je pense que la marque de Jean-Claude comme de Deshimaru, comme de Kodo Sawaki, c'était la liberté. Bien entendu, pas la liberté de faire n'importe quoi, de se comporter n'importe comment.

La liberté qui prend sa source dans zazen. La liberté de l'esprit complètement vaste, sans blocage, sans fixation. Au-delà des attaches, des caractéristiques personnelles. Au-delà du formalisme. Je pense que l'objectif de Jean-Claude, comme l'objectif de Sensei n'était pas qu'on "suive"; l'objectif de Jean-Claude était que chacun d'entre vous, chacun d'entre nous, devienne indépendant, mûr. Capable d'agir avec discernement, pour lui-même et pour les autres.

"Ici et maintenant" est très important, c'est seulement "ici et maintenant" que nous pouvons trouver l'esprit vaste, l'esprit libre de zazen. Il n'existe que "ici et maintenant". Il n'y a ni avant ni après. Dans Le chant du lieu de la joie pure, Jean-Claude dit "dans la fluidité de l'instant présent".

 

Dernier zazen.
Je vais vous lire la suite du texte de l'interview de Jean-Claude.

Le paragraphe que j'ai lu de ce matin se terminait ainsi: "Zazen n'est rien d'autre que la liberté fondamentale et il ne faut pas en faire une prison." Jean-Claude continue ainsi, et c'est la fin du livre: "Bien sûr il y a aussi la dimension religieuse qui est inséparable de la mort. S'il n'y avait pas la mort, l'homme se passerait de religion. Mais, confronté à l'idée de mort, il veut être "relié", à Dieu, à Bouddha, au pouvoir cosmique fondamental. Le moine c'est la personne qui relie et il est évident qu'il ne peut relier les autres à Bouddha ou à Dieu s'il n'est pas lui-même capable de faire un pas dans cette direction. Je crois que le moine c'est celui qui fait un pas. Pour faire ce pas, certains religieux pensent qu'il faut un habit spécial, des rituels, des dogmesŠmais la grande religion se situe au-delà des contradictions, au-delà de la naissance et de la mort, là où il n'y a rien à relier. Si la vue porte loin tout se met en place; dans un paysage tout se tient. La mission de maître c'est d'harmoniser les contraires. Taisen Deshimaru est venu pour cela et c'est ce que font tous les bouddhas, harmoniser l'éveil et l'illusion, sans les mélanger, sans retirer à l'un et à l'autre sa tonicité, son authenticité."

Quand Huguette m'a téléphoné avant de venir ici pour la journée de zazen, elle m'a demandé d'apporter le grand kesa de Jean-Claude, celui que j'ai revêtu aujourd'hui. Elle m'a dit: "Le grand kesa de Jean-Claude est fait pour être porté par des godo comme toi." Moi, je dois dire que je ne sais pas trop ce que c'est un godo, ce que c'est un maître, ou même un moine. Mais Jean-Claude ici, dit: "Un moine, c'est celui qui fait un pas". Alors là, je veux bien. Alors là je suis d'accord: faire un pas, puis encore un autreŠ Si possible ensemble... C'est la pratique sans début ni fin, au-delà de nous mêmes. C'est très difficile de trouver une continuité, même dans zazen on n'y arrive pas; dans la vie encore moins. Zazen est l'idéal qu'il ne faut pas perdre de vue. En répétant la pratique jour après jour on l'installe au plus profond de nous-mêmes, dans notre corps, dans notre inconscient et même dans les illusions et dans nos doutes, dans la tempêteŠ Elle ne nous quitte pas, c'est au-delà de nous-mêmes.

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