LE MAITRE DU MOIS : FUGAI
extrait du livre

Pèlerinage chez les maîtres éminents
peintures de Reikai-Vendetti, textes de Luc Boussard


Éditions SULLY, 1999

FUGAI Le moine des cavernes

"Comment peut-il sourire si heureux?
Ne le comparez pas aux autres;
Sa mondanité n'est pas de ce monde,
Sa joie vient de sa nature propre."

Fugai (1568-1654)

L'homme : Moine soto, ermite, peintre, poète et vagabond.

Son enseignement : Une implacable concentration, une irréductible indépendance.

Épisodes marquants : Quitta à cinquante ans le petit temple dont il venait d'être nommé abbé après vingt ans d'errance. Vécut ensuite dans une grotte, puis dans une chaumière. Invité par un daimyo (seigneur de la guerre) à résider dans son château, il partit au milieu de la nuit en laissant, calligraphié sur un paravent, un poème assez cinglant. À plus de quatre-vingts ans, reprit ses vagabondages dans les montagnes et mourut au bord du chemin à l'âge de quatre-vingt-six ans.

La première réflexion qu'inspire le Fugai de Reikai-Vendetti, c'est qu'il ne plaisante pas, ni ne parle pour ne rien dire. Le regard intense et les lèvres serrées sont ceux d'un homme terriblement sérieux, sur lequel les vanités du monde n'ont pas prise. Et cette expression farouche, implacable, proche de la férocité, correspond bien à l'image que Fugai a laissée dans l'histoire. Elle rappelle aussi la densité des Bodhidharma, des Hotei 1 et des autoportraits qu'il se plaisait à peindre. La parenté est grande entre ceux-ci et le tableau du moine peintre moderne. Bien sûr, les techniques et les matériaux sont entièrement différents. D'un côté la feuille de papier blanc et quelques traits à l'encre de chine, avec ses nuances de noir et de gris, de l'autre la toile entièrement couverte de couleurs à l'acrylique et au pastel. Mais la force d'expression et l'intensité des regards sont les mêmes, procédant chez Fugai du contraste entre les noirs et les gris et chez Reikai-Vendetti du trait blanc qui souligne les yeux et les lèvres dans la noire épaisseur des sourcils et de la barbe. L'efficacité de la toile tient aussi à la puissance et à la sobriété de la composition. Sur un fond d'un bleu profond, évoquant les bleus de certains Van Gogh, le buste de Fugai se détache en terre de sienne, dessinant une montagne creusée par le noir cratère de la barbe, d'où surgit, comme une dent, le crâne bosselé. Le visage, rendu lumineux par les couleurs sombres qui l'encadrent, est fait d'un entrelacs de traits jaunes et rouges. Il émane de l'ensemble un sentiment de sauvagerie et d'inébranlable solidité.

Fugai est le premier grand moine peintre de la lignée soto, laquelle n'a pas cultivé les arts et les lettres avec autant d'assiduité que la lignée rinzai. Il a surtout peint des portraits. Ses ¦uvres se distinguent par l'intense spiritualité qui en émane. Maîtrise du pinceau, souplesse et précision du trait, liberté du mouvement et sobriété de la composition, les personnages peints par Fugai ont une étonnante puissance d'expression; leur regard sonde directement les coeurs.

Outre la peinture, Fugai était un maître de la calligraphie et de la poésie. Bien qu'il n'ait pas eu de descendance, c'était aussi un maître zen d'une trempe exceptionnelle. Fils de paysan, il entra au temple shingon de son village à l'âge de cinq ans et le quitta un peu plus tard pour un temple soto, où il reçut l'ordination de moine. Juste avant la trentaine, il franchit dans l'autre sens les portes du monastère et se lança dans sa première série de pérégrinations, allant de temple en temple et s'affrontant aux moines de toutes les écoles à l'occasion des joutes dharmiques dont l'époque était si friande.

À cinquante ans, il accepta la direction d'un petit temple soto. Mais quelques années suffirent à le dégoûter de l'existence de chef de temple. L'errance et la vie d'ermite le fascinaient sans doute; c'est en tout cas ce que suggère son affinité avec Hotei et Bodhidarma. Peut-être aussi son individualisme farouche ne le prédisposait-il pas aux compromissions attendues d'un abbé. Toujours est-il que la solitude lui parut plus conforme à sa quête et qu'il partit dans les montagnes muni de son seul bol à aumône et de sa robe de moine.

S'étant installé dans une grotte minuscule où il tenait à peine debout, il s'y livra assidûment à la pratique de zazen "fenêtres bien closes2", pratique qu'il n'interrompait que pour accueillir d'occasionnels visiteurs et peindre des portraits de Boddhidarma qu'il accrochait ensuite à l'entrée de sa grotte. En échange d'un peu de riz qu'il lui laissaient, les paysans et les bûcherons les ramenaient chez eux, où ils les conservaient avec une grande vénération. C'est dans cette grotte qu'un dénommé Bundo, moine très respecté, lui rendit visite. Après une longue conversation, vint l'heure du déjeuner. Fugai cuisit un peu de riz et, à défaut de bol, servit son hôte dans un crâne d'animal. Lorsque Bundo exprima son indignation, il se fit vertement recevoir. Sur quoi il s'en alla sans dire adieu et ne revint jamais.

La grotte et son étrange occupant finirent par attirer l'attention et les visiteurs commencèrent à affluer. C'est sans doute ce qui incita Fugai à quitter les parages pour s'installer dans un village de montagne, où il passa les vingt-deux années suivantes, d'abord dans une cabane puis dans une chaumière que lui construisit le chef de village, devenu son ami. Il vécut ainsi sans attache, voyageant seul, appréciant l'instant présent, à la façon de Hotei, le moine errant qu'il a peint si souvent et auquel il a consacré de nombreux poèmes, dont celui cité en exergue.

Ses dernières années, Fugai ne les vécut pas dans son village de montagne. Un daimyo qui vouait une grande admiration au maître l'invita dans sa résidence. Mais il ne semble pas que Fugai ait été emballé par la vie de château. S'étant aperçu que son hôte menait une existence débauchée, il partit comme il était venu. En pleine nuit, après un banquet auquel le daimyo avait convié ses concubines, Fugai reprit le chemin des montagnes, laissant ce poème calligraphié sur un paravent:

Vous gouvernez une province entière
J'existe simplement en dehors du vent [fu le vent, gai en dehors].
Vous ne fûtes pas l'hôte qu'il fallait au visiteur impromptu;
Ce qui vous convient, ce sont les expédients, non l'ultime vérité
3.

Fugai reprit alors ses errances et se retira dans un petit temple jusqu'à sa mort, qui fut aussi singulière que le reste de sa vie: ayant rencontré des terrassiers à une croisée de chemins, il leur demanda de creuser un trou, y descendit et mourut debout. Vu qu'il avait toujours refusé de prendre des disciples, il ne laissait pas d'héritier spirituel. Son enseignement, l'héritage qu'il a légué à la postérité, résident dans l'histoire de sa vie, dans sa peinture &emdash; la spiritualité, la concentration et la liberté qu'elle exhale &emdash; et dans ses poèmes, celui par exemple où il compare la méditation de Bodhidharma à la cruauté du faucon :

Haut dans l'espace, un faucon danse sur le vent du vide;
Les moineaux ne peuvent chercher abri dans la haie -
Le faucon s'abat comme une pierre
et épouvante tout être de la contrée
4.

1. Hotei (Pu tai en chinois): moine qui aurait vécu en Chine au Xe siècle de l'ère chrétienne, célèbre pour ses errances, son anticonformisme (il buvait du vin et mangeait de la viande), ses jeux avec les enfants, sa résistance aux intempéries (il dormait debout sous la neige sans que les flocons le recouvrent. Dans le même registre, une anecdote, rapporte qu'un jour de forte pluie, Fugai est rentré au village tenant une large pierre plate à bout de bras au dessus de sa tête, pour la plus grande joie des enfants). Sa silhouette est extrêmement populaire en Chine et au Japon: panse rebondie, sac à l'épaule, sourire épanoui, il montre la lune du doigt. Il incarne la sagesse tranquille, le bonheur épanoui et la prospérité (bien qu'il fût un vagabond, les marchands l'ont adopté comme divinité tutélaire). On dit qu'il avait le don de prédire le temps et qu'il était un avatar de Maitreya, le Bouddha du futur. (retour)

2. On comprendra qu'il s'agit ici des sens. (retour)

3. L'art zen, Stephen Addis, Bordas, 1992, p. 57. (retour)

4. Ibid, p. 54. (retour)

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