ROSHI

Roshi m'a versé un verre de Courvoisier. Nous étions dans la cabane du mont Baldy, pendant l'été 1977. Nous écoutions les criquets.

- Kone, a dit Roshi, tu devrais écrire poème criquet.

- J'ai déjà écrit un poème de criquet. C'était dans cette cabane, il y a deux ans.

- Ah.

Roshi a fait frire des tranches de porc dans l'huile de tournesol et bouillir une soupe instantanée au vermicelle. Nous avons fini la bouteille de Courvoisier et en avons ouvert une autre.

- Ouais, Kone, tu devrais écrire poème criquet.

- C'est une idée très japonaise, Roshi.

- C'est vrai.

Nous avons écouté les criquets pendant quelque temps encore. Puis nous avons éteint la lumière de façon à pouvoir ouvrir la porte et profiter de la brise sans faire entrer les moustiques.

- Ouais. Criquet.

- Roshi, montrez-moi l'idée que vous vous faites d'un poème de criquet.

- Ha, ha. D'accord :

 

nuit sombre (a dit Roshi)

bruit du criquet éclate

criquette écoute

 

- Pas mal du tout, Roshi.

 

nuit sombre (Roshi a recommencé)

marchant sur le sentier

soudain éclate bruit du criquet

où est ma bien-aimée ?

 

- Celui-là je ne l'aime pas.

 

Criquette ! criquette ! (a pleurniché Roshi)

tu es ma bien-aimée

maintenant je marche seul sur sentier

mais je ne suis pas seul avec toi

 

- Je crains que ça ne passe pas, Roshi. Le premier était bon.

Les criquets se sont alors arrêtés un moment et Roshi a rempli nos verres de Courvoisier. C'était une nuit paisible.

- Ouais, Kone, a dit Roshi très doucement. Tu devrais écrire plus triste.

Leonard Cohen

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