HUIT MORTS À LA SAINT-PATRICK

par DENIS BOUREAU

Vendredi
Voyage, le TGV jusqu'à Massy, le RER jusqu'à Roissy, le bus jusqu'à l'aérogare 1, l'attente d'un avion en retard, le vol, l'aéroport de Dublin, le bus impérial jusqu'à la Heuston Station, une foule pour un train, le train pour Galway, trois heures de bocage normand, en pire. Par réaction, les gens sont chaleureux, la bière aidant. À son allure tranquille, le train se métamorphose en pub. Mon ordinateur n'aimant pas la bière je le ferme.

À Galway, une heure de voiture; le bocage se décompose. Nous sommes à un bout du monde. Seules les pierres poussent dans les champs. Des générations les ont cueillies et disposées en murets, créant un labyrinthe de parcelles. On mourait périodiquement de famine au siècle dernier. Enfin, au bout du chemin, une maison offerte au vent et à l'océan. Ici, pas de tourisme nautique. Le froid, l'humidité et quelques phoques noirs étonnés, semble-t-il, de la présence humaine.

Comme si les gens avaient pressenti ce que l'endroit tenait en réserve, il y a peu de monde, une vingtaine de personnes attendues, venant des quatre coins de l'Irlande. Le chauffage est en panne: la soute à fioul a été visitée. La négligence fataliste est une vertu pour ces descendants d'affamés (les autres se sont exilés). Le cuisinier n'étant pas arrivé, Alain et moi commençons à éplucher les légumes et à cuire le riz. La seule pièce supportable est la cuisine, avec sa gazinière. Nous mangeons une soupe de lentille chaude qui réchauffe tout juste le gosier. Il est tard. Allons-y, comme dirait un naufragé sur son canot, au lit. Le matelas est posé à même le sol. Malgré une couette made in Germany, les chaussettes, le pull, le manteau, l'écharpe bleue, la nuit promet d'être froide. J'en connais le déroulement. Pour commencer, on recherche la position la plus chaude possible. À chaque fois qu'on croit la tenir, on se contracte de peur de la perdre. Puis vient l'enfer, on est pris de tremblements tétaniques. Le plus dur arrive entre trois et cinq heures.

Aussi je m'allonge, pose les mains tranquillement sur mon bas-ventre et c'est parti pour une longue nuit d'expiration profonde sous le nombril, fi des principes, navigation glaciaire. Le froid succède au froid... J'essaie le chien de fusil, pêchant un cours instant de bien être pour vite reprendre la posture initiale. Ainsi passe le plus dur, le moment qui précède l'aube. Alain, avec qui je partage la chambre, n'est pas en meilleure posture. Et pourtant arrive le miracle de l'aube et avec lui cet infime réchauffement qui fait un bien fou. Je n'aurai pas beaucoup de temps pour en jouir. 6h30 le réveil. Douche chaude (l'eau est chauffée à l'électricité), mais le mélangeur est récalcitrant, si bien que je prends une douche brûlante. It's time to go to meditate.

Lundi.
Je reprends le clavier après la sesshin. Il m'est impossible durant une sesshin de faire quoique se soit d'autres. Réclusion hivernale. Ces notes sont donc du réchauffé.

Premier jour
Le premier zazen est dans la droite ligne de ce qui précède. Il fait froid. Le
shusso essaie d'allumer un feu. Dans ce pays sans arbre, les pierres brûlent mal. Le lignite est aussi humide que nous et rechigne à donner sa chaleur. En guise de dédommagement, il nous enfume. Nous expirons profondément dans le dioxyde en suspension. Alain, le godo, fait ouvrir la fenêtre, par laquelle le vent s'engouffre joyeusement, aérant notre froideur humide - et déjà ancestrale au regard de notre petit univers. L'immobilité est de mise en ce lieu. Après quelques dizaines de minutes, les premiers râles de la conscience se manifestent, mais ne rencontrent guère de succès auprès de ce corps de glace. Le kin hin vient interrompre quelques instants le discours du froid avec lui-même. Mais la glace est friable, même lorsqu'elle marche lentement. Nous reprenons le zazen sans approcher la sérénité des stalactites. Fin de la méditation.

Courte cérémonie, et chant cristallin comme il se doit. Nous sortons pour une petite promenade. Le beau temps matinal rit de notre torpeur et c'est encore gai de cette bonne blague - le soleil brille -, que nous rentrons dans notre maison bleue de froid pour manger la soupe traditionnelle.

Quelques moments de temps libre avant le prochain zazen. Alain tourne en rond jusqu'à créer une dépression, un maelstrom dont l'attraction ne devrait pas manquer de ramener le fioul et l'homme qui l'a subtilisé. Il n'y a vraiment pas d'autres moyens avec ses bougres d'Irlandais. La méditation reprend. Dehors, le soleil rigole franchement. Nous restons imperturbables, de glace dirait un écrivain de talent. Finalement, la petite cheminée a lâché prise. Crépitant légèrement, elle autorise la fumée à s'élancer vers le ciel, inspirée sans doute par la rectitude de nos postures. Nous ne lui en voulons pas de réchauffer d'abord ses propres pierres, nous savons que notre tour viendra un peu plus tard, tout à l'heure, au détour d'une expiration. Le moral cafouille mais a terminé sa dégringolade. Le soleil peut devenir silencieux et le godo entamer la danse des sutras, bercée par les vagues de l'océan qui nous fait face.

Cérémonie du repas. Repas. Après avoir mangé à même le frigo, je sors et le soleil de mars me réchauffe comme en plein été, j'en prends un bain allongé dans l'herbe rase. Alain, toujours tournoyant avec le problème de chauffage, me propose d'aller au village prendre un café. Dans le village, un mariage, heureux événement. La joie se lit sur les visages comme dans les habits, qui tranchent avec la désolation des lieux. Une belle vielle voiture étincelante se gare près de nous, mon dieu! c'est la mariée arrivant avec son père. Qu'elle est belle! Spontanément j'applaudis sans bruit et discrètement. Mais dans la tension de l'événement, la belle mariée entend l'inaudible et, tournant son gracieux visage, pose ses yeux dans les miens. Sans pudeur, d'un seul regard, elle me laisse lire le doute, l'appréhension qui précède son engagement. Tout le monde connaît exactement la teneur des contradictions de la vie humaine. Et ce n'est pas ès qualités de moine, mais avec ma fraîche expérience du froid humide, que j'enregistre cette plainte et, par la porte de son regard, invite la jeune femme à persévérer dans sa compréhension profonde. Un homme vient s'inquiéter de notre présence. La mariée a d'autres affaires qui l'attendent, et nous aussi. Retour vers la sesshin.

Le samu m'attend, participation au bon déroulement des choses, et cette fois il y a du monde autour de la gazinière chaude pour couper les légumes. Le travail est promptement exécuté. Je retourne dans ma chambre m'allonger quelque instant sur mon lit de pierre. Tourbillonnant de fioul et de chaudière en panne, Alain va et vient. Nous sommes à la Saint-Patrick, jour sacré entre tous pour ces sacrés irlandais peu sensibles à notre froide détresse. Seul Saint-Patrick, du haut de son paradis, aperçoit l'ouragan que menace de convoquer cette liebosienne dépression (du surnom d'Alain: Liebos).

Reprise du zazen, le dojo semble presque tiède comparé aux autres pièces. Indulgente pour son peuple, la petite cheminée irlandaise fait de son mieux. Calme dans le dojo. Un peu d'agitation, à un moment, dehors. La spirale a fini par aspirer en son sein le coupable et le fioul. Le calme se conforte. La respiration s'incline devant les mouvements immuables de l'océan à la patience sans mesure. Il ne fait pas plus chaud, mais l'impatience humaine est défaite, l'océan nous a oublié et, comme à l'origine, recouvre tout.

Alain marche droit, le chauffage fonctionne. Les murs, longtemps ignorés, boudent encore quelque temps cette chaleur qui sort de ses appendices métalliques. Dernier zazen. le reste de fraîcheur laisse imperturbé l'échange sans fin entre l'océan et le ciel, qui s'épousent l'un l'autre parfaitement bien que sans cesse en mouvement. Une courte cérémonie met fin à cet excellent premier jour de sesshin. Je vais me coucher au creux d'une nuit plus cossue, encore un peu ému du regard de la belle mariée et touché par le témoignage du ciel et de la terre aux épousailles parfaites.

Deuxième journée de sesshin
Hier, le froid maintenait chacun dans son lit pour ne pas laisser s'envoler le peu de chaleur qu'il possédait. Ce matin, bien avant l'heure, les uns et les autres s'activent déjà pour des affaires d'hygiène ou autre. Ce n'est pas correct, durant une sesshin, de se lever avant l'heure. Il faut se lever d'un bond au moment précis où passe la cloche. Ce que je fais... pour trouver la douche déjà occupée. C'est de la triche! Je me plante dans un coin pour voir sortir le coupable. C'est le
tenzo (responsable de la cuisine). Ok, je ne peux trop rien dire. Je m'engouffre sous la touche, et maîtrise ce matin le mitigeur comme un chef. Je le regarde de haut. Et vite au zazen.

Une deuxième journée de sesshin ressemble comme une soeur à une première journée de sesshin (subjectivement, c'est selon). Ce qui change aujourd'hui, c'est la chaleur, le confort et je m'y fais difficilement. Je m'étais bien calé dans le froid humide et si j'ai pu naguère laisser entendre quelques réflexions amères à ce sujet, c'est faute d'avoir oublié les réminiscences délétères d'une vie aisée. Rapidement apparaît le décalage entre le confort du milieu ambiant et l'inconfort de la personne si bien assise. Je m'explique: ce n'est pas le zazen qui est douloureux, mais le corps qui prend la posture. Le zazen devient en fait le miroir de l'état du corps. En ce qui me concerne, ce n'est pas fameux: excès en tous genres, semblerait-il. Le froid avait un côté anesthésiant qui désormais n'opère plus. Je m'arc-boute donc dans l'inconfort. Rapidement les tensions s'installent comme chez elles; les tendons et autre ligaments semblent manifestement trop courts; les muscles s'affligent de leur inactivité; la circulation sanguine se fait à contresens. Bref, toutes les particularités d'un corps usé s'offrent en éventail. L'esprit n'est pas en reste, vaquant au plus pressé. Comme dans un feu de broussaille, il n'y a pas grand-chose à faire, si ce n'est attendre que le vent faiblisse. Mais en Irlande, c'est rare ! La mer demeure imperturbable, insensible à mes piètres suppliques. Les nuages courent dans le ciel, pressés de s'éloigner de ce spectacle pitoyable. Le soleil, quant à lui, s'est carrément cassé. Les sutras dansent sans moi. Imperceptiblement, mais de manière continue, la nature pauvre de l'ego devient tout l'univers. Alain appelle cela étudier son karma. Soit, étudions.

Entre chaque zazen, je parcours à grandes enjambées les environs. Je salue une vache dans une petite parcelle, qui n'a pas plus de nourriture à se mettre sous la dent que moi d'illumination dans ma méditation. L'herbe ici pousse ras, le vent ne lui offrant pas d'autre issue. Par contre, les pierres poussent dru. Avec la nouvelle récolte, on pourrait doubler les kilomètres de petits murets. Mais apparemment, les paysans qui les ont montés ont tous disparu... (morts de faim?) La mer ressemble à une grande dame depuis qu'elle s'est refusée à mes suppliques. Je croise E. qui daigne lever les yeux vers moi, se promenant avec B. et M... Et toujours ces phoques qui me regardent du bout de leur moustache, la peau noire luisante en farandole et jasant avec des cris aigus: "Denis, qu'il est facile de nager!"

Alain, cet après midi, a laissé entendre que nous pourrions aller boire une bière au pub du village après le dernier zazen de la nuit. À la Saint-Patrick, tout le monde s'y retrouve et c'est un acte patriotique que de purger les tonneaux de Guiness ce jour-là. Je reconnais que l'idée m'a réjoui et, sans alléger le zazen, qui demeure aujourd'hui fastidieux, laissé l'espoir de réaliser aujourd'hui moi aussi des épousailles parfaites... entre la mousse et mes lèvres.

Après le dernier zazen, qui finit à 22h30, abandonnant Alain à ses responsabilités, T., son disciple, m'accompagne au pub. Nous prenons le petit van ex-véhicule des postes de la royauté britannique (prise de guerre?) et caracolons sur les petites routes du Conemara vers le pub, où se presse aujourd'hui une foule si nombreuse qu'on a du mal à imaginer qu'elle puisse habiter ce bout du monde. Consciencieusement, j'avale bière sur bière en répondant à quelques propos de T., me liant avec un Irlandais au visage taillé au couteau, au sens propre comme au figuré. Ravi de voir qu'il n'y a pas que les sutras qui dansent, sur fond de musique celtique et de femmes irlandaises. T. est en mission, il s'est arrêté de boire et, bien que je l'ai congédié plusieurs fois, m'attend patiemment pour me ramener au bercail. Je ne m'immergerai pas totalement ce soir en milieu indigène. Debout, en écoutant avec tous l'hymne national, j'avale la dernière bière.

Au bercail quelque temps avant l'aube. Tout danse le ciel, la terre, la mer, ma tête. Et ce n'est qu'une fois mon corps calmé que je rejoins mon lit.

Dernier jour de sesshin.
Je rampe jusqu'au dojo, me stabilise comme un rocher et c'est la dernière danse avec la femme de pierre.
Gen mai. Je fais mes bagages. Alain m'accompagne jusqu'à la voiture. Il me fait signe, je le regarde en m'éloignant. Il ne dépareille pas dans cette terre sauvage. La gare, le train, je sors mon clavier et tape au kilomètre. Dernier regard autour de moi. Mon voisin lit le journal; gros titre: "Eight die during Saint Patrick".

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