NICOLAS BOUVIER

Le texte qui suit est extrait de Chronique japonaise, Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, 1989, p. 175-183.

Mai 1964, dans le quartier nord-est

J'ai pu louer - un coup de chance - un bâtiment dans l'immense enceinte du temple bouddhique du Daitoku-ji. Littéralement traduite, notre adresse donne : "Pavillon de l'Auspicieux nuage, Temple de la Grande Vertu, Quartier de la Prairie Pourpre, Secteur du Nord, Kyoto". [...]

- Quels mérites me suis-je acquis en répandant la Bonne Loi? demandait l'affable empereur Wu, grand protecteur du bouddhisme, au moine Bodhi-dharma, fondateur du Zen en Chine.

- Pas le plus léger, répondit le patriarche.

- Quel est alors le premier principe de la Doctrine sacrée?

- Aucun : il n'y a rien de sacré.

- Alors qui donc êtes-vous pour vous présenter ainsi devant nous?

- Je ne sais pas!

L'empereur aurait dû se douter qu'une pareille rustrerie chez un saint homme cachait quelque chose qui méritait d'être examiné de plus près, mais il se contenta de lui montrer la porte et sombra dans la perplexité.

Quand, mille ans plus tard environ, François-Xavier débarqua à Kagoshima, il fut reçu de la façon la plus aimable par les bonzes du temple zen qui dominait la ville. On lui fit visiter le quartier des moines et le zendo (la salle de méditation), où les novices étaient assis dans la position du Bouddha sur son lotus, les yeux fixés à trois pas devant eux, absolument immobiles. À la question "Mais que font-ils?" son ami le bonze Ninjitsu répondit : "Certains comptent ce qu'ils ont reçu des fidèles le mois dernier ; d'autres se demandent comment s'y prendre pour être mieux nourris et mieux vêtus ; d'autres encore pensent à leurs loisirs, bref, aucun d'eux ne pense à quoi que ce soit qui ait un sens quelconque."

Voilà deux types de réponses à la question : "Qu'est-ce que le Zen?" La première, d'une muflerie délibérée ; la seconde, d'une platitude si quotidienne que notre esprit occidental épris de catégories se demande comment diable y rattacher le plus petit lambeau de "sacré". [...]

Y a-t-il jamais eu en Inde une école Dhyana ? On n'en sait rien. Mais on sait qu'entre le V e et le VIe siècle de notre ère, des moines indiens colportèrent ces idées en Chine et qu'elles y furent très bien reçues par les taoïstes. Le Tao (la philosophie de Lao-Tseu, VIe siècle av. J.-C.) professait lui aussi que notre esprit est un trouble-fête qui s'interpose entre la vie et nous, que nous sommes victimes de nos catégories et que seul un simple ou un enfant pouvait percevoir l'harmonie qui règne entre les choses et "nager avec le courant". À en croire les histoires de l'époque, on rencontrait parfois dans les campagnes chinoises des ermites taoïstes en promenade, tellement enivrés de rencontrer l'Un partout et si oublieux des différences qu'ils passaient à travers des rochers sans même s'en apercevoir, à la stupeur des paysans.

Ces deux mentalités se combinèrent pour donner naissance au Ch'an, le bouddhisme zen chinois qui connut sous la dynastie T'ang (VIIe-Xe siècle) une floraison admirable. Les collines se couvraient de monastères où les novices venaient apprendre auprès d'un maître à libérer leur esprit. On les exténuait de travaux domestiques [...] et l'on tournait en ridicule leur connaissance de la doctrine en leur montrant qu'elle ne les rendait pas plus capables qu'un autre de se débrouiller dans les circonstances les plus simples. On les obligeait à concentrer leur esprit pendant des heures - sans bouger ni dormir - sur des devinettes (en japonais koan) d'une incongruité voulue [...] Peu à peu, l'intellect du novice était ainsi débusqué de tous ses repaires, dépouillé de ses habitudes acquises et de ses ruses, privé du mirage en l'occurrence si dangereux des concepts et des mots. Bientôt il ne savait plus où donner de la tête, il était à quia, désespéré, perdait le sommeil... jusqu'au moment où la pression accumulée faisait sauter la cuirasse mentale comme la coque d'un marron et où il se trouvait débarqué dans un monde (celui-ci, le même, sa cellule) qu'il lui semblait voir pour la première fois "en relief", dans un déferlement d'évidences merveilleuses. C'était l'éveil, en japonais le satori. Une fois ce cap franchi [...] le vieux maître renvoyait le disciple sur les routes, ou le prenait comme successeur. Désormais, le bonze éveillé [...] était vacciné, il ne risquait plus de "prendre le doigt pour la lune".

À la fin de l'époque T'ang, le bouddhisme zen était une des grandes forces intellectuelles de la Chine ; sa spontanéité et son naturel rajeunissaient tous les arts, et les routes étaient sillonnées par des maîtres qui entreprenaient, un bâton à la main, de formidables voyages pour se rendre visite et se porter des défis malicieux. La peinture zen japonaise, qui a fait plus tard de ces bonzes itinérants un sujet de paravent, les représente comme des espèces de croquants hirsutes, d'une gaieté rugissante, ayant réponse à tout, ne respectant rien sinon la vie, tournant en bourrique Confucius, ses règles et ses courbettes.

[...] Au XIIIe et au XIVe siècles, le Zen s'est solidement installé dans le Japon militaire des Ashikaga. Il a enseigné à une société tragique et tenue en bride par des interdits et devoirs de toutes sortes l'art de s'oublier dans l'action, de se rafraîchir, de se détendre. Il a pris un grand ascendant sur la caste des samouraïs, qui avait particulièrement besoin de ses recettes, mais semble avoir perdu à leur contact un peu de son sel et de sa fraîcheur native. Il a coiffé le confucianisme au lieu de le combattre, bref, il s'est japonisé et assagi. Trop peut-être. Il n'en a pas moins exercé dans tous les domaines de la culture - l'art des jardins, la cérémonie du thé, l'arrangement des fleurs, la poterie, la poésie, le théâtre no - une influence capitale, et il fournit aujourd'hui encore à une société volontiers roide et compassée un condiment absolument nécessaire.

Après la Seconde Guerre mondiale, l'Europe et les États-Unis ont à leur tour passé par un "Zen-boom". Engouement bien légitime, car une quantité d'artistes occidentaux faisaient déjà sans s'en douter une sorte de Zen, comme monsieur Jourdain de la prose - Katherine Mansfield, Cézanne, Henry Miller, Robert Desnos, Paul Éluard, qui a écrit : "Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci", et beaucoup d'autres. Une part de snobisme aussi, inévitable, inoffensive. Au bout d'un temps, la cohue se tasse, et parmi tous les livres publiés sur le sujet, il en surnage bien une douzaine d'excellents. Quant à la question de savoir "ce qu'est le Zen au juste", les opinions des commentateurs les plus sincères et les mieux informés (certains ont passé des années dans les temples) sont toutes différentes : pour les uns c'est une religion, pour les autres une forme de thérapeutique, un moyen libératoire, une école de caractère ; pour Daisetsu Suzuki, qui est au Zen d'exportation ce que Breton fut au surréalisme, c'est une réaction de l'esprit chinois contre l'esprit indien. Pour Arthur Koestler, qui a tenté de "dégonfler" le Zen dans un essai brillant mais bien trop hâtif, c'était autrefois un remède souverain contre le formalisme confucéen qui tue, et ce n'est plus qu'une imposture adroitement entretenue. [...] Pour le vieux H. R. Blyth, sans doute l'homme de sa génération (il aurait cent ans) qui a le mieux compris le Japon, le Zen est tout bonnement "le plus précieux trésor de l'Asie" et "la plus grande force intellectuelle du monde" ; pourtant ce vieux monsieur était un humoriste qui ne se payait pas de mots et qui a reconnu que le Zen n'avait pas réussi aux Japonais.

Pour moi, c'est seulement un immeuble dont j'ai été, par accident, concierge pendant quatre mois. Ca n'a pas nécessairement des préoccupations relevées, un concierge... mais on prend le courrier, on entend bon gré mal gré les doléances et les ragots, on connaît le "règlement de maison".

Je me suis intéressé à tout autre chose. Je ne suis pas allé m'asseoir en "lotus", je n'ai pas cherché "quelle était la nature profonde du Bouddha". [...] Je n'ai pas été bien studieux : ce que je sais du Zen aujourd'hui me permet tout juste de mesurer à quel point j'en manque, et combien ce manque est douloureux. Je me console en me disant que, dans le vieux Zen chinois, c'était la tradition de préférer, pour succéder au maître, le jardinier qui ne savait rien au prieur qui en savait trop.

J'ai conservé mes chances intactes.

 

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