HOKYOZANMAI, LE SAMADHI DU MIROIR PRÉCIEUX
Tozan Ryokai
Avant-propos
L’Hokyozanmai (Samadhi du miroir précieux) de Tozan Ryokai
(807-869), est, dans l’ordre chronologique, le dernier des quatre grands
textes fondateurs du chan, après le Shinjinmei (Poème
de la foi en l’esprit) de Sosan (mort en 606), le Shodoka (Chant
de l’illumination silencieuse) de Yoka Daishi (665-713) et le Sandokai
(Fusion de la différence et de l’identité) de Sekito Kisen
(700-790).
La riche polyphonie de ce corpus s’orchestre autour d’un thème
central — la non-dualité, pour peu qu’on revienne à
la source de l’esprit, au-delà de toutes les dichotomies générées
par la pensée discursive —, à partir duquel chacun des auteurs
développe ses propres harmoniques. L’Hokyozanmai pousse
cette forme de pensée intuitive jusqu’à ses ultimes confins,
grâce à des métaphores poétiques fulgurantes, et
scelle ainsi un enseignement dont les résonances ont traversé
les siècles et les continents sans qu’il ne perde rien de sa vigueur
et de sa subtilité originelles.
Cet enseignement, celui du chan, est né en Chine de la fusion entre le
taoïsme et l’école du bouddhisme mahayana apparue en Inde
et apportée en Chine au VIe siècle par Bodhidharma. Il a indéniablement
gardé la trace de son origine et nourrit une affinité particulière
avec les enseignements de Vimalakirti et Nagarjuna, mais l’apport chinois
(taoïste) a élagué certains aspects un peu «fleuris»
du bouddhisme ancien venu de l’Inde — goût pour la controverse
métaphysique, panthéon de divinités, propension à
la religiosité et recours à un style quelque peu emphatique...
— pour n’en garder que l’essentiel et donner ainsi naissance
à quelque chose de plus dépouillé, un pragmatisme radical
pourrait-on dire, dans la mesure où, en posant l’«expérience
intime de la réalité» comme seul et unique impératif,
il disqualifie toutes les préoccupations d’ordre mystique, ésotérique,
doctrinal ou rituel.
C’est ce courant du bouddhisme mahayana fortement empreint de taoïsme
que Dogen a ramené de Chine au Japon au XIIIe siècle et qui s’est
développé dans l’Archipel sous le nom de zen, en s’imprégnant
au passage d’une teinte plus rigoureuse et formaliste, mais sans rien
perdre de ce qui constitue sa «moelle». Il est maintenant passé
en Occident, où il connaît une certaine vogue, malheureusement
fondée trop souvent sur des malentendus.
Les textes anciens offrent un excellent outil pour lever ces équivoques
en revenant à la source. Il se trouve toutefois qu’ils sont difficiles
à aborder, en raison des nombreuses références qu’ils
font à un bagage culturel étranger au néophyte, en raison
aussi des problèmes de traduction. Outre les difficultés inhérentes
au passage du chinois ou du japonais aux langues européennes, les textes
anciens offrent une résistance particulière, liée à
leur archaïsme même, et les traductions disponibles ne font souvent
qu’aggraver cette opacité.
Deux voies d’accès s’offrent à qui veut surmonter
ces obstacles. La première est extérieure, c’est l’érudition
et l’étude académique. La seconde est intérieure,
c’est l’expérience intime de la pratique transmise. L’une
s’attaque aux branches, l’autre à la racine. Ces deux approches
ne sont en aucun cas incompatibles, mais en ce qui me concerne, n’étant
ni historien des religions, ni sinologue, ni japonologue, je me rattache exclusivement
à la première, et la seule autorité que je puisse revendiquer
pour me permettre de publier un livre de commentaires sur l’Hokyzanmai
est celle de l’expérience intime, acquise au fil du temps à
travers la pratique et l’enseignement du zen, d’abord sous l’aile
de Taisen Deshimaru puis à mon propre compte.
Restait la question du choix de la traduction à partir de laquelle formuler
mes commentaires. J’ai privilégié ici celle que nous a laissée
Taisen Deshimaru, mais je l’ai modifiée ici et là en empruntant
aux versions existantes en langue anglaise. Il m’a semblé en effet
que, si la traduction de Maître Deshimaru est en règle générale
très éclairée (de l’éclairage intérieur
dont je parlais plus haut), elle souffre parfois de maladresses et de lourdeurs
dues au fait que son auteur maîtrisait mal l’anglais et ne savait
pratiquement rien de notre langue.
Mais je me suis heurté à un obstacle plus difficile à surmonter,
et je demande au lecteur d’en prendre acte. Avant d’être couchés
par écrits, les enseignements qui constituent le corps de ce livre ont
été donnés oralement, pris en notes, fidèlement
retranscrits et imprimés sous formes de petites brochures. Le caractère
oral de la transmission est une marque du zen. La lignée de Deshimaru
a en outre ceci de spécifique que l’enseignement, appelé
kusen, y est donné, non pas sous forme d’exposés
ex cathedra (teisho), mais dans l’intimité du dojo pendant
les séances de méditation. Cette méthode a le précieux
avantage de permettre une transmission «de coeur à coeur»
(i shin den shin), c’est-à-dire directement de l’esprit
de l’enseignant en méditation à celui des pratiquants eux
aussi en méditation, et donc plongés dans un état de réceptivité
profonde, «au-delà de la lettre et des mots». Elle a par
contre l’inconvénient de mal se prêter à la forme
écrite, qui n’a pas les mêmes registres, ne rend pas compte
des silences et s’accommode difficilement des répétitions*.
Pour rassembler les brochures originelles en un livre**, j’ai donc été
contraint de procéder à un travail d’émondage et
de réécriture (d’autant que mes commentaires de certains
passages de l’Hokyozanmai n’avaient pas été
pris en notes), naviguant en permanence entre deux écueils: d’un
côté le danger, en collant de trop près au caractère
oral, incantatoire, répétitif, de produire un écrit parfaitement
indigeste, car le cerveau du lecteur ne fonctionne pas sur le même mode
que celui d’une personne assise en méditation; de l’autre
côté le risque, en cherchant à «resserrer les boulons»,
de produire un texte trop construit qui, de ce fait, trahirait l’esprit
du poème de Tozan.
Toujours est-il que le seul propos de ce livre est de convaincre le lecteur
que les enseignements anciens nous sont parvenus inaltérés, que
les grands maîtres du XXe siècles, tels Kodo Sawaki et Taisen Deshimaru,
pour ne citer qu’eux, transmettent le même message que les fondateurs
et que ce message, de portée universelle, est plus pertinent que jamais
dans l’Occident d’aujourd’hui.
Luc Boussard, mai 2011
* Outre le kusen, les séances de zazen sont parfois l’occasion de mondo (questions-réponses). Malgré le caractère intrinsèquement oral de ces échanges, nous en avons gardé quelques extraits, mis en retrait dans le corps du texte.
** Le découpage du livre est conforme à celui des brochures et les titres des sept chapitres reprennent ceux des sept brochures.