Philippe Coupey est moine zen, codirigeant de la mission fondée par Maître Deshimaru et auteur de plusieurs ouvrages, dont La voix de la vallée et Le rugissement du lion1.
Un jeudi, il y a peu de temps, je suis allé voir le dalaï-lama au Stade Charléty. J'ai été invité par le docteur Paul.
Quand nous sommes arrivés, il y avait une foule de gens devant l'entrée, bien qu'on se soient présentés avec une heure d'avance. Il y avait des vendeurs de nourriture, végétarienne bien sûr, J'étais suffoqué... mais pire encore, les disciples de Thich Nhat Hanh nous bombardaient avec leur publicité. Je trouvais ça un peu triste, mais bon, c'était pour eux l'occasion d'attraper dix mille personnes d'un seul coup.
Grâce au docteur Paul, on avait des places exceptionnelles. On était une vingtaine de VIP, on avait même un bar derrière nous (avec des jus de fruits), on nous servait à manger, il y avait le footballeur Bernard Lama, et il y avait aussi des vrais lamas. Toutes ces choses m'ont gardé éveillé un moment : les couleurs, la musique - qui était superbe -, les belles femmes qui dansaient, Bernard Lama, le footballeur, qui signait des autographesŠ Et puis j'ai bien aimé le regard des lamas tibétains. Le docteur Paul leur a chuchoté quelque chose, et ils m'ont tous regardé en souriant, en hochant la tête et en faisant des sortes de gassho (salutation mains jointes). J'aimais bien leur regard, complètement simple, sincère.
Mais pour être franc, le spectacle à Charléty ne m'a pas beaucoup intéressé. J'y suis allé parce que le docteur Paul m'avait invité. Je suis resté assis deux heures et demi, à entendre parler du bouddhisme, ce qui ne m'intéresse pas trop non plus.
Paul s'est assis à côté de moi pour observer mes réactions. Il n'arrêtait pas de me dire: "Attends un peu qu'il sorte, et tu vas voir..." Finalement, le dalaï-lama sort. Il a à peu près quatorze gardes du corps avec lui, éparpillés ici et là. Il sort exactement comme j'imaginais que sortirait un homme bon : avec une posture humble. Paul me dit "Tu sens les vibrations, là?" Et il insiste, il insiste: "Tu sens?" Je ne sens rien, mais je dis: "Oui, Paul, d'accord."
J'ai bien aimé comme il a commencé sa conférence. Il a dit: "Je ne fais pas de miracles. Je ne suis pas un dieu. Je ne suis même pas un bouddha vivant. Je suis un homme ordinaire." Ce qu'il cherche, ce n'est pas du tout à convertir les gens. Ce n'est pas du tout comme le pape quand il est allé au Japon. Les Japonais étaient furieux, ils disaient: "Vous êtes venu chez nous seulement pour essayer de nous convertir au catholicisme" et le pape a répondu quelque chose comme: "Oui, c'est ça mon travail." Tandis que le dalaï-lama, il fait l'opposé, exactement l'opposé. Il dit: "Ne changez pas de religion, restez catholiques." Il a parlé de la différence de cultures et il a dit que ça ne fonctionnait pas bien quand on change de religion, sauf dans certains cas.
Il a beaucoup parlé d'amour, d'altruisme, d'éthique, de cause et effet, de désarmement (il a dit qu'il fallait d'abord se désarmer à l'intérieur avant de se désarmer à l'extérieur)Š
Je pense que son intention, c'était de donner des idées religieuses aux masses. Jamais il n'a parlé de pratique. C'est un sujet qui, dans ce cadre-là, ne l'intéressait aucunement. Que les gens restent où ils sont; pas besoin qu'ils aillent à l'église, au dojo, pas besoin qu'ils suivent le bouddhisme tibétain; mais il faut qu'ils aient quand même quelques notions de religionŠ ça c'était son travail et il l'a bien fait.
Il n'est pas comme le karmapa, que j'ai rencontré à l'époque de Maître Deshimaru. Le karmapa était un vrai chef religieux, il parlait de la pratique.
Il n'est pas non plus comme Kalu, que j'ai aussi rencontré plusieurs fois: c'est un homme qui a passé de longues années en méditation et qu'on a obligé à sortir de sa méditation pour instruire les autres sur la foi spirituelle. Ce n'est pas le travail du dalaï-lama et ça se sent.
Après la conférence, Paul est revenu sur ces vibrations qui se dégageaient du dalaï-lama. Il voulait que je sois plus précis avec mes mots.
Alors, je lui ai dit: "Écoute, Paul, je vais te dire la vérité: je le sens exactement comme je te sens toi, ce n'est pas différent."
Il était un peu perplexe. Il voulait savoir pourquoi. Je lui ai dit que peut-être qu'en rencontrant Maître Deshimaru, j'avais grâce à lui brûlé toutes les étapes. Après qu'on a reçu l'influence d'un maître, peu importe si on rencontre un mendiant, un chef d'État, un pauvre type ou un grand maître spirituel - ce n'est pas ça qu'on regarde, ni ce à quoi on s'attache. Ce n'est plus une question de forme.
D'ailleurs, quand j'ai rencontré Maître Deshimaru pour la première fois, peut-être que j'étais déjà sur la Voie, parce que j'ai immédiatement reconnu en lui, sans le moindre doute, un authentique maître de la transmission. Bien que je n'en eusse encore jamais vu un de ma vie, là, j'ai su que j'étais en train d'en regarder un, juste devant moi. Et je n'étais aucunement impressionné, bouleversé ou même étonné. J'étais seulement profondément content de me trouver dans la même ville et de vivre presque à côté de ce maître. J'ai vu mon karma. ça voulait dire que j'allais pratiquer. Mais les vibrations, tout ça, ça ne m'intéressait plus à partir de ce moment. Voir Deshimaru, ce n'était pas différent de voir un avion: "voilà un avion, voici un maître de la transmission". C'était le karma qui m'intéressait.
À Charléty, il y a eu aussi un mondo (questions-réponses) avec le dalaï-lama. On faisait circuler le micro dans la foule, ou bien les gens écrivaient leurs questions sur un bout de papier, et ça arrivait au dalaï-lama, qui répondait... Bon, les questions sont toujours les mêmes, et les réponses aussi, je suppose.
Une femme demande: "Pourquoi n'y a-t-il pas de femme réincarnée?"
Alors, bien entendu, il y a cinq mille personnes qui applaudissent la question. Je trouve ça vraiment triste. Mais chez nous, c'est pareil: quand au début d'une session à la Gendronnière, on demande qui est nouveau dans la pratique, il y en a toujours un ou deux qui lèvent la main et tout le monde applaudit. C'est un peu triste. On n'a pas besoin d'applaudir les gens qui n'ont jamais pratiqué de leur vie. On n'a pas besoin non plus d'applaudir quelqu'un parce que c'est une femme qui pose une question bête sur les femmes.
Alors, j'ai éclaté de rire. Je pensais à nous, les godo (responsable de l'enseignement), à qui on demande toujours pourquoi il n'y a pas de godo femme. J'attendais la réponse du dalaï-lama et ça a été exactement la même que la nôtre "Mais il y a des femmes réincarnées, il y en a Il y en a!" Là, bien sûr, personne pour applaudir. C'est pourtant là qu'il fallait applaudir.
Il y a eu un autre question dans le même style. Un jeune garçon, 22-25 ans a demandé: "Quel message pouvez-vous donner à des personnes de 25 ans ou moins?"
Cinq mille personnes applaudissent.
Le dalaï-lama a répondu: "Jeunes gens, regardez vers le futur et ne soyez pas trop attachés au matérialisme." On n'a pas applaudi non plus. Apparemment, ici, on applaudissait les questions, pas les réponses. Tant pis.
Un autre question: "Qu'est-ce que le bonheur pour vous?"
Et le dalaï-lama a répondu : "Le bonheur, c'est quand on a travaillé très dur toute sa vie, qu'on s'est donné à fond à quelque chose, et qu'à la fin, il s'est produit une oeuvre. C'est ça le bonheur."
Bon, je n'aurais jamais répondu ça. Paul était tout à fait d'accord avec cette réponse &emdash; nous en avons reparlé après dans la voiture. Je lui ai dit que ce n'était pas une réponse que nous, les disciples du zen, nous aurions donnée, parce que, pour nous, ce que nous faisons n'a aucun but. Zazen, ce n'est pas pour arriver quelque part. Dans le bouddhisme tibétain, c'est peut-être différent à cause de l'importance qu'ils accordent à la réincarnation.
Pour nous, qu'est-ce que c'est le bonheur ? Pour nous, le bonheur, c'est d'être dans le moment présent, que l'on soit en échec total ou en grande réussite. D'ailleurs, je ne sais pas si la réussite dont parlait le dalaï-lama apporte vraiment le bonheur. Si, pendant cinq minutes peut-êtreŠ Mais pour quelqu'un qui pratique le zen, le bonheur, c'est le moment présent. Il n'y a pas de passé, pas de futur, pas de succès.
1. La Voix de la Vallée, Taisen Deshimaru & Philippe Coupey, éd. du Rocher, Le Rugissement du lion, Taisen Deshimaru et Philippe Coupey, éd. du Rocher. (retour)
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