COMMENT MAÎTRE DESHIMARU CONCEVAIT-IL SA MISSION
Cette réflexion de Denis Boureau s’appuie sur une compilation de citations, extraites principalement des numéros du bulletin zen publiés du vivant de Maître Deshimaru.
Un grand concours
À l’occasion de la parution en mai 1972 du bulletin n°1 «Zen
Information» édité par l’Association Zen d’Europe
(future AZI), Maître Taisen Deshimaru n’a pas voulu écrire
d’éditorial. Il a proposé à la place un concours
à ses disciples: «Demandez à chacun ce qu’il pense
de ce que doit être ma mission! Naturellement, on ne doit pas répondre
par des expressions zen stéréotypées ou en se référant
aux missions traditionnelles des moines du Soto Zen […] On doit par intuition,
«i shin den shin», devinez mon idée» (bulletin
n°1 p.1). Il dota ce concours d’un prix de 100 francs pour
le vainqueur.
On aurait pu imaginer que le symposium marquant le quarantième anniversaire
de la venue de Maître Deshimaru en Europe ait pour thème, en s’inspirant
du bulletin n°1, le sens de la mission de Maître Deshimaru (et de
fait qu’en est-il 40 ans après sa venue?)... Nous aurions invité
tous ceux qui se revendiquent de cette lignée, ainsi que ceux qui ont
de la sympathie pour le zen et la sangha de Maître Deshimaru.
Les conférences et les tables rondes auraient été riches
de notre réflexion et de notre expérience. Sous la sainte influence
du zazen pratiqué ensemble, nous aurions laissé surgir les lignes
de force, les perspectives et aussi les différences d’approche
à l’oeuvre dans la sangha de Maître Deshimaru. Nous
serions repartis grandis de cette rencontre entre moines et nonnes sur ce qu’ils
ont de plus précieux: continuer ensemble la mission de leur maître.
Au lieu de cela, on nous propose de «commémorer le 40e anniversaire
de l’implantation du zen soto en Europe» (dépliant
AZI, § Soto Zen Buddhism), avec une belle cérémonie
chaque jour et un symposium sur «l’universalité du bouddhisme»
présenté par quatre anciens disciples de Maître Deshimaru
et cinq moines japonais de la branche soto du bouddhisme zen. Il n’est
pas certain que la réponse «implanter le Bouddhisme soto zen en
Europe» eut reçu le premier prix à la question posée
par Maître Deshimaru sur le sens de sa mission. Il me semble intéressant,
quarante ans après sa venue en Europe, de revenir à ce que lui-même
en disait. Ce sera ma modeste contribution à ce quarantième anniversaire.
Qu’a donc
répondu la personne qui a reçu le premier prix? Ceci: «Enseigner
l’essence de toutes les religions: le zazen, la méditation sans
but et sans profit qui englobe tout et tous» (bul.
n°2). Et le second prix? «Votre mission qu’est-elle?
philosophique, dogmatique, moraliste, confessionnelle...? Non [...] Il serait
plus juste de la définir par une posture […] Votre mission est
d’être posture et d’enseigner la vraie posture.»
(idem) Il y eut 72 «bonnes réponses». Les disciples d’hier
seraient-ils plus perspicaces que les disciples d’aujourd’hui?
Le zen
de Deshimaru
Le Zen, tel que Maître Deshimaru l’a implanté en Europe repose
sur une foi absolue dans les mérites infinis de la pratique de zazen,
et il s’articule autour de quelques concepts simples à présenter,
pas faciles à pratiquer, et qui reviennent constamment dans ses écrits
comme dans ses kusen: zazen, kin-in, sampai; la pratique
unissant le corps et l’esprit; hishiryo (penser du tréfonds
de la non-pensée, l’art du zazen); mushotoku (sans but
ni esprit de profit), le retour à la condition normale du corps et de
l’esprit; le kesa, objet de la foi; le bol et la gen mai (la
nourriture du moine); la transmission i shin den shin (de personne
à personne, du maître au disciple); la sangha, considérée
non pas comme une communauté de moines professionnels, mais comme une
mission qui veut aider l’humanité entière.
«Le zazen constitue une discipline capable de régir toute notre vie quotidienne non pas du dehors, mais à partir des profondeurs, autrement inatteignables de notre psychisme. Grâces aux concepts de mushotoku (sans profit), d’hishiryo (la pensée non-pensée) et de mushin (non-esprit), perçus directement et spontanément en zazen, celui-ci donne à notre vie une dimension non encore imaginée en Occident.» (T. D. Kusen n°135)
La venue de Maître Deshimaru en Europe est d’abord la marque d’une coupure avec le zen tel qu’il est pratiqué par l’institution japonaise (à cet égard Maître Deshimaru reprend à son compte les critiques formulées par Kodo Sawaki, qui, dit-il sans sa Biographie d’un moine zen, l’a envoyé développer sur une terre fraîche un enseignement qui était en plein déclin au Japon); elle est ensuite la marque d’une tradition de ruptures qui innerve toute l’histoire du zen: rupture de Shakyamuni avec la religion de son temps, de Bodhidarma avec le bouddhisme indien, de Dogen avec la Chine, puis de lui-même avec le zen japonais; elle est enfin affirmation qu’il est dans la nature même du Zen de se renouveler sans cesse.
«S’il a grandi au sein de la plus ancienne tradition du bouddhisme,
le zen est comme l’eau vive, sans cesse renouvelée, qui jaillit
toujours fraîche. Il est toujours vivant, il se recrée à
chaque instant.» (T. D. Vrai Zen)
Taisen Deshimaru est arrivé seul en France, sans soutien, sans mandat, en 1967, à l’invitation d’un groupe macrobiotique rencontré durant leur camp d’été au Japon en 1966 (cf. entretien avec Daniel Guétault). Il était doublement seul, puisque reconnu ni par la Soto Shu, qui tenait alors Kodo Sawaki pour un illuminé, ni même par la plupart des disciples de Kodo Sawaki, qui avaient peu d’égard pour un homme tout juste ordonné moine peu avant la mort de Kodo. «A cette époque-là, la plupart des moines soto doutaient du succès de ma mission.»(bul. n°27 automne 1979). Seule, la réussite manifeste de sa mission quelques années plus tard, quand il se rendit au Japon accompagné de plus de cent disciples, changera en partie ces réticences. Nous y reviendrons.
En France, pays où la religion chrétienne a façonné les esprits, il ne recherche pas les contacts avec les organisations bouddhistes existantes, mais préfère nouer des liens avec des religieux chrétiens (monastère de l’Arbrelle, dominicains...). Il emploie très peu les termes de bouddhisme zen et encore moins de bouddhisme tout court. Même la terminologie de zen soto est rare dans son discours. Il parle en revanche constamment du zen dans son aspect fondamental, universel, au-delà des dogmes et des formes. Il ne changera pas jusqu’à sa mort. Ainsi en 1981, neuf mois avant son décès : «Toutes les formes religieuses sont nées et se sont modifiées selon les temps, les lieux, les hommes et les civilisations.» «Toutes les religions, dieu ou Bouddha, ont à mon sens, le même objectif: relier l’homme à la nature, apprendre à contrôler la relation de l’homme et de la nature.» «La religion est l’enseignement fondamental, l’essence de l’éducation vraie de l’être humain.» «Le Zen, c’est la religion avant la religion.» (bul. n°36 automne 81)
Cette vision universelle et transversale du Zen n’est pas, comme le font croire certains, un discours conçu uniquement pour ses disciples occidentaux. Dans une conférence donnée au Japon en 1979, accompagné de sa seule secrétaire, il dit : «Le christianisme également, la religion mondiale, est devenue faible. Et le Bouddhisme de même est devenu une véritable antiquité. Même le Bouddhisme a vieilli! […] Mes disciples, ceux qui viennent au dojo, reconnaissent et comprennent cette pensée mieux que les japonais.» (bul. N°26 p 18)
A Zinal, lors de l’allocution d’ouverture: «Les européens cherchent leur véritable voie, et je pense qu’ils seront capables de donner naissance à une nouvelle civilisation, au-delà des religions et des philosophies traditionnelles. Je veux vous enseigner le zen dans sa pureté et sa véritable essence qui ne s’adresse pas au mental mais par la pratique à l’être tout entier.» (bul. n°4)
Même à l’occasion de l’inauguration du temple zen de la Gendronnière, il ne parle pas de temple bouddhiste ou zen soto, mais seulement de «château du grand dharma, le château spirituel de la non-peur, le principal dojo zen en Europe » (bul. n°29, dec. 1979)
Très souvent Maître Deshimaru dans ses kusen dit aussi bien «vous devez devenir des bouddhas» que «vous devez devenir Dieu, vous devez devenir le Christ par votre posture, par votre attitude d’esprit». Il considère que la pratique de zazen apporte une conscience renouvelée tant du bouddhisme que du christianisme. Pour lui, il est clair et sans ambiguïté que le zazen, pratiqué dans l’esprit le plus élevé (mushotoku) est une source inaltérable pour rafraîchir le bouddhisme comme le christianisme. Tel le reflet de la lune (pour reprendre une image zen), le retour à la condition normale du corps et de l’esprit— qui est la «production de zazen» — ne choisit pas son lit et s’adapte à toutes les formes: océan, lac, mare, flaque d’eau, à l’Ouest comme à l’Est, au Sud comme au Nord, dans le Bouddhisme ou dans le Christianisme et dans toutes les formes prises par l’esprit humain. C’est dans cette perspective qu’il affirme l’universalité du zen, et pour celui-ci, la possibilité de fournir une réponse à la crise de la civilisation.
À l’occasion du 10e anniversaire de l’arrivée de Maître Deshimaru, dans le bulletin Zen Information n°20 de l’été 1977, Janine Monnot lui rend sur quatre pages un hommage vibrant: «Me frappa immédiatement le caractère radicalement progressiste, puissant, créateur et dynamique de cet enseignement de sagesse traditionnelle. Il faisait éclater les blocages, se dissoudre les habitudes de tiédeur et sortir d’un système desséchant, clos, artificiel, pour entrer dans la vie véritable, active, fraîche, réelle, heureuse, au-delà des contradictions: une voie sans impasse où tout est possible parce qu’elle est le courant de vie non interrompu par notre jugement intellectuel et notre mental personnel. Cet enseignement apportait à la France, à l’Europe, à l’Occident, non seulement la transmission authentique du zen de Dogen, dans une terre complètement neuve, ce qui est un fait historique majeur, mais aussi une direction pour l’évolution future de l’humanité […] C’est pourquoi un moine zen, un maître zen venant à Paris il y a dix ans, c’était le commencement de quelque chose ou l’indice d’un grand changement.»
La mission de Maître Deshimaru et le zen japonais
Sa Mission prit rapidement de l’ampleur, entre sa première conférence
au centre «L’homme et la connaissance», 26 rue Bergère
à Paris, en septembre 1967, et sa visite au Japon en 1974, entouré
de plus de cent disciples. Cette visite tient une place particulière
car, à partir de ce moment là, Taisen Deshimaru commence à
être reconnu par les autorités du zen soto japonais. Cette reconnaissance,
il ne souhaite pas qu’elle vienne simplement couronner son travail de
missionnaire, il la veut pour le zen tel qu’il le conçoit et le
pratique, le zen véritable, retrouvé et défendu par Kodo
Sawaki, le zen dans sa pureté originale tel que Dogen l’a ramené
de Chine et Boddhidarma d’Inde. C’est ce qu’il explique en
1973 dans l’éditorial du bulletin N°7.
Avant cette visite de 1974 au Japon avec sa sangha, Maître Taisen Deshimaru, qui revenait régulièrement dans son pays, avait développé des contacts auprès de quelques anciens disciples de Kodo Sawaki ainsi que dans différents milieux, et commencé à expliquer le sens de son action et de sa vision du zen.
Le premier Roshi à le visiter (à Zinal) est le Rév. Okamoto, un sympathisant de Kodo Sawaki. «La mission de Sensei Deshimaru n’est pas facile. Il est parfois critiqué […] Malgré tous ces obstacles, il continue sa Mission, et sa franchise, son humour, sa façon d’aller à sa guise sont l’essence du Vrai Zen», dit-il avant de conclure: «Si maintenant la Mission de Sensei Deshimaru se répand en Europe, malgré les mécontents et les jaloux, qui est le plus heureux? Je pense que c’est Kodo Sawaki et c’est lui qui comprend le plus profondément le sens de cette mission.» (bul. n°8 janv 74)
Taisen Deshimaru détonne dans le paysage du zen soto japonais. Son parcours atypique et sa vision réellement universelle du zen à travers la pratique de zazen dérangent les tenants d’une religion constituée, professionnalisée, aux rapports ambigus avec le pouvoir. A la question combien y a t’il de maîtres au Japon, Deshimaru répondait avec humour: «Il y a 15000 maîtres, puisqu’il y a 15000 temples.» L’organisation du zen soto est donc une grosse machine chargée du renouvellement et de la formation de ces 15000 roshi. La succession se fait de père en fils. Les temples, grâce à leur fonction officielle de célébration des morts, ont des revenus très importants et gèrent des fortunes considérables. Bien entendu, il existe un certain nombre de gens sincères, dont des moines et des roshi. Quoi qu’il en soit Deshimaru ne se fait aucune illusion sur le zen japonais. Il reprend à son compte, comme disciple, les critiques formulées par son maître. Il veut certes une reconnaissance de sa mission par les plus hautes autorités du soto zen, mais sans inféodation, et il considère même la terre du Japon comme une terre de mission, dans l’espoir que la fraîcheur et l’authenticité de la pratique du zen en Occident influencera les Japonais.
Maître Deshimaru reproche en fait au zen japonais la professionnalisation
des moines et le formalisme excessif:
«La transmission du vrai Dharma, l’enseignement authentique, est toujours fort éloignée de l’enseignement courant en usage dans les traditions; elle se caractérise toujours par un élan de fraîcheur nouvelle qui la rend vivante, adaptée au temps, au lieu, aux gens et la distingue des eaux dormantes de la tradition systématisée. Si, moi-même, je me contentais de vous livrer le simple enseignement du bouddhisme traditionnel, avec l’étude systématique des textes et des sutras, avec l’apprentissage formaliste des cérémonies, peu de gens viendraient dans ce dojo; de plus je ne vous transmettrais pas la véritable essence du Dharma.» (Kusen, Genjokoan, n°64 p.103)
«A Eiheiji ou Sojiji, on continue à faire zazen, mais surtout pour former des moines professionnels. Leur devoir est de devenir moine. Ce n’est pas mushotoku.» (Kusen 17/06/1980)
«Le Zen ne peut être enfermé ni dans les temples, ni dans le formalisme. » (bull. n°7)
«La cérémonie est le fruit d’un zazen intense et énergique, elle est simple, forte, naturelle, et bouleverse tout le cosmos.» (bul. n°19 juin 1977)
Lors d’un mondo de la première sesshin de Val d’Isére, le 28/07/1978, à une question sur le shiho, Maître Deshimaru répond (Sit p 57): «Cette année, j’ai réfléchi à qui le donner. Le shiho n’est pas du tout difficile; mais je dois envoyer les documents au quartier général au Japon. C’est du formalisme. Si je donne le shiho sans que ce soit officiel, ce n’en est pas moins le vrai shiho, qui vous permettra de devenir un vrai grand maître, un maître international.»
Mais Taisen Deshimaru a aussi une action délibérée au Japon,
à travers des interventions dans les médias, en publiant des livres,
en rencontrant des personnalités de tous les milieux, en donnant des
conférences. Et si certains l’ont rejeté, d’autres
ont été touchés, tel Myoko Horibe, qui lui écrit
une longue lettre dont ce passage est extrait (bull. n°20):
«J’ai entendu parler du mouvement de roshi Taisen Deshimaru
par mon ami Nishikawa Jikai, dans le train, lorsque je me suis rendu à
l’université de Komazawa, à Tokyo, en l’année
74. En ce printemps là, je commençai de lire votre livre et à
l’automne suivant j’assistai à votre conférence dans
le hall Yoiuiri à Ginza. Je ne puis oublier l’impression profonde
qu’a fait naître en moi cette conférence. Ensuite, j’ai
lu dans les journaux et magazines des articles sur votre mission et le mouvement
que vous aviez créé en Europe. Depuis le début de mes études,
je suis intéressé par la mission et la progression du zen. Aussi
ai-je ressenti intensément la portée du titre de votre ouvrage
Zen et civilisation. Dans le monde moderne et en particulier dans notre branche
soto, nous sommes trop indifférents,[…] mais je pense que notre
branche soto est demeurée assise paisiblement, sans rien d’autre,
jambes croisées, sur les organisations traditionnelles de plus en plus
compliquées, développées et hiérarchisées
au cours de la longue histoire de la plus importante école des religions
japonaises.» Rappelons que Myoko Horibe, et d’autres jeunes
moines japonais, ont été suffisamment touchés par le discours
et la personne de Taisen Deshimaru pour venir pratiquer et étudier la
Voie à ses côtés, au dojo de Pernety et à la Gendronnière,
pendant de nombreuses années, plutôt que de poursuivre au Japon
un cursus qui leur aurait ouvert de brillantes carrières monastiques.
La reconnaissance officielle de la mission de Maître Deshimaru par les autorités zen du Japon, telle que lui-même l’a souhaitée, est le fruit d’une heureuse conjonction, entre d’une part la réussite indéniable de sa mission en Europe et, de l’autre, la présence à la tête des autorités de quelqu’un qui en comprend la dimension. Cela ne sera pas toujours le cas.
Voici ce qu’ Iwamoto Zenji, chef de Sojiji et et de l’école soto, a dit aux disciples de Maître Deshimaru à l’occasion de la visite au Japon de juin 1974: «J’ai beaucoup d’admiration pour vous, pour votre groupe, pour vos magnifiques postures et pour votre maître Deshimaru Roshi, qui vous enseigne le vrai zen. Je suis sûr que votre passage dans ce temple aura une grande influence sur le zen japonais et sur nous. Vous pouvez nous apprendre beaucoup de choses, et votre influence donnera une vie nouvelle au zen, comme au VIe siècle, lorsque Bodhidharma est venu en Chine, comme au XIIIe siècle, lorsque Dogen Zenji a fondé le soto zen au Japon. Mais continuez à pratiquer zazen sans crainte, à suivre sans crainte l’enseignement de Deshimaru Roshi. Je vous garantis solennellement que le zen de Deshimaru est le vrai zen, celui de Dogen, de Keisan, de Kodo Sawaki. C’est cela le vrai zen ; ce n’est pas des cérémonies compliquées. La posture en elle-même est la plus grande cérémonie […] Deshimaru est le Bodhidharma des temps modernes.» (bull. n°10)
Oshima Roshi écrit, dans une lettre relatant sa visite en 1977: «Il n’est donc pas exagéré de dire que vous êtes une complète réincarnation moderne de Bodhidharma: nous pouvons le certifier […] et la vraie sesshin près de Marseille nous a impressionnés et nous avons ressenti la signification profonde de la cérémonie finale qui rassemblait de nombreuses nationalités. Nous ne l’oublierons pas jusqu’à notre mort. Jusqu’à maintenant, aucune cérémonie ne m’avait autant impressionné.» (bul. n°20)
Cette consécration de Maitre Deshimaru au Japon a culminé avec le shiho qu’il reçut officiellement des mains de Yamada Zenji, en 1975 (cf. discours d’intronisation, bulletin n°13).
Si certains responsables du zen japonais reconnaissent la spécificité et la grandeur de la mission de Maître Deshimaru, il ne faut pas pour autant se leurrer sur les difficultés qu’il a rencontrées et sur les tentatives, faites de son vivant, de récupération de sa mission afin de la réduire à une simple excroissance européenne du soto zen japonais. Déjà Okamoto en parle (cf. : plus haut) à mots couverts: «mission… difficile… parfois critiqué… obstacles… malgré les mécontents et les jaloux».
Une portée universelle
En 1972, Maître Deshimaru crée sa propre liste de classement de
ses disciples. Elle comprend 22 personnes réparties en vice-maître
II et III, et professeur I, II et III. Elle ne paraîtra que dans le bulletin
n°2. Et il faut attendre l’année 1975, qui correspond aux premières
officialisations japonaises, pour que Taisen Deshimaru publie cette liste dans
le bulletin (le n°11, où 33 personnes sont répertoriées).
Elle y figurera de façon permanente à partir du bulletin n°17.
Elle recense en premier les dirigeants de sesshin et assistant, homme et femme
mélangés. Puis à partir du n°22 les dirigeants sont
classés en «golden A,B, ou C» et les assistants
en «blue A,B,ou C», séparés par sexe et paris
/province/étranger (202 personnes répertoriées). À
partir du n°30 apparaît une nouvelle catégorie, shusso-kongo,
traduit par aspirant au shiho, disciples diamant, où figure
13 personnes. L’ensemble est intitulé «disciples désignés
par Maître Deshimaru» avec l’annotation suivante «koan
de Sensei pour ses disciples». Cette liste, pour les disciples comme pour
Taisen Deshimaru, était plus importante que les enregistrements officiels
au Japon et ne les corroborait pas. On peut remarquer au passage que sur les
28 disciples classés diamant à la mort du maître, seuls
cinq font partis du «conseil spirituel» de l’AZI, dont certains
membres actuels ne figurent pas parmi les 440 répertoriés dans
le bulletin n°36. On peut s’en réjouir si ceux qui se revendiquent
aujourd’hui disciples de Maître Deshimaru enseignent à leur
tour la direction que celui-ci avait si clairement indiquée et poursuivent
sa mission telle qu’il l’avait définie ( y compris dans les
rapports avec le zen japonais).
Si Maître
Taisen Deshimaru a effectivement recherché à faire valider sa
mission par le zen soto japonais, il s’est appliqué dans le même
temps à la faire reconnaître par les autorités bouddhiques
de toutes obédiences. Lors de sa visite au Japon avec ses disciples en
1974, il organise une sesshin dans un temple de la lignée obaku.
Si Deshimaru ne refuse pas le fait d’être le représentant
du zen soto en Europe et revendique son titre de kaikyosokan, c’est pour
dire aussitôt que sa mission est aussi «approuvée et
soutenue par l’ensemble des écoles zen, soto, rinzai, obaku ainsi
que par la fédération de tous les bouddhistes japonais»
(Bulletin n°3). Il recherche même le soutien des Japonais chrétiens.
Ainsi dans son kusen du 18/06/80 «Au Japon, les chrétiens sont
impressionnés par ma mission […] Aussi dis-je qu’il faut
continuer zazen et revenir à la condition normale, fondamentale du corps
et de l’esprit pour influencer toutes les religions du monde et toute
l’humanité.»
En défendant ainsi sa vision réellement universelle du zen, Taisen Deshimaru est dans la continuité de son maître, Kodo Sawaki, le moine «sans demeure». Kodo Sawaki, bien qu’il se soit escrimé au sein de l’organisation du zen soto japonais pour faire vivre le zen, ne s’y est pas cantonné, enseignant à toutes sortes de gens, dans toutes sortes d’endroits. Dans le Kusen n°131, pages 79-82, Taisen Deshimaru raconte sa conversation avec M. Sato, professeur de psychologie: «Il me confia que l’enseignement que je répandais en Europe était ce qu’il avait toujours espéré trouver au Japon. Il avait rencontré de nombreux maîtres zen, cependant aucun d’entre eux ne lui avait fait prendre la posture de zazen […] Le professeur me demanda alors: “Pourriez-vous m’expliquer pourquoi le zen est-il ainsi divisé en sectes, rinzai, soto et obaku?” “Oui cela est un fait relativement moderne. Le zen signifiait à l’origine l’essence, la source de l’esprit bouddhique.” “Il paraît que Maître Kodo Sawaki, tout en se rattachant plus que tout autre à la tradition, a su en dépasser les limites pour répandre une forme de zen véritablement universel.” “C’est exact.”» Et toujours à propo de Kodo: «Je me demande bien, s’il vivait encore, lequel d’entre les moines théoriciens japonais et moi-même en France serait selon lui, le transmetteur de la doctrine la plus correcte. Je pense que la conclusion est évidente.»
Il n’est sans doute pas anodin que dans la liste des membres d’honneur de l’Association Zen Internationale telle qu’elle se composait à sa mort ne figure aucune personnalité japonaise de l’école du zen soto. Néanmoins jusqu’à la fin, il a essayé de porter dans son pays natal la foi qui l’animait. En 1981, il publie au Japon un livre intitulé Nihonjin Ni Katsu,( Kwatz aux Japonais), dans lequel, «tout en ayant un regard compatissant, il porte sur ses compatriotes des jugements pertinents et sévères». (bul. n°37 p 4)
En conclusion,
rappelons nous ce que Taisen Deshimaru disait dans le kusen du 16 janvier 1981
où il vitupérait les gens qui veulent chercher la Voie au Japon
alors qu’elle est sous leur pied: «Daichi aussi est allé
en Chine (il avait fait un voyage vain en Chine et en Corée avant de
rencontrer à son retour Maître Keizan et devenir son disciple en
1325). Lorsqu’un disciple partait en Chine, le maître zen disait:
“N’échangez pas l’or véritable du Japon contre
le plaqué or de la grande Chine.” C’est le Zen. A la fin,
il faut penser par soi-même. Les autres ne sont pas moi.»
L’or véritable n’est-il pas aujourd’hui la mission
de Maître Deshimaru, le plaqué or, le zen des longues cérémonies
savantes, des moines professionnels, de l’organisation complexe et hiérarchisée?
Notre légitimité et notre rôle de disciples de Deshimaru
sont de poursuivre et d’amplifier au-delà de sa mort sa mission,
de la reprendre à notre compte, de l’interroger fortement. Mais
qu’elle est cette mission?
«La destinée humaine, c’est de trouver la liberté intérieure[…] C’est trouver l’essence de l’humain en nous-même et par nous-même […] Par quelle méthode?[…] Par la pratique le zazen […] Cela n’est pas un état exceptionnel, mais le retour à des conditions normales de l’esprit […] Elle est mushotoku, philosophie du non-profit […] La vraie religion est abandonner l’égoïsme […] Les religions sont devenues des cérémonies […] Elles sont trop administrées, trop organisées, elles ne laissent plus passer le souffle de l’esprit et n’influencent plus les êtres en profondeur. La vérité est en dehors des systèmes et des formalismes. L’essence de la religion est la vraie méditation et la compréhension de nous-même en profondeur.» (T. D., bull. n°1)
«Le Zen peut aider l’humanité en lui apportant cette troisième vue des choses qui procure la véritable liberté intérieure.» (bull. n°6).
«Le Zen donne une impulsion très forte au courant qui porte les hommes à trouver un nouvel ordre dans la vie. Il apporte la liberté et la paix dans les cœurs, mais aussi la sérénité et le silence, et contribue à l’harmonie entre les cultures de l’Est et de l’Ouest. On peut dire qu’il s’agit d’une nouvelle naissance spirituelle. L’ancienne vision du monde est tombée, mais la vision du monde nouveau n’est pas encore affirmée. Maintenant, dans le monde et surtout en Europe, on espère l’avènement d’une culture à la fois enracinée au cœur de la civilisation européenne et fondée sur la civilisation orientale de l’esprit. D’innombrables difficultés ont toujours accompagné les mouvements de naissance des nouvelles formes de vie spirituelle. Lorsque les efforts et les sacrifices pour en triompher sont nombreux, quelque chose de grand apparaît. La transformation de l’humanité s’opère d’abord au niveau individuel et cette transformation entraîne un changement fondamental pour le monde entier.» (bull. n°36 aut. 81)
La mission de
Taisen Deshimaru s’est développée selon cinq grands axes.
- Organiser la pratique de zazen: développement du dojo de Paris, des
dojos de province et de l’étranger, organisation des sesshin
et des camps d’été, création de la Gendronnière,
éducation des disciples.
- Faire connaître le zen: conférences, radio-télévision,
livres, rencontres…
- Traduction et commentaires des grands textes de l’histoire du zen
- Dialogue avec les sciences pour corroborer l’unité du corps et
de l’esprit: rencontres et travail commun avec notamment le Pr. Paul Chauchard
(scientifique catholique, neuro-biologiste), le Pr Ikemi, le Pr Jonas Salk de
l’institut d’Etudes Biologiques de Californie, le physicien Jean
E. Charon et bien d’autres.
- Résoudre la crise de la civilisation: Rencontres d’intellectuels
et de personnalités publiques et religieuses: A. Desjardins, P. Delorme,
M. Random, A. Frossard, A. Malraux, P. Demieville, M. Lejeune, RP G. Bouet,
M. Aafz, H. Laborit, B. Besret, M. Dominati, M. Béjart, Dr. Fromm, H.
Von Karayan, J. Chaban Delmas, P. Sudreau, .J Bernard, RP Carre, R. Huyghe,
C. Levi-Strauss... La question du destin futur de l’humanité, de
l’avenir de la civilisation et de la recherche de solutions pour sortir
de la crise occupait une place centrale dans tous ces entretiens. Un symposium
devait par ailleurs réunir des personnalités de tous les horizons;
il eut finalement lieu après sa mort, sur le thème «Guérir
l’Esprit».
A l’assemblée générale de l’AZE en décembre 1971, Maître Deshimaru déclare: «Nous ne devons pas tomber dans l’erreur de créer une organisation au sens étroit du terme, une église, hiérarchisée, un pouvoir, une autorité, des contraintes, une chapelle, un système.» (bull. n°1 p 3)
«J’ai décidé de fonder l’Association Zen d’Europe pour répandre la philosophie du zen et la pratique de zazen; Il n’y a pas à hésiter ni à avoir peur de promouvoir le zen. Ce ne sont pas des affaires. Le zen attire par son côté oriental, mais il donne une impulsion très forte à l’homme pour trouver un nouveau sens à la vie. Il apporte paix et liberté dans le cœur ainsi que sérénité et silence. Il contribue au rapprochement des cultures Est-Ouest. On peut dire que c’est une nouvelle vision spirituelle [...] De nombreuses difficultés accompagnent toujours l’expansion d’une mission spirituelle. J’attends que mes disciples m’assistent avec force et réalisent la vision qui fonde ma foi dans le zen.» (T.D., dimanche 19 avril 1980)
L’assemblée de l’Association Zen d’Europe qui s’est tenue le 18 février 1981 a décidé de changer l’intitulé de l’association en Association Zen Internationale, pour rendre compte de la diffusion mondiale de sa mission.
«Maître Deshimaru attend de ses disciples qu’ils l’aident avec force à réaliser cette vision pour laquelle il brûle par sa foi en zazen, à promouvoir son esprit, ici et maintenant. Le temps de la maturité est venu. La paix du monde est l’enjeu. Si l’homme garde un esprit paisible, le démon de la peur ne peut pénétrer son esprit ni même s’en approcher. Il faut former une société d’êtres humains dont la non-peur soit plus forte que toute agression, et construire une civilisation tournée exclusivement vers la paix. Nous qui savons, sommes tout spécialement concernés. Par la conscience hishiryo, c’est en chacun de nous que doit s’établir l’esprit de sérénité, de sagesse, de compassion, de création qui influenceront l’univers.» (bul n°36)
«Le
zen est le nouvel humanisme pour le XXIe siècle. Il doit toujours être
frais. Ne devenez pas des antiquités. Soyez chaque jour comme la source
jaillissant de la fontaine.» (idem)
Le dernier numéro du bulletin, le n°37, sorti de son vivant, change
de nom. Il s’appelle désormais Zen. C’est le journal
de la maturité. On y retrouve tous les thèmes que j’ai abordés
ci dessus. Il pourrait être cité in extenso. 1982, année
zéro, année de la non-peur. «Aider les autres est un
instinct, c’est la vraie religion. Nous devons, à travers zazen,
créer maintenant une action efficace pour le monde. Rechercher pour soi
le satori, c’est bien, mais nous ne sommes pas seuls. Nous devons nous
interroger: comment utiliser le zen? Comment aider le monde? Il nous faut créer
un monde de paix, un monde sans guerre. Comment arrêter la course aux
armements? Comment créer un monde sans frontières. C’est
la conclusion: un seul monde (une seule famille).» (T.
D., bul n°37 p. 2)
A. M. Fabro, la secrétaire de Maître Deshimaru assistait au congrès des kaikyosokan réunissant les missionnaires (Brésil, Hawaï, États unis et Europe), dont Taisen Deshimaru et quatre délégués du quartier général du zen soto de Tokyo. Voici ce qu’elle en dit: «Nous nous attendions à un échange de vues intéressant, vivant, qui aurait donné une meilleure compréhension des autres missions. Hélas, il s’est avéré très rapidement que la discussion a pris un tour administratif des plus ennuyeux. On avait en face de nous, non pas des moines, mais des hommes de loi qui maniaient leur bréviaire législatif en récitant des articles. Heureusement le zen européen n’est pas “clérical”. C’est ce qu’a voulu faire comprendre Maître Deshimaru. (A sa demande) J’insistai sur la distinction; notre univers était celui du zen de la transmission, de Dogen et des grands patriarches, que notre maître incarnait. Ainsi, les règles compilées dans leurs codes ne pouvaient s’appliquer à une mission de nature totalement différente, et ne nous étaient d’aucune utilité. Elles ne nous concernaient pas.» (bul n°37, 1982)
Ce qui frappe encore plus dans ce bulletin, c’est la mobilisation des disciples qui transparaît entre chaque ligne, mobilisation sur la pratique, sur sa diffusion et sur la mission nouvelle définie par Taisen Deshimaru: se tourner vers le monde pour l’aider à résoudre la crise qu’il traverse, et ceci sans esprit religieux pesant mais avec un esprit frais, vivant. Nous verrons dans la deuxième partie de cette contribution, couvrant les années 1982-1992, comment les disciples et la sangha ont porté la mission en l’absence de Maître Taisen Deshimaru.
Denis Boureau, 13 mai 2007 (denis.boureau@cegetel.net)