CROIRE, CE N'EST PAS AVOIR TROUVÉ, C'EST CONTINUER DE CHERCHER

(interview du père Fanch Le Quémener effectuée par Luc et Marie Boussard le mercredi 3 décembre 2004 - troisième et dernière partie)

 

L. B.: Pour essayer de mieux cerner la façon dont tu conçois ton apostolat, il semble que tu attaches beaucoup d'importance au suivi individuel, à quelque chose qui ressemble à ce que, nous, on appelle la relation de maître à disciple. Est-ce que toi tu attaches de l'importance au suivi de personnes particulières, qui sont engagées auprès de toi, qui attendent de toi conseil et réconfort?

F. Q.: Il faut les deux. On ne peut pas être communautaire si on est un individu invertébré, qui n'a aucune idée, aucune pensée personnelle. Et pour avoir une pensée personnelle, il faut un temps de silence, un temps de formation. Il est important que chacun chemine selon ses capacités, selon ses compétences, selon sa propre identité, avec ses qualités et ses défauts. S'améliorer soi-même pour partager avec les autresŠ

L. B.: Pour être un guide spirituel?

F. Q.: J'ai fait une expérience, par exemple, avec des jeunes de l'action catholique. Actuellement, je fais une expérience avec des groupes d'anciens, en suivant un plan donné. De plus en plus, je leur demande, avant de commencer les réunions: "Nous allons réfléchir ensemble sur tel chapitre ou tel questionnaire qui nous est proposé. En toute simplicité, qui l'a lu? Qui a déjà réfléchi un peu?" "Oh ben, vous savezŠ" "Je sais, je comprends tout. La paresse fait partie de l'humanité. Cela étant, si vous n'avez pas réfléchi, au cours de cette réunion vous allez être passifs, en vous contentant d'écouter le curé. Eh bien le curé en a marre d'expliquer des choses que les gens n'ont pas fait l'effort d'accueillir." C'est déjà bien qu'ils viennent pour une réunion d'amitié, pour prendre un coup de pinard. Ils se souhaitent à tour de rôle les anniversaires. C'est très bien. Un peu de café et des gâteaux. Mais même dans ces groupes qui viennent à des réunions spécialisées, il y a, mettons, cinq personnes sur vingt qui viennent vraiment pour approfondir leur foi. On ne va pas foutre les autres à la porte, mais ce n'est pas avec eux qu'on va pouvoir avancer.
Je dis souvent qu'un être qui n'est qu'un individu correspond à la masse des brebis bêlantes, un être formé correspond à ce qu'on appelle la communauté, parce que, même si on se retrouve ensemble, on ne perd pas sa personnalité et on n'accepte pas n'importe quoi. D'où la nécessité absolue de former les personnes. Il y a un travail de masse à faire, mais ce travail sombre dans la confusion s'il n'y a pas aussi un travail de formation personnelle, et je ne dis pas individuelle, parce que le mot individuel a une consonance de séparation. Non, personnel, ça veut dire membre, et non pas un poids mort mais un membre actif, qui vit et qui fait vivre.

L. B.: Donc, le travail sur les personnes constitue l'un des rôles du prêtre?

F. Q.: C'est essentiel. Précisément pour que cette personne sorte de son individualisme, je dirais de son égoïsme, pour être attentive aux autres. Mais on ne peut pas être attentif aux autres si on n'a pas un message d'amour. On ne peut être attentif aux autres que si on les aime. Sans amour, c'est vite foutu, ou déformé, pour faire entrer les gens dans un système, comme dans la méthode soviétique.

L. B.: J'ai eu l'occasion d'écouter tes homélies, une fois ou deux, et j'ai remarqué que tu insistes beaucoup sur l'ÉvangileŠ

F. Q.: C'est la base. Le message de base est làŠ

L. B.: Oui, mais ça mérite quand même d'être dit, parce que je ne sais pas si tous les chrétiens en sont aussi convaincus que toi.

F. Q.: Sur le secteur d'Hennebont où je suis (sept paroisses), il y a quatre prêtres qui tournent, sinon les gens finiraient par dire Quéméner, il commence à nous casser les pieds, parce que j'insiste toujours d'une manière ou d'une autreŠ Je leur dit: " Vous allez communier tout à l'heureŠ Autrefois, il fallait être en état de grâce, donc il fallait se confesser - ce qui ne veut pas dire qu'ils étaient davantage en état de grâce, même à l'âge de quatre-vingts ans ils récitaient leurs pêchés comme des gosses de huit ans "j'ai manqué la messe mais c'est parce que j'étais malade" "ça, il faut le raconter au toubib" (ha ha ha) - bon, vous allez communier, vous allez recevoir Jésus-Christ. Mais qui est Jésus-Christ? C'est la parole de Dieu. Et si vous n'avez pas écouté cette parole dans la première partie de la messe ou si vous n'avez rien retenu, votre démarche n'est qu'un simple automatisme. Communier comporte une exigence: d'ici minuit reprendre les textes et les méditer. Sinon votre démarche est nulle." Et il y a parfois des réactions: "Dites donc, l'abbé, vous y allez fort." "Oui. C'est l'Évangile. L'Évangile est fort. Il n'est pas fait pour les tièdes.

L. B.: Finalement, tu es beaucoup plus attaché à l'enseignement vivant qu'au dogme?

F. Q.: Évidemment. Le dogme est là pour canaliser. Je ne suis pas contre le dogme, car c'est le travail des théologiens qui ont élaboré les dogmes qui nous permet de clarifier notre pensée. Mais la pensée, au départ, c'est la vie, et non pas le dogme. Les poteaux indicateurs n'ont pas de valeur en eux-mêmes; leur importance, c'est d'indiquer la route. Et sans eux, on ne sait pas où en vaŠ

L. B.: Sauf quand on connaît le chemin par coeur.

F. Q.: Alors, cela veut dire qu'on a suffisamment pratiqué la route. Et à force de pratiquer l'Évangile, on ne peut pas être en contradiction avec les dogmes, parce qu'à ce moment-là, les dogmes sont au service de la vie. Le problème des pharisiens et des docteurs de la loi, c'était d'avoir mis le bon Dieu en règlement. C'est mieux de mettre le règlement au service du message divin. C'est plus facile, d'observer les règlements. Les paysans qui discutaient du prix des vaches et des cochons pendant la messe, ils savaient en gros que manquer la messe c'est un péché mortel et que les péchés mortels mènent en enfer. Ils n'avaient pas tellement au coeur l'amour du bon Dieu; ils ne savaient pas ce que c'est. Mais ils n'avaient pas envie d'aller griller en enfer. Mais où est la foi? Il y a religion, mais où est la foi? Et la religion dans ce cas-là n'est plus qu'une caricature. Ce n'est plus le respect de Dieu. Dans nos paroisses rurales telles que je les ai connues, le prêtre célébrait la messe dos au peuple, donc il ne voyait pas son peuple, sauf quand il prêchait. Et là, il pigeait bien les places vides. Tu peux être sûr que Jean-Marie, qui n'était pas là à sa place habituelle, avait la visite du recteur dans la semaine: "Alors Jean-Marie, je ne t'ai pas vu dimanche." "Oh j'étais fatigué, j'étais pas bien, mais vous tracassez pas, dimanche prochain je serai là." Où est la foi en Jésus-Christ là-dedans?

On m'a raconté cette histoire qui s'est passée dans une paroisse voisine de ma paroisse d'origine. Il fallait traverser la rivière, mais rive droite c'étaient les anticléricaux et rive gauche les cléricaux (ha ha ha), contrairement à la définition habituelle de la gauche et de la droite. Et deux paysans ont changé de ferme, un pour en prendre une plus petite parce que, en vieillissant, il n'avait pas envie de s'esquinter, et un jeune qui voulait avoir une plus grosse ferme. Le jeune arrive rive droite. Il s'habille le dimanche matin pour aller à la messe et il constate qu'il est le seul habillé de tout le village et que tous les autres le regardent en ricanant. Ça n'a pas duré longtemps, il s'est mis au diapason (ha ha ha). Par contre l'autre, qui le dimanche matin se met en bleu de chauffe - ou plutôt, en ce temps-là, en pantalon rapiécé, à la fin d'ailleurs, les pantalons ou les vestes, je me demande s'il restait un morceau d'origne, tellement il y avait eu de morceaux ajoutés les uns sur les autres -, il constate que tous les voisins sont habillés pour aller à la messe. Il avait l'air d'un con, il se dit "je vais passer pour un sauvage". Eh ben il a fini par aller à la messe avec les autres. Mais où est la foi? Est-ce qu'il est devenu croyant simplement parce qu'il est arrivé dans un village pratiquant? Et où était la foi de l'autre? L'avait-il perdue?

Il y aurait beaucoup à dire sur la moutonnerie, ou la moutonnitude. Le mouton de tête se jette dans la rivière, tous les autres suivent. C'est ce qu'on a appris à nos soldats à faire en quatorze. Ça n'existe plus d'ailleurs, regarde en Iraq, il y en a qui en ont marre, il y a des déserteurs. J'ai vu un témoignage à la télé: un gars qui est parti en congé et qui n'est pas revenu. Il était maquillé et sa voix aussi, parce qu'il était recherché, mais il disait: "J'espère qu'un jour ils comprendront pourquoi j'ai fait ça." On célèbre encore le 11 novembre, même s'il n'y a plus que quatre ou cinq anciens de 14-18. J'ai eu à célébrer la messe dans une des paroisses de notre secteur, avec ensuite le monument aux morts, et au cours de la célébration, j'ai dit les choses telles que je pensais. J'ai eu par la suite des échos, par l'intermédiaire d'un confrère dont un paroissien était présent. Le confrère savait bien qu'il s'agissait de moi; mais il m'a dit: "Il y a un prêtre qui a parlé. Ben mon vieux, je ne le connais pas, mais c'était du direct, il n'a pas mâché ses mots." "Pas mâché mes motsŠ J'ai dit que les troupiers allemands comme les troupiers français se sont fait abattre comme des canards, il faut le voir avec la tête froide, alors que leurs généraux et leurs grands chefs faisaient la ribouldingue entre eux, éventuellement. Le konprinz et tout ça, c'est la même famille que la reine d'Angleterre. Tout ces gens-là se retrouvaient à Noël ou autrement et s'invitaient à leurs anniversaires pour faire la fiesta ensemble, pendant que leurs sujets se tapaient sur la gueule. Là aussi, les aumôniers allemands bénissaient les soldats allemands pour qu'ils aient la victoire et les aumôniers français faisaient la même chose. Qu'est-ce que ça veut dire cette salade, quand on réfléchit à tout cela? J'aurais été là au milieu d'eux, je les aurais bénis aussi, je les aurais encouragé à faire face, mais enfinŠ

L. B.: Est-ce qu'il y a des prêtres qui se sont dressés contre cela à l'époque?

F. Q.: Je ne crois pas. Parce que là on était parti pour la revanche, pour l'Alsace et la LorraineŠ

L. B.: Ce n'est pas vraiment un terme évangéliqueŠ

F. Q.: Mais ça n'a rien d'évangélique, et dans mon homélie du 11 novembre dernier, j'ai dit qu'aucune guerre n'a jamais apporté de solution valable. Toute guerre laisse des traces et provoque des revanches. Jésus a dit aux hommes qui sont venus le chercher au Jardin des Oliviers: "Si je le voulais, je demanderais des légions d'anges à mon père et vous seriez tous ratiboisés." D'ailleurs quand il leur a demandé "qui cherchez-vous?" et qu'ils ont répondu "Jésus de Nazareth", ils sont tous tombés à la renverse, nous dit l'évangéliste. Ils ne s'attendaient pas à cette déclarationŠ Or au lieu de choisir de les ratiboiser, il a choisi d'être ratiboisé. Voilà! Il a donné sa vie par amour, et sur la croix, il a dit: "Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font." Et nous, sur la terre, nous continuons à être des imbéciles qui ne savent pas ce qu'ils font. Cela étant, nous devons d'autant plus respecter les morts, dont beaucoup sont morts bêtement, à cause de l'imbécillité de leurs chefs. Ah évidemment je n'ai pas exalté la grande guerreŠ

L. B.: Les grands chefs dont on lit toujours les noms sur les plaques des rues de toutes les villes et villages de France.

F. Q.: Comme ce général, je ne sais plus son nom, qui commandait au Chemin des DamesŠ Les gars n'avaient même plus le temps de déblayer les cadavresŠ

M. B.: C'est Foch, non?

F. Q.: NonŠ

M. B.: C'est PétainŠ

F. Q.: Non, je crois que c'était Nivelle. Pétain a redressé la situation, quitte à passer des hommes par les armes, pour l'exempleŠ Les hommes ne refusaient pas de se battre, mais ils n'étaient pas idiots: "Mais enfin, ils nous envoient à la boucherie, ça n'avancera à rien."

Comme j'ai répondu un jour à mon évêque qui me disait: "Mais enfin, François, tu as promis obéissance." "J'ai promis obéissance à un évêque qui écoute le Saint Esprit, mais pas à un évêque qui ne l'écoute pas (ha ha ha)." C'est tout, je ne vais pas obéir à un ordre imbécile, que je considère comme imbécile. Ou alors je ne suis plus qu'un robot.

L. B.: Toi qui a cristallisé tout ton idéal sur la personne de Jésus-Christ, est-ce que tu peux concevoir qu'un chrétienŠ

F. Q.: Chrétien, d'abord, ça vient de Christ, qui veut dire oint, celui qui a été marqué par Dieu pour être le sauveur, pour être le lien entre la divinité et l'humanité, entre Dieu et l'homme. Etre chrétien, c'est être du Christ, et donc se laisser imprégner par sa personne et son message

L. B.: Š Est-ce que tu peux concevoir que le même genre de foi, ou d'idéal, existe dans d'autres religions, ou même chez des athées?

F. Q.: Je souhaite que tout homme qui se veut un homme debout soit en recherche permanente, de spiritualité. Car l'homme réduit à l'état charnel, au niveau du sexe par exemple, ce n'est plus qu'un taureau qui saute sur une vacheŠ C'est quand même pas l'idéalŠ la tendresseŠ Au niveau spirituel, au niveau humain en général, si on est en état permanent de rejet de l'autre, de peur de l'autre, on se met en état de guerre avec lui.

L. B.: Et tu penses qu'une alliance est possible, ou souhaitable, entre les différents courants qui ont cette ambition spirituelle pour l'être humain?

F. Q.: Je vais prendre un exemple concret. Il y a deux ans maintenant, le 8 mai, la journée de la libération, à Hennebont, il y avait une célébration en mémoire des fusillés, des résistants. On aurait pu imaginer que le maire communiste fasse l'éloge de Gabriel Péri, "celui qui ne croyait pas au ciel" - dans le poème d'Aragon, La rose et le réséda, "celui qui croyait au ciel", c'est d'Estienne d'Orves et "celui qui n'y croyait pas" c'est Gabiel Péri, ils ont été fusillés en même temps au mont Valérien; d'Estienne d'Orves s'est avancé vers l'officier allemand et lui a dit "permettez-moi de vous serrer la main, et faites votre devoir comme j'ai fait le mien". C'est aller un peu loin, moi j'aurais pas fait ça, parce que, dans des cas comme celui-là, on est loin du véritable devoir, c'est du panache!Š Mais le maire a fait le panégyrique de Geneviève de Gaulle, une grande résistante, qui par la suite s'est beaucoup impliquée dans le quart monde, avec le père Wrezinski. Après, il y a eu un pot dans la salle municipale. J'y suis allé et, à un moment donné, je salue le maire, qui discutait avec des instituteurs publics. "Monsieur le maire, je ne veux pas vous déranger longtemps, mais je veux simplement vous féliciter pour votreŠ je pourrais dire topo, je pourrais dire discoursŠ non, je crois que vous avez fait une homélie." Il m'a répondu: "eh bien mon père, j'ai apprécié la vôtre la semaine dernière. Vous avez célébré la mémoire d'une résistante aussi. Le fait est que nous ne sommes pas loin l'un de l'autre." "Vous savez, quand on cherche la vérité, on est toujours proches." C'est tout. L'important, c'est de chercher la vérité. On part de points différents, mais si on cherche la vérité, on ne peut que se retrouver. Donc quelqu'un qui cherche la vérité ne peut qu'être en état de dialogue sympathique avec un autre chercheur, qu'il soit bouddhiste, musulman - je ne dis pas islamiste - ou mêmeŠ ici, combien de fois j'ai accueilli des anarchistes de Radio libertaire, certains cons comme la lune et d'autres ouverts à la discussionŠ

quand on cherche la vérité, on est toujours proches

L. B.: Ils ne sont pas tous très futés, mais il y en a quand même des bienŠ

F. Q.: Pendant longtemps, il y en a eu un qui venait me voir assez régulièrement. "J'aimerais bien discuter avec vous", me disait-il. "Moi aussi, à partir du moment où tu ne te montres pas aussi con que les autres, ça me fait plaisir qu'on se rencontre."

L. B.: Moi aussi, de temps en temps, je nourris l'idée de discuter avec euxŠ

F. Q.: J'ai eu l'occasion bien des fois de discuter avec des gens qui se disaient incroyants. Je leur dis: "Non, vous n'êtes pas incroyants. Vous n'êtes pas athées. Ça ne peut pas exister. Essayons de bien cibler nos mots. Si vous êtes athées, moi aussi je le suis. Je suis contre tous les faux dieux, et il y en a en pagaille. Et c'est vrai que si je suis athée à 99% il me reste 1% pour le vrai Dieu, mais je ne l'ai pas encore rencontré. Alors je continue de chercher. On peut dire comme ça ou autrement. C'est comme ça que ça me vient aujourd'hui. Croire ce n'est pas avoir trouvé, c'est continuer de chercher.

Je vous ai raconté l'histoire de l'artiste peintre avec un bras et trois mains?Š J'ai une copine algérienne qui est venue vivre en France parce que ce n'était plus possible là-bas, et qui a eu ses diplômes français en Algérie, ses diplômes de chirurgienne, mais à partir du moment où elle a choisi la nationalité algérienne, à l'indépendance, eh bien ses diplômes ne valent plus rien. Là aussi c'est la connerie humaine, non? Il a fallu qu'elle se bagarre pour être reconnue Š Un jour, chez elle, je vois un tableau avec un bras et trois mains, d'une artiste peintre. "Pas mal. J'avais jamais imaginé cette forme pour représenter la Sainte Trinité." Ça a fait rigoler tout le monde. "Quoi? C'est idiot ce que je dis?" "Non, mais si vous connaissiez l'artiste qui a peint ça. Elle dit Dieu est un con. D'ailleurs on va l'appeler" Alors on l'a appelée, elle était chez elle et on me la passe. Alors moi aussi sec: "Il paraît que pour vous Dieu est un con." "Oui" "Eh bien, vous avez raison." Alors tout le monde me regarde. J'ai senti qu'au bout du fil aussi elle restait la bouche ouverte. "Celui que vous avez dans la tête et certainement con, mais celui que vous ne connaissez pas, c'est une autre histoire." Je sens qu'elle reste encore la bouche ouverte. "Mon père, est-ce que je peux vous rencontrer?" "Quand vous voudrez."

On s'est rencontrés un mois après. On a discuté quatre heures, devant une salade, un bout de fromage et un verre de rouge. Même un verre d'eau ça suffit. Il faut garder l'esprit lucide (ha ha ha). Au début, elle était un peu réticente, elle s'attendait à rencontrer un curé qui allait la canarder à coup de kalachnikov. Non, je l'ai écoutée surtout, j'ai essayé de comprendre sa formulation, de répondre avec des mots qui aient le même sens pour les deux, parce que souvent on reste en parallèle, sans pouvoir se rencontrer, parce qu'on n'emploie pas les mots dans le même sens. Je lui ai dit: "Vous n'êtes pas athée, vous êtes anticléricale. Ne mélangeons pas tout. Vous êtes anticléricale; vous avez le droit et vous avez peut-être même raison. C'est votre affaire. Et si je vous ai aidée à nettoyer votre tête de la présence de ce con de bon Dieu qui l'habitait, c'est déjà pas mal. Maintenant que le terrain est libre, à vous d'accueillir le vrai, mais ça c'est un travail qui ne finira jamais, car croire en Dieu, ce n'est pas avoir trouvé c'est continuer de chercher.

L. B.: À ce propos, je voudrais te demander comment tu vois l'arrivée d'un groupe de pratique de zazen à la Mission bretonne, sachant que nous qui pratiquons zazen, nous avons une spiritualité, mais nous ne nous situons pas du tout par rapport à une problématique ou un concept déiste. On n'a pas de théologieŠ

F. Q.: Vous faites une recherche d'équilibre de vie. C'est valable. Même s'il n'y a pas un rapport direct, clair, tout ce qui est sain s, a, i, n, tout ce qu'on essaye de vivre sainement, ne peut être qu'une marche vers la sainteté. Mens sana in corpore sano - c'est un vieux proverbe latin -, un esprit sain dans un corps sain. J'ajoute humoristiquement pour les femmes un peu olé olé "un esprit sage dans un corps sage" (ha ha ha)Š

Tout ce qui est humain est nôtre. Jésus n'est pas venu dans une humanité aseptisée, sélectionnée, éthérée. Il est venu donner de la santé. Or il ne peut pas y avoir de santé spirituelle sans une santé humaine, qui n'est pas uniquement santé du corps, mais santé de l'esprit. Il ne peut pas y avoir de santé au niveau de la foi en l'infini (je ne dis même pas Dieu, je dis en l'infini), s'il n'y a pas de santé au niveau du corps et de l'esprit. Et notre travail, c'est d'acquérir cette santé. Là, pas de problème.

L. B.: Tu vois d'autres choses, Marie, des questions que tu avais notéesŠ? Peut-être qu'on commence à fatiguerŠ

F. Q.: Moi ça va.

M. B.: Il y aurait des questions à développerŠ Sur la Mission bretonneŠ

L. B.: On a déjà pas mal de matériauŠ On pourrait parler de la sexualité, puisque tu prépares des jeunes couples au mariage?

F. Q.: Il y a une formule brève et nette de Saint Paul: "Jeunes soyez chastes, mariés soyez fidèles." C'est clair. Mais c'est exigeant, et c'est un idéal impossible dans le contexte où nous vivons.

L. B.: "Jeunes soyez chastes et mariés soyez fidèlesŠ" Et tu penses que c'est une bonne morale sexuelle pour l'humanité?

F. Q.: Oui selon l'esprit de l'Évangile, oui si l'on est rempli d'un amour vrai pour l'autre et pour les autres. Un jeune, même avec la capote, ne va pas risquer deŠ deŠ deŠ s'épanouir. Ne confondons pas morale et spiritualité.

L. B.: Moi, ca me paraît une alliance un peu extraordinaire etŠ illogique. L'alliance de la jeunesse et de la chasteté, je trouve ça un peu bizarre.

F. Q.: Oui, c'est possible, et pourtant j'ai connu des jeunes qui sont restés chastes jusqu'au mariageŠ je connais des jeunes qui sont chastes et qui ne sont pas pour autant traumatisés, qui ne sont pas zinzin, qui sont heureux de vivre. Ben dame, même moi, j'aurais eu l'occasion de baiser des filles ici, à la mission bretonneŠ

L. B.: Oui, mais on peut dire que toi, tu as fait un choix.

F. Q.: J'ai fait un choix, mais je pourrais avoir fait le choix par devoir à partir de mon engagement au célibat - on ne dit pas engagement à la chasteté, mais finalement un célibat correctement vécu c'est la chasteté; il ne faut pas jouer sur les motsŠ Bon, à partir du moment où on se laisse porter par cet amour qui vient du coeur du Christ, ça change toutŠ Il y a des gens que j'aurais eu trente-six fois raison humainement d'envoyer promener et que j'accueille et que je continue de porter, de supporter éventuellementŠ Parce que quand il m'arrive d'avoir en face de moi quelqu'un qui est plongé dans ses problèmes, dans sa négativité, non seulement son gnangnantisme ne me crispe pas, mais j'en ai pitié, pitié au sens où je souffre de ce qu'il a de négatif.

L. B.: Mais quand même, pour essayer de cerner ta pensée sur cet aspect-là des choses, il y a eu dans l'Église un courant de contestation sociale, avec la théologie de la libération, un courant d'engagement social. Il y a aussi une espèce de vent de liberté sur le plan sexuel qui souffle. On parle d'ordonner des femmes, de supprimer le célibat des prêtresŠ

F. Q.: Non, pas de supprimer le célibat, l'obligation de célibatŠ Tout cela peut se discuter. Même si on ordonne prêtre quelqu'un qui est marié, il aura à s'engager, en tant que prêtre, au service d'une communauté. Et on ne l'ordonnera pas prêtre sans l'accord de sa femme, c'est-à-dire sans que sa femme soit elle-même d'accord pour être au service de la communauté avec son mari. Mais on n'en est pas là.

L. B.: Et s'il est marié avec une musulmane, ou une non-pratiquante?

F. Q.: Ça me paraît difficile. Je ne dis pas impossible. Si la musulmane respecte son choixŠ Enfin, quand un gars marié à une musulmane demandera à être prêtre, à supposer qu'on accepte d'ordonner des hommes mariésŠ Il faudra qu'il ait coulé beaucoup d'eau sous les ponts.

L. B.: On en parleŠ

F. Q.: Oui, dans l'église anglicane d'ailleurs, il y a des crispations, sans doute même des schismes en vue, parce que dans certains cas on a ordonné des femmes prêtres, et même évêques. Bon, ça bouillonneŠ

L. B.: Dans l'église primitive, est-ce que les femmes avaient le droit de devenir prêtre?

F. Q.: Non, il n'y a jamais eu de femme ni prêtre ni évêque. Le Christ a pris douze disciples, il y avait des femmes qui le suivaient, mais c'est quand même à douze hommes qu'il s'est adressé, d'autant plus que dans le contexte où Jésus vivait, il n'allait pas envoyer une femme à travers le monde, elle se serait fait violer et mettre en esclavage avant d'avoir fait dix kilomètres. Saint Paul dit: "Femmes, soyez obéissantes à vos maris." Maintenant ça fait hurler, mais on oublie que dans le même texte et ailleurs, il dit: "Maris aimez vos femmes comme le Christ a aimé l'Église et a donné sa vie pour elle.". Il m'arrive en passant de lire ce texte, et je le commente ainsi: "Mesdames, si vous avez des maris capables de donner leur vie pour vous, alors soyez heureuses. Votre esclavage ne sera pas pénible." (ha ha ha)

Eh oui, il faut tenir les deux bouts de la chaîne. Parce que l'essence même du christianisme, l'essence même de l'Évangile, c'est aimer, et aimer ce n'est pas abuser de l'autre.

L. B.: Est-ce que l'Église n'a pas trop insisté sur le tabou sexuel?

F. Q.: Si, si, si. Sur le tabou sexuel comme sur le reste. Il y avait les commandements: "Tu ne tueras pas, tu ne mentiras pas, tu ne commettras pas d'adultère, etc." Mais de là à passer à l'anarchie en la matièreŠ

L. B.: Il y a eu une sorte de haine du corps tout de même dans l'Église.

F. Q.: Oui, il y a pu avoir des influences effectivement qui ont marqué cette haine du corps, avec des curés jaloux d'être obligés de rester célibataires qui interdisaient aux époux de copuler le samedi soir s'ils envisageaient de communier le dimanche. Il y a eu un tas de règlements comme ça, qui pouvaient avoir un certain sens spirituel, mais qui, tels qu'ils étaient présentés, sans explications, étaient crétins. Comme je dis à propos de la messe du dimanche: ce n'est pas la messe qui est obligatoire sous peine de péché mortel, c'est la rencontre avec Dieu qui est essentielle sous peine de crever.

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