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Une sélection
de poèmes chinois et japonais mais aussi d'autres
cultures. |
Allons ! Faisons jaillir des fleurs, versons
du vin délicieux,
Crevons le plafond de l'Univers , préparons de nouveaux
desseins.
Hafiz
Dans l'eau de l'esprit
Sans souillure
Se mire le clair de lune.
Même les vagues s'y brisent
Et deviennent lumière.
Dogen Kigen
(1200-1253)
Le monde,
A quoi le comparer?
Au reflet de la lune
Dans une goutte de rosée
suspendue au bec d'une grue.
Dogen Kigen
(1200-1253)
Comme l'herbe en hiver
Invisible sous la neige
Le héron blanc
Dans sa propre forme
Reste dissimulé
Dogen Kigen
(1200-1253)
Etrange en vérité est la voie
qui mène au mont Froid.
On n'y voit nulle ornière ni empreinte de sabot.
Les vallées serpentent à perte de vue,
Les cimes escaladent le ciel.
L'herbe scintille de rosée
Et les pins murmurent sous la brise.
N'as-tu pas encore compris?
La réalité demande à l'ombre le chemin.
Hanshan (env.
VIIIe
siècle)
Dans ma manche une balle à cinq
couleurs valant mille onces d'or
j'ose dire que mon adresse est sans égale
si on me demande mon secret:
un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept.
Ryokan
(1758-1831)
Mon ami,
Assieds-toi,
Cesse tes allées et venues.
Ton ombre qui s'agite
sur l'eau
Trouble la sérénité
des poissons.
Bing Xin (née en
1902)
O joie!
L'hiver est parti
Le pêcher en fleurs
m'envoie des confettis
Albert de
Neuville, Haikais
et tankas, épigrammes à la
japonaise
(1908)
Un avis m'appelle vers la mosquée,
L'autre vers la coupe.
Pourtant le vin, l'aimée et moi
Sommes mieux crus dans une taverne
Que cuits dans un monastère.
Omar
Khayyam
Je prends la coupe et je la tends
Je ne suis que le roi du rien
mais dans ma coupe je vois tout,
et je pense
et je parle royalement.
Hafiz est ivre,
En lui le chant vient du mouvement des mondes
Hafiz
Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir
Voie lactée ô soeur
lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses
Guillaume
Apollinaire
Remplis la coupe: le jour naît,
lilial comme la neige;
Apprends du vin quelle est la couleur du rubis.
Prends deux morceaux d'aloès
et éclaire l'assemblée:
Fais un luth avec l'un, une torche avec l'autre.
Omar
Khayyam
Ma Muse est grise ou blonde...
Je l'aime et ne sais pas;
Elle est à tout le monde...
Mais - moi seul - je la bats!
Tristan Corbière, Les Amours jaunes, Bohème de chic
Va vite, léger peigneur de
comètes!
Les herbes au vent seront tes cheveux;
De ton oeil béant jailliront les feux
Follets, prisonniers dans les pauvres têtes...
Les fleurs de tombeau qu'on nomme
Amourettes
Foisonneront plein ton rire terreux...
Et les myosotis, ces fleurs d'oubliettes...
Ne fais pas le lourd: cercueils de
poètes
Pour les croque-morts sont de simples jeux,
Boîtes à violon qui sonnent le creux...
Ils te croiront mort - Les bourgeois sont bêtes -
Va vite, léger peigneur de comètes!
Tristan Corbière, Les Amours jaunes, Petit mort pour rire
La première tour s'est
dressée
Dans une ivresse de lumière.
La seconde pour se dérober
A la montée de l'ombre.
Les suivantes, toutes les autres,
Ont retenu l'odeur des caves.
Jacques Malgan, La ville-(VI), Cercle angevin de
poésie
Qui peindra la splendeur colorée des
fleurs, leur jaillissement irrésistible parmi les blés
mûrs et fatigués? Elles redoublent d'ardeur et de
fièvre, à l'instant que la faucille s'apprête
à les trancher d'une caresse!
Hermann Hess, La
scierie du marbrier
Me voilà libre et solitaire!
Je serai ce soir ivre mort;
Alors, sans peur et sans remords,
Je me coucherai sur la terre.
Et je dormirai comme un chien!
Le chariot aux lourdes roues
Chargé de pierres et de boues,
Le wagon enragé peut bien
Écraser ma tête coupable
Ou me couper par le milieu,
Je m'en moque comme de Dieu,
Du Diable ou de la Sainte Table!
Baudelaire, Le
vin de l'assassin
Le chant que je devais chanter n'a pas
été chanté jusqu'à ce jour.
J'ai passé mes jours à accorder et à
désaccorder ma lyre.
Je n'ai pu trouver le juste rythme; les mots n'ont pas
été bien assemblés; il reste seulement l'agonie
du souhait dans mon coeur.
La fleur ne s'est pas ouverte; seulement, auprès d'elle, le
vent soupire.
Je n'ai pas vu sa face, je n'ai pas prêté l'oreille
à sa voix; seulement, j'ai entendu ses pas tranquilles sur la
route devant ma maison.
Rabindranath Tagore, Gitanjali 13
O insensé, qui essaies
de te porter sur tes propres épaules! O mendiant, qui à
ta propre porte viens mendier!
Rabindranath Tagore
Un pasteur mène-t-il
cet immense troupeau
De mondes cheminant dans l'horreur de l'espace?
Et tous ces mondes-là, que l'éther vaste embrasse,
Vibrent-ils aux accents d'une éternelle voix?
- Et l'homme peut-il voir? peut-il dire: Je crois?
la voix de la pensée est-elle plus qu'un rêve?
Rimbaud, Soleil et chair
Tirer l'épée, couper l'eau du
fleuve: elle coule de plus belle
Remplir la coupe, y noyer les chagrins: ils remontent, plus vifs
Rien qui réponde à nos désirs en ce bas
monde
À l'aube, cheveux au vent, en barque nous voguerons!
Li Bo, trad. F. Cheng
Le mont d'automne recueille le reste du
couchant
Un oiseau vole à la poursuite de sa compagne
Par intermittence chatoie le vert-bleu
La brume du soir, elle, est sans lieu
Wang Wei, trad. F. Cheng
"Quelle est ma vraie nature?"
Demande le crabe au navet
"En enfer"
Répond la marmite
Reikai Vendetti, 1945-2001
Sur le gravier du jardin
Ondes du rateau?
La griffe du chat
Jacques Poullaouec, Haïku
du chat
La chatte sur le toit court
Une souris de lumière
Par la gouttière a fui
Jacques Poullaouec, Haïku
du chat
Posée sur la neige
La chatte
Clé de sol!
Jacques Poullaouec, Haïku
du chat
Je me demande: que fait-elle à cette
heure,
La douce Rita, mon Andine
Des roseaux et des cerisiers sauvages?
Ah, cette lassitude m'étouffe, et le sang somnole
Comme un alcool paresseux dans mes veines.
Je me demande: que fait-elle de ces mains
Habituées, en un geste de pénitence,
À repasser des blancheurs d'amidon,
Dans l'après-midi finissant?
Ah, cette pluie m'enlève tout désir de poursuivre.
Je me demande: qu'est-il advenu de son jupon de dentelle,
De ses souffrances, de sa démarche,
De son parfum de canne à sucre au printemps,
là-bas?
Elle doit être près de la porte.
Les yeux fixés sur un nuage rapide.
Un oiseau sauvage sur le toit de tuile poussera un cri,
Et frissonnante elle dira enfin:
"Mon Dieu, il fait froid!"
César Vallejo, La
douce Rita
Pierre blanche, pierre noire et pierre grise
J'ai remis mes vieux sabots
Et m'y suis senti bien à l'aise
Mieux que dans de beaux souliers vernis
Pierre grise, pierre noire et pierre blanche
Leur forme est ronde et généreuse
Ils sentent l'herbe et claquent joliment
Comme la voile au vent
Pierre blanche, pierre grise et pierre noire
Ronds mes sabots, rond mon amour
Ronde la houle, ronde la lune
Sur le chemin de la folie
Ou sur celui de la sagesse
Pierre blanche, pierre grise et pierre noire
Pierre noire, pierre grise et pierre blanche.
Luc Boussard, Un trou dans le ciel
L'Adorée, la Lointaine
Est à la maison
Et moi, errant, je la cherche
au bout du monde.
L'eau transparente
Est dans la cruche
Et moi, errant, je cours la bouche en feu.
Hafiz, cité
par Majrouh dans Le Voyageur de minuit
Je vis, je meurs; je me brûle et me noie.
J'ai chaud extrême en endurant froidure;
La vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis entremêlés de joie;
Tout à un coup je rie et je larmoie,
Et en plaisir, maint grief tourment j'endure;
Mon bien s'en va, et à jamais il dure;
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
Ainsi Amour inconstamment me mène;
Et quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
Puis quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
Louise Labbé, Sonnets,
VIII
Les gouttes de pluie pleurnichaient: "Coupées
de la mer nous voilà toutes!"
La mer par un rire répondit: "Un tout, nous le sommes; nous sommes
le Tout
Pas d'autre Dieu que nous tous; en vérité, Lui, c'est nous tous;
Un point dans le cercle du Divin, voilà ce qu'est chacun de nous."
Omar Khayyam
Tant que durera la fascination, tant que règnera
la destruction, l'arbitraire et l'indignité, toi et moi seront des exilés.
Mais si le véritable Moi est l'exilé des exilés, qui sait
s'il ne nous conduit pas à l'exil de tout exil? Qui sait si cet exil
de tout exil ne serait pas, alors, la clef de notre errance?
Sayd Bahodine Majrouh, Chants
de l'errance
J'ai vu un homme retiré sur un terrain pauvre.
Il n'était
Ni hérétique ni musulman. Il n'avait richesses ni Dieu
Ni certitude ou vérité. Il n'avait ni loi ni principes
Dans ce monde ou l'autre monde, un tel courage qui l'a eu?
Omar Khayyam
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L'esprit et la lettre
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