Le goût ancien

Une sélection de poèmes chinois et japonais mais aussi d'autres cultures.
Revenez souvent... Les poèmes ici entrent et sortent à loisir, franchissant avec aisance les portes vitrées du
engawa (véranda).

Le poème achevé, dieux et démons en sont stupéfaits
Du Fu (712-770)

ça m'est venu. être là. fenêtre, table, pluie. ça m'est venu. je suis dans le dedan. dan le dedan du dedan et encore. au-delà. dan le dedan du dedan dedan. en arrière du dedan dedan. à l'ombre. ça m'est venu. ça viendra encore. être là. dans l'ombre du dedan dedan. à l'abri de la flotte. dehors. et nous tous au dedan là à l'abri de la flotte. à l'ombre. sur la planche. ça m'est venu. être là. avec le dedan de mon dedan. des nuits.
Fred Griot Book 0

Allons ! Faisons jaillir des fleurs, versons du vin délicieux,
Crevons le plafond de l'Univers , préparons de nouveaux desseins.
Hafiz

Dans l'eau de l'esprit
Sans souillure
Se mire le clair de lune.
Même les vagues s'y brisent
Et deviennent lumière.
Dogen Kigen (1200-1253)

Le monde,
A quoi le comparer?
Au reflet de la lune
Dans une goutte de rosée
suspendue au bec d'une grue.
Dogen Kigen (1200-1253)

Comme l'herbe en hiver
Invisible sous la neige
Le héron blanc
Dans sa propre forme
Reste dissimulé
Dogen Kigen (1200-1253)

Etrange en vérité est la voie qui mène au mont Froid.
On n'y voit nulle ornière ni empreinte de sabot.
Les vallées serpentent à perte de vue,
Les cimes escaladent le ciel.
L'herbe scintille de rosée
Et les pins murmurent sous la brise.
N'as-tu pas encore compris?
La réalité demande à l'ombre le chemin.
Hanshan (env. VIIIe siècle)

Dans ma manche une balle à cinq couleurs valant mille onces d'or
j'ose dire que mon adresse est sans égale
si on me demande mon secret:
un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept.
Ryokan (1758-1831)

Mon ami,
Assieds-toi,
Cesse tes allées et venues.
Ton ombre qui s'agite
sur l'eau
Trouble la sérénité
des poissons.
Bing Xin (née en 1902)

O joie!
L'hiver est parti
Le pêcher en fleurs
m'envoie des confettis

Albert de Neuville, Haikais et tankas, épigrammes à la japonaise (1908)

Un avis m'appelle vers la mosquée,
L'autre vers la coupe.
Pourtant le vin, l'aimée et moi
Sommes mieux crus dans une taverne
Que cuits dans un monastère.
Omar Khayyam

Je prends la coupe et je la tends
Je ne suis que le roi du rien
mais dans ma coupe je vois tout,
et je pense
et je parle royalement.
Hafiz est ivre,
En lui le chant vient du mouvement des mondes
Hafiz

Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir

Voie lactée ô soeur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses
Guillaume Apollinaire

Remplis la coupe: le jour naît,
lilial comme la neige;
Apprends du vin quelle est la couleur du rubis.
Prends deux morceaux d'aloès
et éclaire l'assemblée:
Fais un luth avec l'un, une torche avec l'autre.
Omar Khayyam

Ma Muse est grise ou blonde...
Je l'aime et ne sais pas;
Elle est à tout le monde...
Mais - moi seul - je la bats!
Tristan Corbière, Les Amours jaunes, Bohème de chic

Va vite, léger peigneur de comètes!
Les herbes au vent seront tes cheveux;
De ton oeil béant jailliront les feux
Follets, prisonniers dans les pauvres têtes...

Les fleurs de tombeau qu'on nomme Amourettes
Foisonneront plein ton rire terreux...
Et les myosotis, ces fleurs d'oubliettes...

Ne fais pas le lourd: cercueils de poètes
Pour les croque-morts sont de simples jeux,
Boîtes à violon qui sonnent le creux...
Ils te croiront mort - Les bourgeois sont bêtes -
Va vite, léger peigneur de comètes!
Tristan Corbière, Les Amours jaunes, Petit mort pour rire

La première tour s'est dressée
Dans une ivresse de lumière.

La seconde pour se dérober
A la montée de l'ombre.

Les suivantes, toutes les autres,
Ont retenu l'odeur des caves.
Jacques Malgan, La ville-(VI), Cercle angevin de poésie

Qui peindra la splendeur colorée des fleurs, leur jaillissement irrésistible parmi les blés mûrs et fatigués? Elles redoublent d'ardeur et de fièvre, à l'instant que la faucille s'apprête à les trancher d'une caresse!
Hermann Hess, La scierie du marbrier

Me voilà libre et solitaire!
Je serai ce soir ivre mort;
Alors, sans peur et sans remords,
Je me coucherai sur la terre.

Et je dormirai comme un chien!
Le chariot aux lourdes roues
Chargé de pierres et de boues,
Le wagon enragé peut bien

Écraser ma tête coupable
Ou me couper par le milieu,
Je m'en moque comme de Dieu,
Du Diable ou de la Sainte Table!
Baudelaire, Le vin de l'assassin

Le chant que je devais chanter n'a pas été chanté jusqu'à ce jour.
J'ai passé mes jours à accorder et à désaccorder ma lyre.
Je n'ai pu trouver le juste rythme; les mots n'ont pas été bien assemblés; il reste seulement l'agonie du souhait dans mon coeur.
La fleur ne s'est pas ouverte; seulement, auprès d'elle, le vent soupire.
Je n'ai pas vu sa face, je n'ai pas prêté l'oreille à sa voix; seulement, j'ai entendu ses pas tranquilles sur la route devant ma maison.
Rabindranath Tagore, Gitanjali 13

O insensé, qui essaies de te porter sur tes propres épaules! O mendiant, qui à ta propre porte viens mendier!
Rabindranath Tagore

Un pasteur mène-t-il cet immense troupeau
De mondes cheminant dans l'horreur de l'espace?
Et tous ces mondes-là, que l'éther vaste embrasse,
Vibrent-ils aux accents d'une éternelle voix?
- Et l'homme peut-il voir? peut-il dire: Je crois?
la voix de la pensée est-elle plus qu'un rêve?
Rimbaud, Soleil et chair

Tirer l'épée, couper l'eau du fleuve: elle coule de plus belle
Remplir la coupe, y noyer les chagrins: ils remontent, plus vifs
Rien qui réponde à nos désirs en ce bas monde
À l'aube, cheveux au vent, en barque nous voguerons!
Li Bo, trad. F. Cheng

Le mont d'automne recueille le reste du couchant
Un oiseau vole à la poursuite de sa compagne
Par intermittence chatoie le vert-bleu
La brume du soir, elle, est sans lieu
Wang Wei, trad. F. Cheng

"Quelle est ma vraie nature?"
Demande le crabe au navet
"En enfer"
Répond la marmite

Reikai Vendetti, 1945-2001

Sur le gravier du jardin
Ondes du rateau?
La griffe du chat
Jacques Poullaouec, Haïku du chat

La chatte sur le toit court
Une souris de lumière
Par la gouttière a fui
Jacques Poullaouec, Haïku du chat

Posée sur la neige
La chatte
Clé de sol!
Jacques Poullaouec, Haïku du chat

Je me demande: que fait-elle à cette heure,
La douce Rita, mon Andine
Des roseaux et des cerisiers sauvages?
Ah, cette lassitude m'étouffe, et le sang somnole
Comme un alcool paresseux dans mes veines.
Je me demande: que fait-elle de ces mains
Habituées, en un geste de pénitence,
À repasser des blancheurs d'amidon,
Dans l'après-midi finissant?
Ah, cette pluie m'enlève tout désir de poursuivre.
Je me demande: qu'est-il advenu de son jupon de dentelle,
De ses souffrances, de sa démarche,
De son parfum de canne à sucre au printemps, là-bas?
Elle doit être près de la porte.
Les yeux fixés sur un nuage rapide.
Un oiseau sauvage sur le toit de tuile poussera un cri,
Et frissonnante elle dira enfin:
"Mon Dieu, il fait froid!"
César Vallejo,
La douce Rita

À chaque être croisé,
Un rêve croisé.
Et moi rêvant leurs rêves
Rêvant que je les croise,
Je cherche du regard
Le rêveur qui nous rêve.
Luc Boussard, inédit

L'Adorée, la Lointaine
Est à la maison
Et moi, errant, je la cherche
au bout du monde.
L'eau transparente
Est dans la cruche
Et moi, errant, je cours la bouche en feu.
Hafiz, cité par Majrouh dans Le Voyageur de minuit

Je vis, je meurs; je me brûle et me noie.
J'ai chaud extrême en endurant froidure;
La vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis entremêlés de joie;

Tout à un coup je rie et je larmoie,
Et en plaisir, maint grief tourment j'endure;
Mon bien s'en va, et à jamais il dure;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène;
Et quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
Louise Labbé, Sonnets, VIII

Les gouttes de pluie pleurnichaient: "Coupées de la mer nous voilà toutes!"
La mer par un rire répondit: "Un tout, nous le sommes; nous sommes le Tout
Pas d'autre Dieu que nous tous; en vérité, Lui, c'est nous tous;
Un point dans le cercle du Divin, voilà ce qu'est chacun de nous."
Omar Khayyam

Tant que durera la fascination, tant que règnera la destruction, l'arbitraire et l'indignité, toi et moi seront des exilés. Mais si le véritable Moi est l'exilé des exilés, qui sait s'il ne nous conduit pas à l'exil de tout exil? Qui sait si cet exil de tout exil ne serait pas, alors, la clef de notre errance?
Sayd Bahodine Majrouh, Chants de l'errance

J'ai vu un homme retiré sur un terrain pauvre. Il n'était
Ni hérétique ni musulman. Il n'avait richesses ni Dieu
Ni certitude ou vérité. Il n'avait ni loi ni principes
Dans ce monde ou l'autre monde, un tel courage qui l'a eu?
Omar Khayyam

L'automne est arrivé,
Que j'attendais de revoir.

Mais pourquoi la lune ce soir
M'empêche-t-elle de dormir?

Dogen, Sanshô Dôei

Le temps est une présence d'abeilles dans un buisson très sec.
Les noeuds du bois, les veines de la roche et les grands gels sans cassure sont aussi le temps et le temps.
Jours nomades, coulez, entourez ce château comme une île des âges, mais sans le mouiller d'une goutte.

Ici le temps n'existe plus qu'au battement d'un coeur précieux.
Norge, La Belle endormie

L'homme se met en marche. Et dans un rêve sa mère entend ce pas ferré qui sonne sur la route.
Norge, L'Imposteur

Ô feu qui éteins le feu,
Ravage cette maison !
Brûle et prends ma raison,
Fais-moi fou à nouveau !

Rumi

Ô pèlerins de la Kaaba, où êtes-vous,
où allez-vous? Accourez!
Il est ici l’Aimé que vous cherchez!
La Maison et sa splendeur,
Vous l’avez bien décrite,
Mais parlez-moi aussi du Maître du Logis.
Si vous voyez sans forme la forme de l’Aimé,
Alors vous vous connaîtrez vous-mêmes:
À la fois Maître du Logis, Maison
et Pèlerinage.
L’Aimé est votre voisin,
Et vous errez sans fin au désert.
Dans quel espoir, ô pèlerins?
Rumi

Loqmân de Sarakhs dit: "O monDieu, je suis vieux
et je suis incertain et je suis égaré.
Un esclave vieilli a droit à quelque joie

et qu'on lui mette en main l'acte qui l'affranchit.
Regarde-moi, mon roi: voici qu'à te servir
mes cheveux noirs sont devenus comme de la neige.
Je suis plein de tristesse, accorde-moi la joie;

je suis vieux, fais-moi la grâce de m'affranchir."
Une voix dit: "Sais-tu, ô l'élu entre tous,
que de celui qui veut quitter la servitude,
la conscience et la raison sont effacées:
sois prêt à t'en défaire, si tu le veux, et marche.
"O mon Dieu, dit Loqmân, Toi seul est mon désir
et peu m'importent ma conscience et ma raison."
Et il sortit de la raison, de la conscience,
tout en dansant, battant des mains, dans sa folie,
Disant: "Je ne sais plus désormais qui je suis.
Je ne suis plus esclave certes, que suis-je donc?
De servitude, point; de liberté pas plus.
Mon coeur ne connaît plus la peine ni la joie.
Je ne sais plus: serais-Tu moi, ou suis-je Toi?
Je suis perdu en Toi, le Deux est aboli."
Attâr, L'Union mystique

Alors se lève radieuse,
Elle se lève alors, inoubliable,
L'aurore de la vieille, très vieille et plus certaine chaque jour merveille...
... Alors, pétale par pétale, comme un essaim de lèvres pâles,
Alors, de feuille en feuille, l'herbe se colore à cette fête,
Les pauvres fleurs fanées redressent lentement la tête
Au sûr appel d'un ciel où saigne un trou d'étoile.
Tristesse et allégresse, insulte et récompense, les larmes et le rire,
Qu'importe ! Nul visage ne porte désormais les rides de son âge,
Nos traits s'effacent dans l'envol des heures
Et les paroles qu'autrefois j'aurais dû dire
Redisent le silence d'autrefois.

(Monny de Boully, Er l'Arménien)

Si tu fermes la main, le monde te restera fermé comme un poing.
Si tu veux que le monde s'ouvre à toi, ouvre d'abord la main.
(Lanza del Vasto,
Principes et préceptes du retour à l'évidence)

J'étais au commencement des arbres
dans cette étendue.
Aussitôt qu'une saison se dissipait,
la nudité s'inclinait devant moi.
Aussitôt que me gagnait une quiétude,
le soir m'ébranlait de toute sa force.
Aussitôt qu'un nuage s'apprêtait
à étancher ma soif
,
l'ivresse de l'éveil me surprenait
dans les bras des invocations.
Je suis encore au commencement des arbres dans les champs
de solitude,
dans leurs vertes profondeurs
dont le vertige ne cesse
je suis encore au commencement des arbres.
Dans mon coeur
un vent
un ombrage
et un bruissement
semblable au début de la pluie,
à la fin de l'automne
.
(Widad Benmoussa, Bruissement)

dès qu'ils entendent que j'ai terminé de scander un livre,
des quatre côtés les paysans arrivent
les plus robustes portent les houes et les bêches,
les plus chétifs sont chaussés de sandales de chanvre
ceux qui sont en congé sont coiffés de chapeaux de bambou,
ceux qui travaillent portent des fagots de bois
ils m'invitent à m'asseoir au pied d'un grand arbre,
et là tous ensemble nous ouvrons notre poitrine et notre coeur
"cette année nous avons souffert du vent et de la pluie
et n'avons pas encore piqué les jeunes pousses
nous vous entendons, sire, scander un livre à voix haute,
n'est-ce pas parce que vous préparez le concours impérial?"
j'aime leur nature authentique et sincère
leurs paroles sont celles de jeunes enfants
à chacun j'offre une coupe de vin
pêle-mêle sur la mousse nous nous étendons
(Yuan Mei, Divers plaisirs de la villa Sui, Moundaren, 2000)


Sous le fleuve céleste
au coeur de la nuit
ivre un homme danse

(Santoka, zen saké haiku, Moundaren, 1990)

 

Automne,
Saison royale
Pour l’écureuil et le glaneur.
le vagabond touche sa retraite,
Le va-nu-pieds sa pension :
Pommes, noix, raisins à profusion,
Châtaignes et champignons
Sur une nappe de feuilles mortes.
À chaque étape une flambée, du vin
Et le rire des amis
Sous le vaste ciel.

(Luc Boussard, 2010, à paraître)

Retour à la page L'esprit et la lettre
Retour à la page Quoi de neuf