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Hakuin L'homme des extrêmes
"Les oreilles deviennent sourdes
Les yeux aveugles
Dans le vide de minuit
Le corps est perdu"
Hakuin (1685-1768)
L'homme : Maître zen de la lignée rinzai*. Disciple de Dokyo Etan, maître de Torei Enji. Peintre, calligraphe et écrivain de grande renommée.
Son histoire : Né dans une famille de la petite noblesse, Hakuin fut grandement influencé par sa mère, très dévote. Il entre à 15 ans dans un monastère rinzai* et reçoit l'ordination. Il change plusieurs fois de maître jusqu'à ce que, rongé par le doute, il se plonge dans l'étude de la littérature profane et décide de devenir "un des artistes majeurs de son temps"1. Résout ses doutes et renonce à l'art pour se dévouer au zen. Apprend la mort de sa mère, qui renforce encore sa détermination. Perce le koan* Mu2, et fait l'expérience d'une grande illumination grâce au son lointain d'une cloche. Rencontre Dokyo Etan, qui le frappe et l'insulte quand il se vante de sa réalisation. Reste quelque temps auprès de Dokyo, dont il est considéré comme l'héritier spirituel bien qu'il ait lui-même avoué n'avoir compris son enseignement que longtemps après sa disparition. La pratique intense de la méditation sur les koan* lui procure de graves troubles nerveux, la "maladie du méditant". Se guérit dans les montagnes auprès d'un ermite taoïste. Revient au monastère, totalement délabré, où il a reçu l'ordination. Le restaure. Écrit des commentaires sur les principaux textes du zen rinzai*. Parvient à l'éveil suprême en comprenant le sens profond du Sutra du Lotus. Sa renommée s'accroissant, achète un autre monastère à la tête duquel il place son disciple Torei Enji. Meurt dans son temple après avoir certifié 99 disciples. Son Šuvre peinte date des 25 dernières années de sa vie.
Son enseignement : Regarder au dedans et pratiquer la "méditation dans l'activité". Importance de la vie monacale et du travail quotidien.
Épisodes marquants : Ses illuminations successives, liées à la résolution des koan* (nature de Bouddha, mu) et à la compréhension du Sutra du Lotus.
Le Hakuin du petit portrait de Reikai-Vendetti produit un effet saisissant : sur un fond ocre rouge se détache le visage extrêmement pâle du moine, émergeant du col d'un kolomo* (si c'en est un) marron et bleu qui a tout l'air d'une vieille robe de chambre et souligne la maigreur décharnée des épaules et du dos voûté. Le visage, percé par les deux taches de charbon des yeux, si rapprochés qu'ils louchent, au dessus d'un nez massif et évasé, est constitué d'un lacis de traits blancs cernés de bleu. L'objet de la contemplation de Hakuin doit être terrible ; c'est en tout cas ce que suggère la fixité du regard. On comprend mieux quand on lit le poème qui accompagne le portrait (celui qui est cité ici en exergue) : c'est de l'agonie qu'il s'agit. Pourtant, ce visage n'exprime pas la crainte mais plutôt la clairvoyance et la tristesse, teintées de désapprobation par la moue que dessine la commissure des lèvres. Serait-ce qu'au-delà de l'agonie le regard fixe du vieillard est un miroir aveugle où vient se refléter le spectacle de la souffrance et de l'ignorance humaines ?
Quant au Hakuin assis du tableau grand format, avec son kyosaku* bien en main, on sait à quel spectacle il assiste sans broncher : la sarabande des bouddhas et des démons ; c'est Reikai-Vendetti lui-même qui le dit : "Je suis parti d'un autoportrait et du texte où Hakuin écrit : 'Détesté par un millier de bouddhas dans le royaume des bouddhas, / haï par tous les démons dans le monde des démons,/ cette tête chauve, aveugle et puante / apparaît encore sur une feuille de papier. / Sacrebleu !!!' J'ai voulu rendre la juxtaposition de la pureté et de la souillure. J'ai tenté de trouver un équilibre entre le monde des démons - la haine, l'agressivité - et celui des Bouddha, de mettre Hakuin dans cette situation où lui même s'est placé : détesté autant par les bouddhas que par les démons. C'est pourquoi les deux teintes dominantes sont le rouge et le blanc. Le visage et le kesa* sont blancs, la robe est rouge. La lumière sur le visage est blanche. Cette relation vibratoire entre le blanc et le rouge crée une opposition et en même temps tient tout l'ensemble. Hakuin le dit lui-même : 'On ne peut séparer l'enfer du paradis.' Tout compte fait, le zen ce n'est ni l'enfer ni le paradis, il est au-delà de l'un et de l'autre."
L'enfer, à vrai dire, occupe une place déterminante dans la vie de Hakuin. Enfant délicat à l'imagination enfiévrée, il entend à l'âge de huit ans un sermon sur les supplices des huit enfers brûlants, et il en éprouve un tel effroi qu'il passe la nuit sans dormir, les yeux pleins de larmes. Un peu plus tard, une expérience au bain, dont l'eau est chauffée par un grand feu de bois, ravive sa terreur. Puis un spectacle de marionnettes où un moine résiste à la brûlure du feu l'incite à faire vŠu d'entrer dans les ordres. En 1703, alors qu'il est déjà moine de l'école rinzai*, une autre histoire de violence et de mort - celle de Ganto3 -, le plonge dans le désespoir et le doute au point qu'il envisage de retourner à la laïcité. L'obsession de l'enfer qui semble avoir accompagné Hakuin tout au long de sa vie de moine se retrouve dans l'Šuvre du peintre, où les démons pullulent.
Hakuin occupe dans la lignée rinzai* une place aussi importante que celle de Dogen dans la lignée soto*, à tel point qu'on le qualifie souvent de père du rinzai* moderne. Il réforma de fond en comble cette école, en déclin depuis plusieurs siècles, et bouleversa l'enseignement des koan* en le réintégrant dans la pratique de la méditation assise, le zazen*, dont il a chanté les vertus. Comme son ancêtre Hyakujo, il insistait beaucoup sur l'importance du travail et de la discipline monacale. Ses descriptions des aspects psychologiques de l'illumination (kensho, ou satori*) et du chemin qui y conduit sont d'une précision clinique. C'est ainsi qu'il explique à ses disciples que, par l'"esprit d'investigation", ils sont certains d'atteindre à un "état de fixation" où "ils se sentent extraordinairement transparents et débarrassés de toute impureté, comme s'ils étaient dans un grand bassin de cristal, ou enfermés dans un bloc immense de glace compacte"4.. Ailleurs, il leur dit : "Si vous voulez arriver à la vérité non adultérée du non-égotisme, vous devez une fois pour toute lâcher prise et tomber dans le précipice, d'où vous vous relèverez nouvellement éveillés et en pleine possession de vos vertus."5 Pour expliquer le lâcher-prise du pratiquant, il le compare à celui d'un homme accroché par les mains à un buisson au-dessus d'un précipice : "agrippé par ses propres forces à un koan*, [l'adepte du zen] finit par se trouver à la limite de sa tension mentale, et il arrive à un point mort. [...] Tout à coup, il trouve son esprit et son corps balayés de l'existence en même temps que le koan*. C'est ce qu'on appelle 'lâcher prise'. Lorsqu'on se réveille de la stupeur et qu'on retrouve le souffle, c'est comme lorsqu'on boit de l'eau et qu'on sait par soi-même qu'elle est fraîche. C'est une joie inexprimable."6
Sans doute pour échapper aux exigences des riches protecteurs et aux ingérences gouvernementales, Hakuin s'installa délibérément dans un petit monastère, qu'il trouva dans un état de délabrement total7 et qu'il restaura en compagnie des disciples qui affluèrent en si grand nombre qu'il fallut transformer tout l'espace environnant sur un rayon de cinq kilomètres en lieu de pratique. Il se consacrait entièrement à l'enseignement, à travers l'éducation de ses disciples, mais aussi à travers la peinture, la calligraphie, les commentaires de textes et les lettres qu'il écrivait à toutes sortes de correspondants, car il voulait promouvoir un zen accessible à tous, et non pas réservé aux religieux ou à l'élite sociale.
Le personnage ne manque pas de paradoxes. Extrêmement rigoureux et exigeant dans son enseignement, il affectionne par ailleurs la langue populaire et les expressions familières et argotiques ; on trouve même dans ses écrits des histoires amusantes et des chansons folkloriques. Son caractère extrêmement sévère ne va pas sans un humour ravageur, dont sa peinture témoigne amplement, et son enseignement lui-même semble contradictoire : tantôt il se montre très tolérant, ouvert à la morale confucianiste, au shintoïsme* ou à l'invocation du nom du Bouddha (nenbutsu) et favorable à la méditation assise, tantôt il ne reconnaît de légitimité qu'à la méthode des koan* et taxe d'hérésie les pratiquants du nenbutsu, ceux du "zen de l'illumination silencieuse" (mokusho zen, le zen soto*) - à qui il reproche leur "assise sans rien faire" - et tous les "imposteurs [qui] attirent dans leurs filets de braves jeunes gens, pleins de bonnes résolutions, et les transforment en un ramassis de crétins aveugles et chauves"8.
Signalons que le goût de Hakuin pour une pratique un tantinet jusqu'au-boutiste lui a joué des tours, notamment lorsqu'il s'est trouvé atteint d'une "maladie du méditant" que ses contemporains ont jugée incurable. Il en fut finalement guéri par un ermite dont l'ordonnance : "Rassemblez les flammes de votre cŠur et placez-les au-dessous du nombril et sous les pieds, ainsi votre poitrine se rafraîchira... Emplissez énergiquement la partie inférieure de votre corps d'énergie spirituelle"9 , rappelle étrangement les instructions que l'on peut entendre dans les dojos* du zen soto* pendant la pratique de zazen* et de kinhin*. Dans l'école soto* en effet, où rien n'est plus précieux que la condition normale, les états extrêmes que cultivaient Hakuin et les maîtres rinzai* sont considérés comme des productions mentales qu'il vaut mieux laisser passer en plaçant sa concentration dans le hara (le centre de l'énergie vitale qui se situe sous le nombril) et, pendant kinhin*, en mettant tout le poids du corps sur la racine du gros orteil, tout en faisant descendre la respiration et l'énergie de la poitrine vers l'abdomen.
En tant que peintre, Hakuin, qui est considéré comme l'un des plus grands maîtres, excelle par l'exubérance et la liberté. Ses Šuvres, d'un extraordinaire dynamisme, ont un caractère narratif qui fait penser à la bande dessinée.
1. L'art zen, Stephen Addiss, Bordas, 1992. (retour)
2. Mu, premier koan* du Mumonkan*, et sans doute le plus célèbre de tous avec le fameux "applaudissement d'une seule main" inventé par Hakuin. Voici le koan* mu tel qu'il est exposé dans le Mumonkan* : "Un moine demanda à Joshu : 'Le chien a-t-il la nature de Bouddha ?' Joshu répondit 'mu'." Mu, qui est un terme de négation, n'a pas ici le sens de "non", mais une connotation plus proche de l'absence, de la vacuité. (retour)
3. Ganto, maître zen chinois (828-887) connu pour sa grande sagesse. Il était entouré de nombreux disciples qui s'enfuirent tous quand le temple fut attaqué par des pillards. Ceux-ci le trouvèrent seul, assis en zazen*, et l'assassinèrent. Il poussa alors un cri si terrible qu'on l'entendit "à dix lieues alentour". (retour)
4. Essais sur le bouddhisme zen, D.T. Suzuki, deuxième série, Albin Michel, 1972, p. 135. (retour)
5. Ibid., p. 100. (retour)
6. Ibid., p. 100-101. (retour)
7. "Il n'y avait pas de toit et les étoiles y brillaient la nuit. Pas de plancher non plus. (...) Tous les biens dépendant du temple étaient entre les mains des créanciers et les biens des prêtres étaient détenus en gage par les marchands", peut-on lire dans les Essais sur le bouddhisme zen de D.T. Suzuki (première série, Albin Michel, 1972, p. 404). (retour)
8. Le rugissement du lion, Taisen Deshimaru - Philippe Coupey, Éditions du Rocher, 1994, p. 308. (retour)
9. L'art zen, Stephen Addiss, Bordas, 1992, p. 105. (retour)
GLOSSAIRE
Dojo : lieu de la pratique dans le zen comme dans les arts martiaux. Dans le zen, salle réservée à la pratique de zazen*.
Kesa : vêtement du moine zen remis par la maître lors de l'ordination. Le kesa est un objet de vénération ; en le revêtant pendant zazen*, drapé au dessus du kolomo*, le moine zen prend refuge dans l'éveil du Bouddha et l'enseignement transmis.
Kinhin : marche rythmée sur la respiration pratiquée pendant l'intervalle séparant les deux parties d'une séance de zazen*.
Koan : phrase paradoxale sur laquelle les pratiquants du rinzai* sont invités à méditer pour atteindre le satori*. Le soto, qui considère que tout est koan, autrement dit que tous les phénomènes de la vie sont actualisation de la vérité ultime, n'utilise pas les koan comme outil de méditation.
Kolomo : robe des moines zen.
Kyosaku : "bâton d'éveil". Bâton à l'extrémité aplatie dont le maître ou son assistant se sert pendant zazen pour frapper les épaules (muscle trapèze) des disciples somnolents ou trop agités.
Mumonkan : (Wu men kuan) La porte sans porte, recueils de 48 koan* assemblés et commentés par Mumon en 1229.
Rinzai : lignée zen fondée par Rinzai (Lin chi, mort en 868) et dont l'origine remonte à Nangaku, disciple d'Eno. L'école rinzai - qui, à côté du soto*, constitue l'un des deux grands courants encore vivants du zen -, insiste sur l'obtention du satori* et utilise les koan* comme outil de méditation.
Satori : appelé aussi kensho, l'éveil. Alors que les moines rinzai* pratiquent zazen* pour l'obtenir, l'école soto* pose que zazen* lui-même est satori en tant qu'il est retour à la condition originelle du corps-esprit.
Shinto (shintoïsme) : "la voie des dieux", culte indigène du Japon, polythéiste et animiste.
Soto : école du zen fondée par Tozan et Sozan et remontant à Seigen, disciple d'Eno. Également appelée "zen de l'illumination silencieuse", par opposition au "zen de la contemplation des mots" caractéristique de l'école rinzai*. Le soto a été introduit au Japon par Dogen au XIIIe siècle.
Zazen : posture assise, jambes croisées et dos droit, telle qu'elle est amplement décrite dans les zazenshin (Principes du zazen) de Wanshi et Dogen. La respiration est douce et profonde, l'esprit observe les pensées sans les suivre ni les entretenir. Dogen fait de shikantaza -l'assise sans objet - le début et la fin de la pratique de la voie, l'absorption de l'individu dans la totalité du réel.
L'ouvrage dont ce texte est
extrait, Pélerinage chez les maîtres
éminents,
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