C'est à la demande de Maître Deshimaru, qui souhaitait que tous ses disciples anciens s'expriment sur les raisons et les résultats de leur pratique, que John Cuonz a écrit ce témoignage. C'était en 1982... Sans doute bien des choses ont-elles changé entre temps pour John, mais son témoignage garde une puissante actualité, par sa lucidité, sa simplicité, son exigence... et le portrait du maître qu'il trace.
Si on me demande ce qu'apporte la pratique du zen, j'ai beaucoup de difficulté à répondre; les mots sont inadéquats et ils ont trop tendance à créer des catégories limitées.. Quoi qu'il en soit, je vais essayer d'exposer quelques points et je parviendrai peut-être à retracer l'expérience que fut et que reste pour moi la recherche de la voie.
Tout a commencé il y a environ huit ans. Je vivais en Suède, où j'étais musicien de Rock. Affaibli par une activité sexuelle excessive, par l'alcool et les drogues, je devins, pourrait-on dire, dangereusement déséquilibré. Une certaine nuit, alors que j'avais pris de l'acide (LSD), je réalisai à quel point j'étais gravement malade, mentalement et physiquement, et pas seulement moi mais la société tout entière. Rempli d'anxiété, je m'interrogeai: qu'est-ce que tout cela veut dire? Pourquoi vivre ainsi? Quelle est la condition, la manière de vivre, normale pour l'homme? Désespérément je me mis en quête de réponses.
Je me mis à lire des livres de psychologie, de sociologie, et simultanément je découvris des textes sur le yoga, les vedanta et la magie. Peter U., un ami musicien, me passa un livre sur le zen, La transmission de l'esprit, de Huang-po. Ce livre me plût énormément et plaça quelques repaires au milieu des nombreuses questions que j'avais en tête. Pourtant, loin d'être satisfait et guéri, je compris bientôt que la pratique de zazen était essentielle. À cette époque, je travaillais dans un night-club de Stockholm. C'est là que je fis la connaissance d'un Américain qui s'appelait Eric. Il faisait la plonge. J'étais attiré par son calme. Il semblait ignorer la peur. Nous discutions de temps en temps et il me dit qu'il pratiquait le yoga tibétain et me demanda si je voulais en apprendre plus à ce sujet. Il m'initia à la méditation assise et m'encouragea à chanter le mantra RAM. "Cela chasse les mauvais esprits et les démons", me dit-il. (Je crois qu'il comprit dans quel triste état je me trouvais, sans même que j'aie besoin de le lui dire.) C'est ainsi que je me mis à chanter RAM. Il avait raison, cela me calma.
Mon désir de pratiquer zazen s'intensifiait, à tel point que j'envisageais de me rendre au Japon et aux États-Unis pour aller vivre dans un monastère zen. Entre temps, Peter U. avait écrit au Centre zen de San Francisco pour se renseigner sur la possibilité d'aller là-bas étudier le zen. Dans leur réponse, ils nous informèrent qu'il y avait un autre maître beaucoup plus près de nous, Taisen Deshimaru, qui vivait à Paris.
Je quittai mon travail, vendis mes instruments et me préparai à partir pour Paris. Mais j'étais toujours très anxieux et très faible. Aussi décidai-je de repasser d'abord par la Suisse et de séjourner dans ma ville natale pour m'y reposer un certain temps. Je pris le train pour Zurich dans un état d'excitation et de peur incroyable. J'avais l'impression d'avoir cinq ans et de voyager pour le première fois. Assis en face de moi, il y avait un homme tranquille. C'était un Anglais, ancien instituteur, qui avait abandonné son métier et se dirigeait vers les Pyrénées françaises, où il avait l'intention de vivre dans une communauté orientée vers un "nouveau genre de vie". Il semblait avoir l'esprit très clair et connaissait le zen. Notre conversation me calma et me facilita le voyage. À Basel, nos directions divergeaient et nous nous séparâmes.
En Suisse, mes pensées se calmèrent et mon désir d'aller à Paris perdit de son urgence. Un mois plus tard, je pris un travail pour un mois dans un village d'un canton français. Un après-midi, je rencontrai un type aux cheveux longs qui était musicien dans un autre club de la même petite ville. On disccuta tout en buvant de la bière. Il s'appelait Michel B. Un jour, je lui parlai du bouddhisme zen. Le sujet le passionna et il manifesta beaucoup d'intérêt à l'idée de le pratiquer. Son excitation m'encouragea et j'écrivis à Paris pour demander s'il était possible de pratiquer le zen avec Maître Deshimaru. Jeanine M. me répondit gentiment que tout le monde était le bienvenu au dojo de Paris. Elle m'apprit en outre que Maître Deshimaru allait bientôt donner une conférence à Genève sur le zen. M. B. et moi y sommes allés.
J'avais déjà mon idée sur ce qu'était un maître zen et ce que je pouvais en attendre. Il y avait beaucoup de monde à l'extérieur du bâtiment et nous trouvâmes bientôt au milieu d'une foule qui se bousculait vers l'entrée. Je perdis de vue M. B. et une forte peur paranoïaque s'empara de moi. Je regardai tout autour. Il y avait une porte à gauche de l'entrée. Quelque chose en moi me dit qu'au delà de cette porte je trouverais la paix. Je me frayai un chemin à travers la foule et refermai la porte derrière moi. Je me trouvais dans un vestibule vide et tranquille, et cela seul suffit presque à me faire prendre la fuite. Mais je n'étais pas seul ; un homme était assis sur un banc. Il portait une robe noire et son crâne était rasé. Très calme et très droit, il était assis. "Quel est donc ce type?" me demandai-je, "je n'ai jamais vu quelqu'un comme lui." Je pensai alors : "Oh, ce n'est qu'un pauvre moine, moi, je suis ici pour le maître zen. Où est-il?" Je me tournai vers le moine : il n'était plus là. Il avait disparu. Étonné, je regardai plus loin dans le corridor ; mais il n'était nullepart en vue. Comment cela se peut-il? Comment un homme peut-il disparaître ainsi? Un étrange malaise s'empara de moi. Je restai assis, l'esprit plein de pensées. Trois personnes entrèrent. L'une d'entre elles était un Japonais au corps puissant et au regard clair. "Ce doit être le maître", pensai-je. Je devais apprendre par la suite que ce n'était qu'un professeur de judo vivant à Genève... Un peu plus tard, j'entrai dans la salle de conférence.
La conférence allait commencer; j'étais impatient et plein de curiosité. Un homme entra et grimpa sur le podium. C'était celui que j'avais rencontré dans le vestibule, le pauvre moine. J'étais surpris. À quoi m'étais-je attendu? Peut-être à voir un homme vêtu d'une longue robe blanche, avec de longs cheveux et une grande barbe et une auréole au dessus de la tête. Quand il se mit à bouger et à parler - de la posture de zazen -, je commençai lentement à comprendre. J'avais là devant moi un homme simple, sain et naturel dans sa présence, ses actes et ses paroles. L'exemple même du type d'homme que je recherchais depuis longtemps. Son corps était fort et droit, ferme, sans tensions excessives. Ses yeux ignoraient la peur. Ses gestes avaient une élégance naturelle. Rien dans son comportement ne trahissait le moindre signe d'arrogance ou de gêne.
Après la conférence, il invita tout le monde à une séance d'introduction au zazen, le lendemain, au dojo de Genève. M. B. et moi nous y rendîmes et essayâmes de nous asseoir conformément aux instructions du maître et de ses assistants. Après la séance de zazen, nous sortîmes. Maître Deshimaru se tenait devant la porte. M. B. lui posa une question et je fus impressionné par sa réponse amicale et simple. Ils échangèrent quelques mots. Pour M. B. cela avait l'air d'être la chose la plus naturelle du monde. J'avais moi aussi plusieurs questions en tête, mais j'étais effrayé. Cette peur ne m'a pas quitté, même à présent.
Quelques semaines plus tard, M. B. et moi sommes partis pour Paris et devenus membres de la sangha. Presque sept années sont passées depuis. Beaucoup de choses sont arrivées et beaucoup ont changé. J'aimerais attirer l'attention sur quelques uns de ces changements.
Ceux qui m'entourent, les gens et la société tout entière, ne sont plus pour moi un fardeau. Je peux parfois résoudre mes problèmes et en certaines occasions aider les autres à trouver une solution aux leurs. L'agitation intérieure qui me faisait sauter d'une chose à l'autre, courir d'un endroit à l'autre, décroît.
La peur (de la mort), l'anxiété et le fonctionnement excessif du mental ont presque disparu. Mon corps a retrouvé sa force et sa santé, ce qui m'a permis de travailler plus longtemps et avec plus de satisfaction à des emplois que je n'aurais pas pu prendre auparavant.
Avant de pratiquer zazen, j'étais soumis au désir impérieux de faire l'amour. Si je n'avais pas de femme, ne serait-ce qu'un jour, je me masturbais. Lorsque j'ai commencé zazen, j'ai abandonné les filles pour un temps. Ce ne fut pas très difficile. Mais je ne pouvais pas me débarrasser de ma tendance obsessionnelle à la masturbation.
Petit à petit, je suis parvenu à m'en défaire, ainsi que du désir irrésistible de regarder les femmes dans la rue. Après quelque temps, je m'aperçus qu'il était bon de faire l'amour de temps en temps, que c'était bien mieux en tout cas que la masturbation. Je suis maintenant marié à une femme excellente, qui est aussi une amie, et je crois que ma vie sexuelle est devenue presque normale, presque saine.
Quoi qu'il en soit, j'ai appris par là que l'attachement et le désir excessif sont la principale source de souffrance. Je suis désormais convaincu qu'une pratique correcte de zazen peut résoudre tous les problèmes et couper n'importe quel attachement ou complication karmique. C'est un état de conscience que j'ai plus particulièrement expérimenté au cours des sesshins et du camp d'été...
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