Jacques Foussadier est peintre et calligraphe. Il enseigne ces deux disciplines. Moine zen depuis près de trente ans, il fut l'un des tout premiers disciples de Taisen Deshimaru, à la demande de qui ce texte fut écrit.
Mes premiers souvenirs remontent à l'époque où, juste avant la station debout, un enfant découvre à quatre pattes le monde qui l'entoure. Tous les objets à ma portée étaient systématiquement attrapés, renversés, secoués, sucés, jetés ou brisés, dans un décor de dessous de table, barreaux de chaises, pieds de commodes, où je flairais les odeurs et essuyais la poussière avec mon ventre. La recherche avait commencé.Ensuite tout devient vague, les souvenirs se mélangent dans le temps... Des impressions restent, observation des gouttes de pluie dégoulinant sur une vitre, contemplation de feuillage tour à tour frémissants, frissonnants ou vivement agités par une brise printanière. La foule me fascinait du haut du balcon de l'appartement parisien de mes parents. À la campagne, c'était le monde des petits animaux qui retenait mon attention, les têtards et les grenouilles par exemple, ainsi que les fourmilières. En fait la solitude domine mon enfance. Il m'arrivait de rester longtemps immobile dans une position parfois inconfortable. Lorsque je bougeais à nouveau, c'était la douleur d'une courbature ou d'une crampe qui me sortait de cet état. C'était comme s'il n'y avait plus de différence entre moi et l'objet étudié. "Il est dans la lune", disait-on.
Ce fit vers onze ou douze ans que j'éprouvai le besoin de me tourner vers la religion. Je n'avais pourtant jamais reçu d'éducation religieuse en famille, car mon père était athée et ma mère non pratiquante. Ce fut l'église catholique de ma paroisse qui m'attira. Pendant deux ans j'appris le catéchisme et je fus reçu dans les premiers à l'examen ; l'abbé avait été surpris par mes réponses. Je fréquentais aussi le patronage, mais je m'y sentais seul ; les autres enfants étaient protégés par leurs mères. J'étais en outre étonné de constater que l'enseignement de la bible n'était pas pratiqué en ce lieu. J'attendais des curés qu'ils me comprennent, qu'ils m'aident et me montrent l'exemple. Ce ne fut que déceptions : l'injustice était là, ils ne la voyaient pas.
Tous les jeudis, avaient lieu des séances de cinéma. Une scène est restée gravée dans ma mémoire : pendant la guerre de 14-18, un soldat isolé au milieu du champ de bataille, blessé au ventre, agonise en appelant sa mère. Ce fut la rupture, je décidai de ne plus retourner à la messe. Ma réaction était impulsive, instinctive. Je m'éloignais d'un milieu hostile, sans comprendre ce qui se passait dans ma tête d'enfant.
Une certitude m'habitait pourtant : quelque chose viendrait. Les années passaient, mes études scolaires étaient mauvaises dans l'ensemble, mes parents désespéraient de mon avenir et me plaçaient successivement d'écoles privées en cours particuliers, de collèges en boîtes à bac. J'ai doublé et même triplé des classes. Péniblement arrivé en première, je décidai d'abandonner mes études trois mois avant le bac pour me diriger vers le dessin et la peinture. Sur les conseils d'un ami de mes parents, peintre te professeur à l'école des Beaux-Arts de Rouen, j'entrai dans cette école. Après trois années d'études, je réussis un examen pour la première fois de ma vie. Puis ce furent les Beaux-Arts de Paris, de 1966 à 1969.
C'est au cours de ces années que l'influence de l'Orient, et du Japon en particulier, s'est fait sentir. Le cinéma japonais apportait un esprit totalement inconnu en France, et qui me fascinait. C'est dans un film de samurai que je rencontrai le zen pour la première fois, sans le savoir, à travers l'image d'un jardin.
Pour mieux comprendre l'esprit japonais, je fis du karate pendant quatre ans. Lors d'un stage intensif à La Baule, nous pratiquions pieds nus dans le dunes de sable, sous les pins parasols, tous les matins. Après trois heures d'entraînement, le maître nous faisait asseoir à la japonaise, les yeux fermés, et nous demandait de ne penser qu'à une seule chose. Un de mes camarade ne voyait qu'une chose : une bouteille de bière. Moi, je n'existais plus. Il n'y avait plus que l'odeur des pins, le vent dans les branches, le chant des oiseaux. Il me semblait sentir tout cela pour la première fois. Plus de pensée.
C'est à cette époque que je lus dans la revue Planète un article d'Aldous Huxley qui conseillait aux jeunes de s'intéresser au zen. Ce fut le déclic. À partir de ce moment, les événements s'enchaînent plus vite. J'achetai les trois tomes des Essais sur le bouddhisme zen, de Suzuki. Je lus les deux premiers sans rien comprendre, mais frénétiquement, comme celui qui touche au but.
Je m'arrêtai sur la phrase "amis du zen, asseyez-vous en silence, les jambes croisées, dans un endroit calme..." et essayai cette pratique sur mon lit en répétant le koan mu, mu, mu... Mais très vite la posture devenait inconfortable ; ce n'était pas suffisant. Puis un jour que je me promenais boulevard Saint-Germain, je vis à la vitrine d'une librairie le livre d'Hosawa sur le zen macrobiotique. Prenant conscience que la nourriture était de plus en plus dénaturée, je décidai alors de pratiquer la macrobiotique selon le zen et de revenir à une vie saine.
C'est en allant faire mes courses au magasin Kaméo qu'une affiche attira mon attention ; "Conférence au Musée Guimet de Maître Deshimaru, moine zen". Malheureusement, la date était déjà passée et je regrettai d'avoir manqué cette opportunité ; c'est la mort dans l'âme que je me résignai. Un autre jour, et dans ce même magasin, je vis une autre affiche - ou peut-être la même, mal lue la première fois, peu importe. Cette fois, une adresse et un horaire étaient indiqués : 59 avenue du Maine, 8 heures du matin.
Je décidai de m'y rendre le lendemain matin à l'heure indiquée. Quelques minutes après huit heures, j'arrive. Je monte les six étages. Sur le palier tout est silencieux. Personne. Sur la porte, une plaque indique ZAZEN. Je me dis "pourquoi zazen ? je viens pour le zen". Finalement, je décide de ne pas reculer.
Un bottin empêchait la porte entrebâillée de claquer dans les courants d'air. J'entrepris de pousser le battant le plus doucement possible. Le bottin faisait du bruit en glissant sur le parquet. J'eus l'impression qu'une éternité s'était écoulée lorsqu'enfin l'espace fut assez grand pour me laisser entrer. Puis il fallut refermer. Je me trouvais dans une petite entrée remplie de chaussures, de sacs et de vêtements. Sur la gauche, une pièce vide de meubles. Face aux murs des personnes assises. Silence. Aucun mouvement.
Debout, immobile, j'attendais. Soudain on bouge derrière le mur de droite. Un homme en kimono noir, le crâne rasé, apparaît dans l'embrasure de la porte. Il me tourne le dos. Tout à coup, il se retourne et désigne mes pieds. J'enlève mes chaussures. Il me fait signe d'entrer. J'obéis. Il désigne un coussin libre. Je m'assieds en comprenant qu'il faut prendre la même posture que les autres.
Ce fut mon premier zazen. Ce jour-là se réalisait ce que j'attendais depuis une douzaine d'années. Ce jour-là se concrétisait une foi profonde et mon corps était rempli d'une grande force, prêt à renverser les montagnes.
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