LE BOUDDHA

 

 

 

ET

LE COQ

 

Le texte ci-dessous reproduit un mondo (échange de questions et de réponses) entre Maître Deshimaru et un disciple. Il se déroule au dojo de Pernety, à Paris en 1980, deux ans avant la mort du maître. Il n'a jamais été publié auparavant. Nous le reproduisons ici parce que nous pensons qu'il apporte un éclairage fort sur un point délicat : la nécessité de se démarquer, d'affirmer ce qui est authentique, au détriment du consensus. D'autres pourraient penser qu'il est préférable de rechercher un terrain d'entente... mais pas Maître Deshimaru.

Disciple: : Vous avez reçu récemment une lettre d'un disciple canadien de Philip Kapleau, un certain Albert Low 1. Il dit dans sa lettre que la lecture de plusieurs passages de votre livre La voix de la vallée 2 lui a inspiré une profonde tristesse - principalement les passages où, d'après lui, vous attaquez d'autres maîtres illuminés. Il pense que ce genre de choses ne doit pas se faire entre hommes du satori. Et pour finir, il dit que vous n'êtes qu'un coq de basse-cour.

Deshimaru: : Je suis un coq ?

Traducteur : Parce que vous vous battez avec d'autres maîtres, avec Kapleau, avec Yasutani...

Deshimaru: : Oui, c'est vrai. Bouddha aussi, il critiquait sans réserve les erreurs des autres. Il critiquait également les anciennes religions de l'Inde. Tous les grands maîtres critiquent. Le Christ aussi. Les religieux ne doivent pas suivre une voie erronée. C'est un point très important. Un maître qui suit tout est stupide. [ceci s'dresse aux maîtres qui mélangent le rinzai et le soto, comme Kapleau et Yasutani. ] Je ne veux pas accepter les erreurs. [Maître Deshimaru lève le pouce.] L'étude de la doctrine exige une vraie discussion. Quelle est la vraie voie, le vrai sentier ? Il n'y en a qu'un. Dans la religion moderne, tout le monde suit tout ce qui se présente. Nos vies ne sont pas longues, aussi devons-nous trouver le véritable chemin. C'est pourquoi il y a des discussions entre les maîtres. Quelle religion est la meilleure ? Quelle philosophie est la meilleure ? Qu'est-ce qui est vrai ? Un vrai maître doit montrer cela. Il ne s'agit pas d'une querelle ! C'est la vocation de la religion. Vous comprenez ?

Disciple: : Je comprends. Il faut juste que je réponde à cette lettre!

Deshimaru: : Ce n'est pas nécessaire. Vous ne devez pas vous en mêler. Ma Voix de la vallée est vraie. Il n'y a rien d'autre qui compte. Seul La voix de la vallée apporte une vraie réponse. Je ne veux pas écrire des excuses.

Les gens n'arrivent pas à comprendre, on ne peut rien y faire. Aujourd'hui, j'ai dit qu'on peut accompagner la vache à la rivière mais qu'on ne peut pas la forcer à boire. Pas besoin de dire : "Vous devez boire !"

Les gens sont différents, les opinions varient. C'est pourquoi vous devez attendre, vous devez créer l'occasion... Ils ne sont pas mûrs, leurs organes sexuels ne sont pas mûrs. C'est la même chose. Donc, vous devez attendre. Pas la peine de répondre à cette lettre.

Disciple: : J'y répondrai dans le prochain livre, Le rugissement du lion 3. J'ai l'intention de mettre ce mondo que nous avons en ce moment dans Le rugissement du lion, d'accord ?

Deshimaru: : C'est mieux. Il n'est pas nécessaire de vous battre tout seul, pour vos opinions. Mais en le publiant, les gens finiront par comprendre. Dix ans, cent ans. Le temps résout ces questions.

Jusqu'à présent, les gens aiment l'ésotérisme du boudhisme tibétain... Il y a environ 1500 ans, les Tibétains et les gens du zen ont eu une grande discussion. La conférence de Lhasa. Cette conférence est devenue très célèbre. Qu'est-ce qui était le mieux, le bouddhisme tibétain ou le zen ? Le roi du Tibet assistait à la conférence.

Disciple: : Et qui a gagné ?

Deshimaru: : On ne peut pas trancher là dessus. Mais les moines zen ont dû quitter le Tibet. En Chine, le Bouddhisme tibétain a été arrêté, c'est le zen qui s'est développé. Ceci s'est perpétué jusqu'à nos jours. Aujourd'hui, c'est le communisme qui a gagné en Chine.

Dans le bouddhisme tibétain, il n'y a pas d'activité, seulement du mysticisme, seulement de l'ésotérisme. Si bien qu'ils deviennent faibles. Les Tibétains n'ont plus de terre. Et maintenant l'Occident est attiré par ceci, par l'ésotérisme. L'Amérique, le Canada. Si le Dalaï Lama vient, ils lui font un bon accueil. Tout le monde veut recevoir le Dalaï Lama. C'est dangereux. En Amérique je ne suis pas si bien accueilli. En France non plus... Mais le Dalaï Lama arrive et "Paaahh !" [Maître Deshimaru fait un geste des bras pour montrer une foule venue écouter le Dalaï Lama.] Tout le monde est comme cela. C'est une erreur. Si c'est moi qui viens, tout le monde se sauve. Seuls les gens forts comprennent. Compris ?

C'est un problème important. Je ne suis pas en train de critiquer le bouddhisme tibétain, je ne suis pas en train de critiquer le Dalaï Lama. Lui et moi sommes de bons amis. Je l'ai rencontré au Japon. Il me connaît. Karmapa aussi nous a rendu visite dans ce dojo. Karmapa a même été plus diplomate avec moi [que le Dalaï Lama]. Karmapa m'a donné cette statue de Bouddha. [Maître Deshimaru montre du doigt la statue sur l'autel.] Karmapa m'a donné cinq statues, cinq statues !

Dans notre civilisation, tout le monde est devenu faible.

Parfois l'ésotérisme est important, mais l'essence de la religion ne se limite pas à l'ésotérisme. L'ésotérisme est de petite dimension... Vous comprenez ? Vous aussi vous aimez l'ésotérisme ? Bon dimanche !

 

1. Chef du temple de Kapleau à Montréal et auteur de livres sur le zen. (retour)

2. La voix de la vallée, Taisen Deshimaru - Philippe Coupey, Éditions du Rocher, 1984. (retour)

3. Le rugissement du lion, Taisen Deshimaru - Philippe Coupey, Éditions du Rocher, 1994. (retour)

 

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