Luc Boussard: Fanch, on se trouve réunis tous les trois aujourd'hui dans ton appartement, ta "cabine", de la Mission bretonne pour te poser quelques questions. Jusqu'à une date très récente, tu étais l'aumônier et le président de la Mission bretonne à Paris, que tu dirigeais, si je me souviens bien, depuis une trentaine d'années...
Fanch Quémener: Je suis arrivé en 66, et j'ai pris la direction en 70.
L. B.: Est-ce qu'on pourrait commencer, pour te situer, par rappeler un peu ton parcours, en tant qu'homme et en tant que prêtre, à partir de ton enfance dans la ferme de tes parents?
F. Q.: Rapidement: je suis né le 15 octobre
1924; à six ans, j'ai été chargé de
garder les vaches - je ne sais pas si ma vocation vient de là
(ha, ha, ha); à onze ans je suis rentré au
séminaire de Sainte-Anne, en 1935 par conséquent; j'y
ai suivi des études secondaires; je suis rentré au
grand séminaire en 41; j'ai été ordonné
prêtre le 30 juin 1947; comme premier poste, j'ai
été vicaire à la paroisse Charles de Blois,
concrètement c'est la paroisse de la gare d'Auray, donc
j'avais surtout des cheminots. Quelques villages rattachés
à la paroisse me maintenaient en contact avec le monde des
cultivateurs, mais c'était surtout le monde des cheminots.
J'avais un recteur d'un naturel autoritaire... Bon, je n'insiste pas,
mais tout ça m'a appris à faire face. Après j'ai
été cinq ans vicaire rural dans le secteur d'Hennebont
- où je suis de nouveau maintenant -, tout en étant
aumônier des JAC-JACP, les jeunes du monde rural, sur tout le
secteur rural entourant Lorient, si bien que j'étais au moins
trois soirs par semaine en moto à aller voir les uns et les
autres. J'ai été ensuite nommé dans une paroisse
de Lorient, Sainte-Anne d'Arvor, dans le secteur du port de
pêche, où effectivement j'ai pris directement en charge
- on était trois vicaires, avec chacun son secteur - le
secteur de l'embarcadère de Groix, avec tout un quartier de
HLM et tout le secteur du port de pêche, l'avenue
Laperrière, etc. C'était une autre expérience...
Puis il y a eu un appel pour l'Amérique latine. Je me suis
proposé pour partir. Nous étions à ce
moment-là nombreux comme prêtres. Quand j'ai
été ordonné, nous étions une quarantaine.
Maintenant, quand il y en a un ou deux, c'est un miracle...
Je me suis donc porté volontaire pour l'Amérique
latine, moyennant quoi on m'a envoyé à la Mission
bretonne à Paris (ha, ha, ha). J'y suis arrivé en 66,
après dix-neuf ans de bons et loyaux services dans le
diocèse de Vannes. À ce moment-là, la Mission
bretonne était rue de la Quintinie, dans le quinzième
arrondissement. Elle se chargeait surtout de l'accueil de tous ces
gars et filles qui arrivaient de Bretagne et venaient en
majorité de leurs fermes pour chercher du travail sur Paris.
Mon rôle, c'était de les aider à se tenir debout
dans un nouveau contexte de vie, et à garder la foi, à
l'approfondir, pour tenir le coup face à de nouvelles
conditions de vie, de nouvelles expériences humaines et
spirituelles. C'est là que j'ai été amené
à aider pas mal de jeunes issus de l'action catholique rurale
à s'insérer dans l'action catholique ouvrière.
J'ai moi-même été amené à
découvrir le milieu breton de Paris.
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Pour présenter l'évolution de la Mission de façon un peu schématique, les premières années on donnait des leçons de rattrapage de français et d'arithmétique à des gars et filles qui arrivaient de leur ferme, et maintenant on donne des cours de rattrapage de langue, de danse et de musique bretonne et d'histoire de la Bretagne à ceux qui ont été dépouillés de leur culture de base... |
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L. B.: Pour les gens qui ne savent pas très bien ce que c'est que la Mission, peux-tu en retracer les origines?
F. Q.: Au départ, la Mission bretonne a
été voulue par le Père Gauthier, un prêtre
des Côtes d'Armor qui avait étudié
l'émigration dans son diocèse de Saint-Brieuc, et qui
avait constaté que les jeunes n'étaient pas du tout
préparés à se retrouver dans un contexte de vie
complètement différent, et que par conséquent
ils étaient déséquilibrés,
fragilisés. Alors, quand il a été nommé
aumônier d'une communauté religieuse qui se trouvait
à Paris, rue des Volontaires, mais qui était originaire
des Côtes d'Armor, il a commencé simultanément
à se montrer attentif, d'abord aux plus fragilisés -
les employées de maison, qu'on appelait à
l'époque "bonnes à tout faire" -, et puis peu à
peu aux garçons aussi. Il a fallu trouver des locaux capables
d'accueillir tout le monde. Il y en a eu cinq ou six, et moi je suis
arrivé quand la Mission se trouvait rue de la Quintinie.
Le travail consistait surtout à accueillir ces gars et filles,
qui étaient marqués par un contexte traditionnel, des
paroisses pratiquantes, à les aider à garder la foi
dans un contexte humain complètement nouveau. Et les paroisse
parisiennes n'étaient pas plus préparées
à les accueillir que la société
elle-même... Tout un travail d'adaptation, avec des
réussites et des échecs. Le but initial était d'aider ces gars et ces
filles à ne pas devenir des zombies, des invertébrés, à garder leur
personnalité, ou au besoin à la retrouver. J'en ai
aidé quelques-uns à s'en sortir - enfin je...
plutôt la Mission et les collaborateurs qui se sont
succédé. J'ai eu l'occasion de le dire souvent, je
n'aurais rien fait sans ces collaborateurs, plus ou moins fragiles
eux-mêmes, fragiles en ce sens qu'ils consacraient un peu de
temps mais ne pouvaient pas faire un travail suivi, si bien que
c'était à moi de coordonner, de trouver des gens qui
m'aident, les uns un peu plus et les autres un peu moins, pour nouer
un tas de bouts de ficelles et en faire quand même une
chaîne
L. B.: Est-ce que les Bretons sont les seuls à faire ce genre de travail, chapeauté par l'Église, par l'évêché? est-ce que les missions des différentes provinces font un travail similaire?
F. Q.: Quand je suis arrivé, il y avait la Mission bretonne, il y avait une mission auvergnate, qui rassemblait surtout des aumôniers venant de l'Aveyron de la Lozère et du Cantal, avec un foyer qui s'appelait le Cantou. Il y avait un aumônier alsacien, un aumônier antillais - enfin antillais... c'était un missionnaire spiritain de la métropole qui avait été aux Antilles, et qui traduisait une mentalité plus proche des pays africains que de la mentalité française. Il faisait partie de ce qu'on appelle les "missions de l'intérieur", par rapport aux missions italienne, portugaise, espagnole ou allemande... qui sont des "missions de l'extérieur". Au niveau des missions des différentes provinces de France, il y avait encore les Basques, il y avait une mission mayennaise... tout cela issu souvent de prêtres attentifs aux jeunes venant sur Paris en provenance des mouvements de l'action catholique rurale, pour les aider à s'implanter correctement à Paris.
L. B.: Vous avez donc été confrontés aux problèmes d'alcoolisme, de prostitution, de chômage...
F. Q.: Oui. Il y a eu des campagnes en particulier à propos de la prostitution. Nos filles arrivaient avec leur valise en carton, pour prendre une expression célèbre - chantée par une Portugaise, je ne me rappelle plus son nom, c'est une Portugaise qui est arrivée elle-même avec sa valise en carton. Elle avait une belle voix, elle a été reconnue et est devenue une vedette de la chanson, au moins pendant un certain temps, et elle a chanté cette chanson en l'honneur de ses compatriotes, arrivées comme elle. Alors nos Bretonnes arrivaient aussi avec leurs valises en carton. Elles étaient vite repérées gare Montparnasse par les proxénètes, qui s'empressaient de les emberlificoter. Je crois bien qu'autour des années 60, une enquête a révélé que la prostitution était assurée à 50% par des Bretonnes, kidnappées à la gare ou dans la rue après.
L. B.: Tu m'as raconté que Glenn Mor t'avais donné un coup de main pour ce genre de mission.
F. Q.: Il a donné un coup de main avant que j'arrive. Il a donné un coup de main à la Mission avec des équipes que le Père Gauthier envoyait à la gare à l'arrivée des trains. Ils repéraient la démarche du proxénète auprès d'une fille qui descendait avec sa valise. Le schéma, c'était: "Mademoiselle, vous venez sans doute travailler chez des particuliers, comme bonne à tout faire" "Oui" "Eh bien votre patron n'a pas pu venir, il m'a chargé de venir vous chercher." Quand il voyait qu'il était entouré de quatre ou cinq gars, il se défilait, et ceux de la Mission expliquaient à la fille à quoi elle venait d'échapper Avant d'en arriver là, il a fallu qu'on se rende compte qu'il y avait ce moyen d'alimenter la prostitution. Ce qui ne veut pas dire que ça a suffi à l'arrêter...
L. B.: Pourrais-tu me dire quel est le rapport entre ton identité bretonne, ta solidarité avec tes compatriotes, et ta pratique religieuse, ta vocation de prêtre?
F. Q.: D'abord en tant que prêtre, j'ai été appelé par mon évêque. N'est pas prêtre qui veut. On peut se présenter comme candidat à travers tel ou tel cheminement, mais finalement c'est l'évêque qui décide d'appeler ou de refuser celui-ci ou celui-là, après consultation des professeurs du séminaire. Il y en a eu qui ont été refusés et qui auraient fait d'excellents prêtres, qui sont partis dans d'autres diocèses où ils ont fait du très bon travail, et d'autres qui ont été acceptés et qui ont dérapé... La part du jugement humain garde toujours sa densité, ou sa lourdeur. Bref on ne choisit pas d'être prêtre, on est appelé par l'évêque, ou par le supérieur d'une congrégation religieuse.
Marie Boussard: On ne demande pas l'ordination?
F. Q.: Si, on demande à l'évêque, et c'est lui qui juge si la demande mérite d'être entendue. Si on prend l'exemple de religieux comme les trappistes, ils rentrent dans un ordre contemplatif non pas pour être prêtres mais pour être moines, avec les voeux de pauvreté, chasteté et obéissance. Et selon les besoins de la communauté, on fait appel à l'un ou l'autre pour assurer l'eucharistie, les sacrements. À ce moment-là, c'est le père abbé qui demande à tel ou tel s'il accepte d'être ordonné prêtre. Il y en a qui refusent, qui préfèrent rester frères. Si quelqu'un accepte, éventuellement on lui fait faire des études complémentaires de théologie avant de l'ordonner prêtre. J'ai un ami à Ty Madec, un parisien d'ailleurs, qui m'a expliqué que, quand il est rentré, il ne pensait pas du tout devenir prêtre, mais qu'à la demande de son père abbé et en mettant en application le voeu d'obéissance, il a accepté... Pour revenir à la sitation des prêtres diocésains, il y a eu différents signes dans ma vocation...
L. B.: On parlait de la bretonnitude...
F. Q.: Oui... Il y a eu différents signes.
J'ai dit, paraît-il à quatre ans, je ne me rappelle pas,
que je voulais être prêtre. Après, en
réfléchissant, j'ai compris pourquoi. Mon frère
est lui-même prêtre, mon aîné de huit ans,
et quand il est parti au séminaire, j'ai posé des
questions, et j'ai dû dire que je voulais être
prêtre parce que j'avais envie de voyager moi aussi, et pas
simplement de me promener en charrette pour aller aux champs. Je
voulais aller un peu plus loin. Et pour moi, entrer au petit
séminaire de Sainte-Anne d'Auray pour être prêtre
voulait dire aussi bien visiter Madagascar ou le Pôle Nord.
Ensuite, bon, j'étais un enfant obéissant, plus ou
moins, enfin suffisamment. Le vicaire m'a choisi pour être
enfant de choeur et, par la suite, une fois terminées mes
"hautes études primaires", comme je dis, il m'a orienté
vers le petit séminaire.
Je vous ai raconté que j'ai fait mon premier sermon à
l'âge de huit ans?... En ce temps-là, il fallait
être à jeun pour communier; donc à la grand-messe
on ne donnait pas la communion, étant donné que ceux
qui travaillaient à la ferme ne pouvaient pas attendre dix
heures pour manger un peu. On avait trouvé ce système
de pain béni, pas pour remplacer l'eucharistie, mais pour en
signifier quand même le sens, c'est-à-dire une
communion: être ensemble, faire partie d'une communauté
pour marcher ensemble... C'est pas sûr du tout que les trois
quarts des gens comprennent cela... Enfin bon, à un moment
donné, j'étais chargé de distribuer ce pain
béni, qui n'était pas du pain consacré.
C'était un pain ordinaire, taillé en petits
carrés, qui était béni au début de la
messe et qu'on distribuait à tout le monde au moment du Credo.
La première fois que j'ai eu à distribuer ce pain
béni, je me suis trouvé à un moment donné
dans le coin des hommes, face à un voisin de village assis
dans un confessionnal, la porte ouverte, avec deux autres paysans qui
avaient avancé les agenouilloirs des pénitents pour
discuter... et, en passant devant eux, j'ai constaté qu'ils
discutaient du prix des vaches, des cochons, du blé et des
patates, pendant que les autres chantaient le Credo. Je les ai
regardés. Ils ont continué. Le dimanche suivant, ils
étaient encore là. Je les ai regardés un peu
plus. Ils ont continué. Le troisième dimanche, je me
suis arrêté, je leur ai dit, tout ça en breton:
"À
l'église, on vient prier. Le prix des vaches et des cochons,
ça se discute au bistrot." Ils m'ont regardé. Il y en a un qui a dit:
"Ben dam, gast, çui-ci sera recteur un jour" (ah ah ah).
Était-ce un signe de vocation, à huit ans? Je n'oserais
pas l'affirmer.
On m'a raconté aussi, et je m'en rappelle plus ou moins, que,
à six ans, j'ai dû avoir un début de croup -
c'est une angine carabinée, on étouffe, il y a une
inflammation telle qu'on ne respire plus, alors qu'il suffirait de
mettre un drain. À l'époque on ne connaissait pas les
antibiotiques. Bref, l'enfant mourait d'étouffement. J'ai dit
à la soeur qui venait me soigner que, tout de même,
j'aurais aimé prêcher avant de mourir. Et la brave soeur
de dire: "Oh cet enfant est béni de Dieu!"
En fait, j'ai passé mon petit séminaire de façon
tout à fait sereine, sans illumination ni désir
particulier. Je faisais mes études. Dans un petit
séminaire, il y a un peu plus de prières que dans un
lycée, c'est tout...
M. B.: Ta famille était très catholique?
F. Q.: Oui. Avant d'entrer au grand séminaire, on avait une retraite de réflexion à la fin de nos études secondaires, où on devait s'interroger selon une méthode ignacienne: raisons d'entrer au grand séminaire, raisons de ne pas y entrer. Je n'ai trouvé aucune raison. J'étais sur une piste et j'ai continué. Il se trouve que c'est au cours de ma retraite d'entrée au grand séminaire, qui durait du lundi au samedi, que j'ai eu la conviction que c'était ça. Sans illumination particulière...
M. B.: Tu avais quel âge?
F. Q.: dix-sept ans. Sans illumination particulière. En plus, je me rappelle que le prédicateur de cette retraite était rasoir. Donc ce n'est pas lui qui m'a enthousiasmé. Mais il a dû quand même avoir telle ou telle parole, telle ou telle réflexion, qui ont fait tilt.
L. B.: Tu t'es engagé sans regret de ne pas fonder de famille, de ne pas avoir de femme?
F. Q.: Non. Je ne sais pas comment les copains ont
vécu ou vivent leur vocation... J'ai eu affaire ici à
des gars qui m'ont interpellé, même parfois de
façon assez grossière, mais ça ne me
dérangeait pas. À un gars un jour qui me demandait "dis
donc! t'as jamais envie de femme?", j'ai répondu "je suis
aussi bien foutu que toi, mais si tu veux savoir, moi quand je prends une
fille dans mes bras, c'est pour la confier à la tendresse de
Dieu, tandis que toi t'es comme
un taureau qui saute sur une vache" ... En toute simplicité,
je peux dire que je n'ai jamais été amoureux d'une
fille. Le drame de certains prêtres c'est que, tout en
s'étant engagés très sincèrement,
très généreusement, en cours de route, ils
tombent amoureux. Alors là, dilemme...
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Le Père Le Quémener en bonne compagnie à la Mission (décembre 2003)
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Puisque Dieu lui-même s'est fait homme, c'est pas pour que nous devenions nous-mêmes désincarnés. |
L. B.: Je connais assez mal le sujet, mais je crois savoir qu'il y a toujours eu une identité très particulière de l'Église celtique, qu'elle soit irlandaise ou bretonne...
F. Q.: Évidemment. La Grande-Bretagne,
avant l'invasion anglo-saxonne, était déjà
évangélisée par des missionnaires venus de Rome,
qui étaient d'une époque où le dogmatisme
n'était pas ce qu'il est devenu par la suite, et qui ont donc
été capables de s'adapter, qui ont accepté que
les autochtones expriment leur foi en Jésus-Christ à
leur propre manière. La confession individuelle, par exemple,
est venue de moines irlandais, et non pas de Rome. Par la suite, dans
une deuxième étape, ce sont des moines irlandais qui
ont réévangélisé la Gaule et l'Europe,
Saint Colomban, par exemple, dont on retrouve la trace jusqu'en
Suisse... Donc il y a eu un choc en retour si l'on veut, une
imprégnation de leur manière de penser, que Rome a
réformé par la suite. Les moines irlandais de
Landévénec, qui suivaient une règle d'origine
irlandaise, ont finalement accepté de prendre la règle
de Saint Benoît, tout en gardant leur personnalité.
Donc il restera toujours un mode d'expression, qui fait qu'on
opère un retour aux sources, aux racines propres à
chaque peuple, à chaque ethnie, à chaque natio (ce sont
des mots qui se mélangent, qui se recoupent et qui se
contredisent parfois)... Toujours est-il qu'on a tout de même
pris conscience, à partir des orientations du Concile Vatican
II, qu'il fallait être à l'écoute de l'homme et
lui annoncer Jésus-Christ comme étant capable d'animer
sa vie, et non pas lui flanquer un cataplasme sur la figure.
Au fond, c'est en continuant d'être prêtre que j'ai
été amené, à ma manière de
prêtre, à être attentif à mes compatriotes
bretons, ce qui fait qu'à l'occasion de tel ou tel
procès politique où j'ai accepté d'être
témoin de moralité, j'ai été amené
à faire le point de façon assez percutante devant la
Cour de sûreté de L'État...
L. B.: Tu parles du procès des militants du FLB...
F. Q.: ... À la fin duquel Glenn Mor
lui-même est resté baba en disant "le curé nous a
tous eu, on aurait jamais osé dire ce qu'il a dit". Pour
résumer, j'ai dit: "Je suis né dans une ferme bretonne. Ma langue
maternelle, c'est le breton. Je
n'ai pas à en avoir honte. Je n'ai pas à en être
fier bêtement et je respecte le cheminement des hommes
d'où qu'ils viennent. Cela étant, je suis né
dans une Bretagne qui a eu quelques siècles
d'indépendance, mais qui a été envahie à
tour de rôle par les Anglais et les Français,
jusqu'à ce que la duchesse Anne finisse par signer un
traité d'union avec la France, qui n'était d'ailleurs
pas un traité d'unification ou de simple soumission. La
duchesse gardait son titre de duchesse, et si le roi mourait et qu'il
n'y avait pas d'enfant, elle reprenait ses droits en toute
liberté et indépendance. Mais la révolution
française a balayé tout cela. On parle de la
révolution française avec son idéal de
"liberté, égalité, fraternité", c'est un
magnifique idéal, mais qui n'a jamais été
appliqué par la France elle-même, enfin tant bien que
mal, et plutôt mal que bien. Je me sens de ce peuple de
Bretagne, qui s'est uni à la France, que la France a
essayé de ratiboiser, et qui malgré tout a gardé
sa personnalité. Donc, je me définis breton de
naissance, français par ma carte d'identité,
européen en espérant que ce soit une Europe qui
mérite mon attention, et au-delà citoyen du monde en
attendant d'être citoyen de l'éternité. Je
n'accepte de me faire enfermer ni dans une identité bretonne
ni dans une identité française ni dans une
identité européenne. Mon identité est celle
d'une personne qui réfléchit, qui tient compte des
événements qu'elle est amenée à vivre,
qui évolue en permanence..."
Je crois que beaucoup de gens découvrent leur identité
quand ils sont à l'extérieur. Mon identité, en
Bretagne, je la vivais sans me poser de questions. Mais à
Paris, j'ai été amené à y
réfléchir.
L. B.: C'est un peu à Paris que tu as découvert que tu étais breton, alors?
F. Q.: Si on veut. Plutôt, j'ai pris davantage conscience de ce qu'est une identité bretonne - et pas seulement bretonne, les autres aussi en même temps -, de tous ces problèmes d'acculturation, que l'Église elle-même reconnaît, alors qu'avant on imposait la civilisation romaine. La Chine pourrait être une grande nation chrétienne si, au XVIe siècle je crois, Rome avait accepté les intuitions du père Ricci, par exemple, un jésuite qui a été accueilli à la cour de Pékin. Mais Rome n'a pas accepté ses propositions, et Pékin a rejeté les décisions de Rome. À partir de là, tout a capoté... C'est le confucianisme qui était quand même la philosophie dominante... Une philosophie qui élève et permettait aux Chinois de se trouver à l'aise avec le christianisme, à condition de respecter leur identité, leur civilisation, qui était tout de même très raffinée. Et c'est là que Rome... ben oui, l'Esprit Saint étant absent, le pape de ce temps-là et ses conseillers se sont montrés en dessous de leur tâche. (À suivre)
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