TU N'ES PLUS LE ROI DE TON DOMAINE, TU ES À SON SERVICE

 

Interview de François Bouchet par Luc et Marie boussard, Janvier 2005,
première partie

Luc Boussard : François Bouchet, nous sommes le 29 janvier 2005. Nous allons t'interviewer pour deux versants, l'éditeur de ton livre Cinquante ans de pratique et d'enseignement de l'agriculture bio-dynamique. Pour commencer, et pour ceux qui ne te connaissent pas, peux-tu résumer le parcours qui t'a amené à devenir conseiller en viticulture bio-dynamique?

François Bouchet : Oui. Le parcours est résumé dans le livre, mais on peut l'appuyer un peu plus. Je suis né en 1932, d'une famille où la rigueur de l'éducation était de mise. J'ai fait des études, disons, qui ne m'ont pas beaucoup intéressé. C'est vrai qu'elles ont été coupées par les événements de la guerre de 39-45. Il y a eu une perturbation de tous les élèves pendant cette guerre, même si dans mon cas j'étais dans le sud de la France, puisque je suis né à Grasse.

Ensuite, je suis allé aux Beaux-Arts, après la guerre, quand j'avais 16 ans, en 48-50, je ne me souviens plus très bien des dates exactes. Je suis allé aux Beaux-Arts obligé par mon père, qui était architecte et qui comptait bien que je reprenne le bureau. Mais cela me semblait impossible pour deux raisons. Pour commencer, je ne voulais pas succéder à mon père, qui était trop engagé dans l'architecture, car je pensais que je n'existerais jamais et que ce serait toujours lui qui signerait pour moi tout ce que je ferais; or je voulais avoir une vie indépendante. Ensuite, à l'époque, nous allions en vacances l'été à Montreuil-Bellay, qui était le fief familial. Mon arrière-grand-mère et ses parents avaient créé au siècle dernier [au XIXe siècle, N.D.L.R.] un vignoble, et ce vignoble périclitait, puisque mon grand-père était ingénieur et ne s'en occupait pas directement - il le louait. Et mon père étant parti dans le sud de la France comme architecte, il n'y avait pas de suite possible pour ce domaine. Je trouvais cela vraiment malheureux, parce que passer les étés avec les vaches à la ferme, avec les batteries, avec tous les voisins qui venaient aider, c'étaient des souvenirs d'enfance tellement merveilleux que j'y étais très attaché. Comme toujours à cette époque-là, il n'y avait pas que des vignes sur le domaine, mais bien sûr des terres aussi, et de l'élevage, et tout ceci m'avait beaucoup attiré.

Donc à 21 ans j'ai quitté les Beaux-Arts et je me suis dit que le mieux c'était de me pencher sur l'agronomie plutôt que l'architecture. C'est là qu'a commencé une démarche passionnante de découverte de l'agronomie. Je n'ai pas fait d'école d'agronomie, mais j'ai fait un parcours peut-être plus profond, puisque c'était une démarche personnelle, avec beaucoup de livres d'agronomie, alors que l'oenologie était en train de se créer et que s'amorçait le virage qui allait déboucher sur la viticulture tout à fait contestable d'aujourd'hui.

Quand j'ai repris le domaine, en 1955, juste après mon mariage, on est venus mon épouse et moi s'installer à Montreuil-Bellay et on a pris en main les destinées de ce reste de domaine qui était malheureusement en très mauvais état. Mon grand-père avait vendu petit à petit toutes les vignes et il ne restait pas grand-chose. Lorsque je me suis installé, il a fallu que j'apprenne le métier sur place, et je me suis adressé à tous les vieux viticulteurs qui avaient ce savoir ancestral que l'agronomie de l'époque voulait absolument oublier, et j'ai pensé que c'était un trésor que ne devait pas se perdre. Je me suis penché beaucoup plus sur une tradition viticole et vinicole que sur l'agronomie officielle, que je trouvais infiniment contestable. Je peux dire quand même que mon père avait refusé que je reprenne le domaine en le louant. Étant le propriétaire à la mort de mon grand-père, il a loué la propriété à un métayer, de manière à ce que je ne puisse pas m'installer. En tant que descendant du propriétaire, j'ai pu, par le droit français, réclamer et récupérer la gestion de ce domaine.

L. B. : Il a donc fallu que tu l'arraches à ton père.

F. B. : Oui c'est un peu ça. Et donc ça c'est bien passé. Et il a fallu que je décide: est-ce que je fais de l'agriculture conventionnelle ou est-ce que je fais autrement?

L. B. : À l'époque - c'était en 58, tu dis -, est-ce qu'on parlait déjà d'agriculture biologique, d'écologie...?

F. B. : C'est sûr que la biologie est née dans une certaine mesure du mouvement de 68 et que beaucoup de jeunes se sont installés sur les terres en réinventant une nouvelle agriculture.

En ce qui me concerne, j'ai contesté très tôt ce mouvement, dans le sens agricole, peut-être pas dans le sens politique. Et j'ai appris mon métier en me rattachant de plus en plus à la paysannerie traditionnelle. Ça m'a beaucoup aidé, parce que les gens disaient: "Moi je fais comme ça, mais je n'ai pas d'explication. Vous, vous êtes allé à l'école, donc vous savez mieux que moi." Cette humilité du paysan m'a touché très profondément et j'ai essayé, au fond, de sauver ce savoir perdu.

Ma démarche avait commencé, comme je l'ai dit dans mon livre, par une rencontre. Alors que j'allais aux Beaux-Arts, à Paris, j'avais pris en stop deux personnes qui s'étaient avérées les deux conseillers français de l'agriculture bio-dynamique. Je suis allé les chercher en disant: "Tout ce que vous m'avez dit à cette époque-là et que je trouvais fou est peut-être vrai." C'est ainsi que j'ai repris contact avec Xavier Florin et Richard Hediger, surtout Xavier Florin, qui est devenu mon premier conseiller, parce que seul je ne me sentais pas de faire le pas vers l'agriculture bio-dynamique.

J'ai suivi beaucoup de cours, j'ai participé à la création du syndicat. Nous avons fait venir beaucoup d'Allemands, beaucoup de gens qui pratiquaient déjà, et ça, ça a été un enseignement extrêmement riche, avec le fond philosophique et anthroposophique qui m'a aussi très vite passionné. Mais j'étais passionné par l'application plus que par le côté théorique de la bio-dynamie, lequel a d'ailleurs provoqué un retard de l'application de la bio-dynamie en France en privilégiant la philosophie.

L. B. : Avant d'en venir à la bio-dynamie, j'aimerais te poser une question. Tu as appris avec les vieux viticulteurs de la région. Comment ils travaillaient, eux? Est-ce qu'ils ont essayé de résister aux nouvelles méthodes? Est-ce qu'ils étaient attachés à leur tradition, au respect de la nature...?

F. B. : Je pense que ça a été très douloureux, parce qu'ils n'étaient pas attachés à la nature. Contrairement à ce qu'on croit, ils n'en avaient pas la notion. Ils n'avaient pas la moindre notion écologique. Ils ne savaient pas qu'ils empoisonnaient la nature, ils ne savaient pas qu'ils s'empoisonnaient eux-mêmes, ils ne savaient pas qu'ils tuaient leur cheval avec les produits qu'ils leur faisaient passer... Et ça a été extrêmement douloureux du fait que personne ne les a informés de ce genre de chose. Ils mettaient des engrais parce que "ceux qui savaient" leur disaient de le faire. Ils sentaient une réticence vis-à-vis de tout cela, mais sans pouvoir la formuler... Ça, c'est un manque de culture total. Or s'il n'y a pas de culture, il n'y a plus rien. On n'a pas du tout aidé ces gens-là, on les a reniés totalement en disant que c'étaient des bons à rien et que s'ils disparaissaient c'était peut-être le plus simple: avoir une nouvelle génération de paysans qui, eux, seraient de bons consommateurs. Politiquement parlant, c'est ça qui s'est passé, avec l'appui des syndicats, aussi bien la FNSEA que les autres. Il fallait faire comme ça parce que ça faisait marcher le monde. Moi je n'ai pas pu adhérer...

L. B. : Et le syndicat dont tu parlais, à la fondation duquel tu as participé?

F. B. : C'est le Syndicat d'agriculture bio-dynamique, qui a été créé avec mon beau-frère Claude Monzies comme président; moi j'étais vice-président, avec un autre agriculteur, dont le nom m'échappe. À l'époque on était une dizaine en France à faire de la bio-dynamie. Moi j'ai été je crois le premier à faire l'application dans la vigne, et on me regardait avec des yeux ronds, car ce n'était pas du tout anthroposophique, puisque Steiner ne buvait pas de vin, paraît-il. Ça ne l'a pas empêché de parler du vin et de la vigne dans son "Cours aux agriculteurs".

L. B. : Les deux conseillers que tu as pris en auto-stop, ils étaient conseillers en agriculture, pas en viticulture?

F. B. : En agriculture; ils n'y connaissaient rien en viticulture...

L. B. : C'est toi qui a initié la viticulture bio-dynamique?

F. B. : Tout à fait. Ma principale rencontre, celle qui a servi de déclic et qui a fait que je n'ai jamais abandonné cette manière de voir malgré les différents échecs, dus au fait qu'on n'y connaissait rien, c'est celle de Madame Thun. Ma rencontre avec Maria Thun, à l'occasion de conférences que nous avions organisées dans le cadre du syndicat, a été extrêmement fructueuse. C'est une dame tout à fait extraordinaire, qui est arrivée en France à une époque où, en Allemagne, ils avaient une technique bio-dynamique, tout au moins dans le domaine agricole, très au point, contrairement à la France. Nous, on faisait de la philosophie sur le terrain tandis que les Allemands faisaient de la pratique sur le terrain. Ils avaient des connaissances et ils avaient déjà une tradition d'application. Madame Thun nous a amené tout cela, et moi j'ai fortement adhéré à tous ces principes, même si je n'adhère pas totalement à l'idée d'agriculture uniquement basée sur les positions stellaires ou celles de la lune dans les constellations. Ce n'est pas la bio-dynamie, c'est un plus à la bio-dynamie... Bref, tout ça m'a beaucoup intéressé. Il y a eu un accord, certainement très profond, entre ma quête vis-à-vis de Madame Thun et sa réponse. Elle m'a fait l'honneur de venir chez moi. Je suis allé lui rendre la visite chez elle. Cela m'a lié profondément à cette agriculture, beaucoup plus certainement que tous les gens que j'ai pu rencontrer dans le syndicat.

L. B. : La pratique de la bio-dynamie en Allemagne remonte aux premiers temps, dès l'époque de Steiner?

F. B. : Disons qu'elle descend de cette époque-là. Il faut savoir que le principal collaborateur de Steiner est parti en Amérique dès la mort de Steiner, et comme il n'était pas très à l'aise avec ce qu'il allait raconter, il a présenté les préparations bio-dynamiques inventées par Steiner comme étant des starters qu'il avait inventés lui-même, ce qui n'est pas très sympathique, et il s'en est beaucoup voulu quand il est revenu en Europe, en disant "ça marche tellement bien que c'est scandaleux que j'ai pu dire que c'est moi qui les avait mises au point". La tradition dit, et ce n'est certainement pas vrai, qu'il avait accroché une casserole à sa voiture pour entendre en roulant ce bruit qui disait "j'ai failli". Ceci dit, c'était un homme d'exception, un agronome très diplômé, et il a énormément aidé Steiner, qui pourtant le traitait assez durement paraît-il. Je crois d'ailleurs qu'à la mort de Steiner beaucoup de gens ont respiré, parce que c'était un homme exigeant, et il y a eu une sorte de soulagement. C'était quelqu'un qui ne devait pas tolérer grand-chose, quelqu'un de très autoritaire et intolérant... Dès que son collaborateur est revenu en Europe, il a fait du conseil, il s'est occupé d'arboriculture et d'agriculture, et c'est de là qu'est partie toute la connaissance allemande. Nous, on a été les derniers à être informés.

L. B. : En France, il y avait déjà une plus grande propension à la philosophie?

F. B. : Oh oui! Et c'est toujours comme ça. Le bio-dynamiste moyen est surtout un philosophe, pas tellement un praticien. C'est vraiment le mal français: on a pas sauté le pas vers la pratique, on reste très théoriciens. Moi, je me suis démarqué de tout ça parce que ce qui m'intéressait, c'était de voir les résultats sur le terrain. L'émerveillement que m'a procuré l'action des préparations sur le terrain a été tel que j'en ai parlé à M. Puiset, un oenologue, chef du laboratoire de Tours, qui, quand il a vu cela m'a dit: "Vous êtes dans le bon chemin, il faut continuer." Mais continuer sur le terrain. Ce n'était pas de la philosophie, même si cet aspect l'intéressait beaucoup, c'était surtout l'application... Et ça m'a aidé.

L. B. : Donc, si je comprends bien, l'essentiel de la bio-dynamie pour toi, ce sont les préparations, et ensuite les cycles des constellations?

F. B. : Oui, et je peux dire que ça a été dramatique, parce qu'on appliquait la bio-dynamie et quelques fois ça marchait très bien, d'autres fois moins. Avec Madame Thun, on a appris pourquoi. L'essentiel de la bio-dynamie, c'est l'application des préparations sur le terrain, et c'est vrai que certains jours, de visu, on constate tout de suite le résultat si on fait ça les bons jours qu'a découverts Madame Thun. Malheureusement, cela rend l'application plus difficile, puisqu'on rajoute un obstacle supplémentaire.

L. B. : Mais, même si tu es plus intéressé par le côté pratique, est-ce que la bio-dynamie a changé en quoi que ce soit ta vision du monde? Est-ce qu'elle a modifié ta vie intellectuelle, ta vie spirituelle?

F. B. : Forcément. Forcément oui, dans le sens où savoir que, comment dire, savoir qu'une plante amène des forces planétaires et qu'on peut le voir sur le terrain, ça te rend tout petit. On se dit qu'on est dans un monde qu'on ne connaît pas. On sait maintenant que des influences lunaires sont importantes, même si la science actuelle n'en parle qu'à mots couverts. La marée se manifeste sur les mers, on le sait, mais elle se manifeste aussi sur les lacs, elle se manifeste dans une tasse à thé. Elle peut donc se manifester sur les sèves. Observer les montées de sève selon des rythmes particuliers, pour un paysan, ça lui permet d'améliorer considérablement sa technique. Moi, ça m'a rendu très petit par rapport à ce monde d'une dynamique fantastique. Voilà, ça met les pendules à l'heure... et donc le côté spirituel est né lorsqu'on s'est dit: "Nous ne sommes pas les rois du monde. Nous sommes une toute petite chose sur terre et les influences que nous recevons sont colossales, même si on n'en a pas conscience." Par la modestie, on arrive à découvrir, peut-être, ce chemin spirituel. Mais s'il n'est pas dans la modestie, il n'est pas bon. C'est en tout cas ce que je pense.

L. B. : Donc la modestie est une valeur morale qui va de pair avec la bio-dynamie. Est-ce que tu en vois d'autres, des valeurs de comportement que développe la pratique de la bio-dynamie?

F. B. : Oui. C'est-à-dire que tout descend de la modestie. La modestie t'amène à être au service d'un organisme agricole. Tu n'es plus le roi de ton domaine, tu es à son service, ce qui est complètement différent. Et c'est peut-être cela la démarche spirituelle. C'est simple. Quand tu es devant un animal, une vache, une chèvre ou un mouton, tu es devant un être que tu as domestiqué. Donc tu lui a enlevé tout son côté sauvage et tu l'as mis à ton service. Il y a un drame quelque part. Steiner explique très bien que l'âme de la bête qu'on tue ou qui meurt sur un domaine ne retrouve pas l'âme de ses congénères. Elle reste là. Elle enrichit le domaine, mais c'est un sacrifice permanent. Toutes les bêtes qui ont été sacrifiées dans un domaine agricole aident le domaine par le fait de la présence de leurs âmes tout autour. Je ne sais pas si tu comprends bien ce que je veux dire... mais d'une certaine façon c'est une quête spirituelle. Si tu n'en prends pas conscience, tu n'es pas un agriculteur. C'est en tout cas ce que j'ai ressenti dans tous les cours que j'ai reçus: ce grand respect devant le sacrifice d'un animal pour l'homme. Nous tirons un bénéfice de tout cela. Et quand tu cultives une plante et que tu en as aussi le bénéfice, comme quand tu récoltes ou quand tu vendanges, à qui doit aller le merci? Tu vois ce que je veux dire. D'où ça vient tout cela?

L. B. : À qui doit aller notre reconnaissance?

F. B. : Voilà. Et c'est vrai que la bio-dynamie m'a appris quelque chose qui était complètement caché, c'est-à-dire que l'agronomie veut cacher les influences cosmiques. Je ne trouverais jamais dans un bouquin qu'un apex de vigne, le bourgeon terminal d'une plante comme la vigne, reçoit des influences d'en haut pour distribuer les hormones pour une future fructification. Or c'est absolu, mais ce n'est pratiquement pas enseigné.

L. B. : Il y a un côté presque scientifique dans la bio-dynamie. Il y a une observation très minutieuse des phénomènes naturelles, qui est scientifique, non?

F. B. : Elle est totalement scientifique. D'ailleurs, tout est science. "Science", c'est "scier"; donc tu découpes les choses pour essayer de comprendre ce qui se passe. Ça, c'est de la vraie science. Vouloir que la science soit autre chose, c'est passer complètement à côté de la vérité. Scier, qui est à l'origine du mot science... Malheureusement, si tu découpes en morceaux quelque chose de vivant, tu es sûr qu'il meurt. Après tu vas étudier au microscope les os et les cellules, mais tu es dans le mort. C'est ce que fait notre époque. Nous, on fait peut-être de la science, mais sans scier, si tu vois ce que je veux dire...

L. B. : Vous accordez une grande importance à l'observation...

F. B. : C'est ça. C'est ce que dit Steiner lorsqu'il dit: "Au lieu d'utiliser un microscope dans les laboratoires, en s'éloignant totalement de la réalité, on ferait mieux de prendre des lunettes astronomiques et de regarder ce qui se passe là-haut." Je crois que c'est une phrase très importante. Ou tu regardes le tout petit ou tu regardes le très grand. Il ne faut pas trop chercher une source religieuse, mais il en faut une quand même, de la croyance en quelque chose...

L. B. : C'est là-dessus que je voulais t'interroger. Il y a la science, mais est-ce qu'il y a une partie de foi dans cette démarche?

F. B. : Bien sûr! Mais qui n'a pas de foi? Celui qui le dit? Mais quand il est à l'article de la mort... J'avais un grand-père qui n'avait pas la foi, mais quand il est arrivé à l'article de la mort, il a douté et il m'a dit: "Écoute, je verrais quand même bien le curé."

L. B. : Est-ce que c'est de la foi?

F. B. : Bien sûr que oui. C'est une angoisse, et de se dire qu'il y a quelque chose qui nous échappe... Il y a quelque part une foi en quelque chose. L'exemple de mon grand-père n'est peut-être pas bon, mais il est tellement fréquent... Je pense que la grande catastrophe que nous venons de voir, le tsunami, avec ses milliers de morts, et ses milliers de dons, a révélé une compassion, une foi en l'homme...

NOUS SOMMES LES ARTISANS, LES DIEUX PRESQUE, DE L'AVENIR

Interview de François Bouchet par Luc et Marie boussard, Janvier 2005
deuxième partie

Marie Boussard : Tu nous a parlé de Steiner. Pour nous c'est un personnage qui est un peu énigmatique. Je dois dire que j'ai essayé de lire ses ouvrages et que j'ai eu beaucoup de mal. Je n'arrive pas très bien à cerner le personnage et son enseignement, et encore moins à le rattacher à la bio-dynamie.

François Bouchet : Tu n'es pas la seule. C'est le grand problème. Steiner, c'est la pierre d'achoppement de la bio-dynamie. Mais, au bout d'un moment, on peut le regarder autrement qu'on nous le décrit. Steiner est un scientifique de premier ordre, ça c'est sûr; en plus c'est le dernier alchimiste, et c'est pour ça qu'il est incompréhensible. Mais toute sa démarche est scientifique, qu'on le veuille ou non. On ne veut plus employer ce terme, mais c'est une réalité profonde. Quand on lit l'autobiographie de Steiner, on est sidéré par sa quête de la connaissance. Pour se débarrasser du problème, on dit "c'est un visionnaire", et donc un voyant. Eh bien non: visionnaire et voyant c'est deux choses différentes. On glisse du visionnaire au voyant en disant "s'il met des tisanes ou des plantes dans les organes" - ce sont des gens très haut placés dans la bio-dynamie qui le disent -, "c'est de la voyance". Pas du tout! Je suis totalement persuadé du contraire.

Steiner a une vision fantastique de la globalité de la terre. Il dit que la terre n'existe pas isolée, qu'elle fait partie d'un système solaire, lequel ne peut être dissocié d'elle. Les planètes sont indissociables de la terre. Et nous avons - c'est le début de ses conférences -, avec les solutions que nous appliquons, c'est-à-dire les engrais, les traitements, les herbicides, les insecticides et tout ça, nous avons agi sur l'eau. On a amené de l'énergie dans l'eau, mais on n'a rien amené à la terre. Steiner dit: "Ce n'est pas l'eau qu'il faut enrichir. C'est facile, mais c'est comme nourrir quelqu'un au goutte-à-goutte. Ce qu'il faut, c'est amener l'énergie à la terre elle-même. C'est possible, mais il faut pour cela rattraper la catastrophe, car avec l'emploi de tous ces produits, on a coupé la terre des influences cosmiques. C'est-à-dire que Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne et les autres ne s'expriment plus, parce qu'on a créé une barrière. La silice, par exemple, ne se manifeste plus, ne véhicule plus les influences cosmiques. Alors il faut tout changer. C'est pourquoi Steiner a inventé les préparations bio-dynamiques. C'est pourquoi son "Cours aux agriculteurs" est un testament.

M. B. : C'est lui qui a tout inventé, toutes les préparations?

F. B. : C'est lui qui les a inventées. Après, on s'en est servi de diverses manières. Mais les préparations restent l'essence même du "Cours aux agriculteurs". Steiner prend des plantes qui sont messagères des influences de différentes planètes - c'est pour cela qu'il y en a un nombre déterminé - et, pour enrichir encore la force planétaire, il les fait fermenter, pour les transformer en humus, dans des organes qui sont eux aussi, chez les animaux choisis (mais c'est vrai aussi chez nous), des condensateurs de l'influence planétaire.

Luc Boussard : Tu veux parler de la bouse, de la corne,...

F. B. : Non, je veux parler par exemple de l'achillée millefeuille, qui, chez nous, agit entre les reins et la vessie. C'est pourquoi Steiner se sert d'un organe animal comme la vessie pour établir un contact et fabriquer un humus qui va être entièrement d'influence vénusienne, tant par l'organe que par la plante. Ça, c'est de la science, pas du tout de la voyance.


Achillée millefeuille

L. B. : Quand tu parles de voyance, tu parles de superstition?

F. B. : Non, je parle de quelqu'un qui regarde quelque chose et qui dit: "tiens! je sens que c'est ça".

L. B. : Un voyant extralucide, en quelque sorte?

F. B. : Oui. Toute sa vie, Steiner a voulu rencontrer des gens pour s'instruire. Quand il entend parler de quelqu'un qui a découvert quelque chose, il ne va pas lui écrire ou lui téléphoner (il aurait eu du mal à l'époque), il y va. Il y va et il discute avec lui pendant plusieurs jours pour essayer de recevoir et de garder toute cette expérience particulière. C'est cela Steiner, toute sa quête de la connaissance.

M. B. : J'avais l'impression que c'est quelqu'un qui allait recueillir des savoirs ancestraux, notamment sur l'agriculture, des pratiques oubliées... Mais ce n'est pas ça?

F. B. : Pas du tout. Je le dis un peu dans mon livre. Ce n'est pas l'agriculture d'hier, ni d'avant-hier qui l'intéresse, c'est celle de demain. C'est-à-dire qu'il veut qu'il y ait un avenir. Et il dit: "Si on ne reconstitue pas ces influences, la terre est perdue." C'est tout simple, la terre est perdue. Si on continue comme ça, on n'a aucun espoir. On sait maintenant que c'est vrai. On sait très bien que la terre s'isole. Et si elle s'isole complètement, on ne donne pas cher de l'avenir. Je crois d'ailleurs que les astrophysiciens sont très inquiets pour l'avenir, parce qu'on abîme complètement l'environnement cosmique de la terre. Et cette quête qui consiste à aller chercher dans d'autres planètes des influences, ce n'est pas autres chose. On voudrait bien savoir ce qu'il y a dans Mars, dans Vénus ou ailleurs, parce qu'on sait très bien que notre survie passe par là. Et c'est vraiment là où Steiner est scientifique: il va s'instruire, et une fois reçues toutes les données, il les digère et au bout d'une vie il les ressort, la bio-dynamie étant au fond son dernier testament. Il a fait de la médecine, il a fondé des cliniques avec des collaborateurs, comme Uta Weigmann, une femme médecin qui a créé la clinique d'Arlesheim, une clinique pour les cancéreux. Il a mis au point des techniques particulières. Il est devenu thérapeute avec d'autres médecins. Dans le domaine de l'éducation, il a créé une méthode qui correspond un peu à l'école Montessori, et qui a été reprise par la suite par d'autres techniques, très proches de l'école WalDorf. C'est comme cela qu'il l'a appelée, puisque Waldorf, qui s'est enrichi en vendant des armes - autrement dit des instruments pour tuer -, s'est rattrapé en donnant beaucoup d'argent pour qu'on crée une école Steiner. C'est la dualité permanente qu'on rencontre chez tous les hommes. Il y a un côté et il y a l'autre. Et Steiner a donné à des gens qui avaient provoqué des catastrophes l'occasion d'exprimer autre chose. C'est le cas pour Waldorf.

La science veut se garder les scientifiques pour elle, mais au fond elle sait très bien que le génie c'est une sorte d'instinct d'un moment. Einstein a découvert l'"équation du siècle". Bon, très bien. Le malheur, c'est qu'on sait maintenant que le raisonnement qui l'y a amené est faux. Ça me rassure énormément. Ce type était un génie. Il a trouvé après coup la démonstration de ce qu'il avait découvert de façon géniale, dans le sens vrai du mot génie. Il a cru nécessaire de faire une démonstration, or on sait maintenant qu'elle est fausse, et qu'il ne peut pas être arrivé à cette équation par ce chemin, mais que l'équation est juste. Je parlais de modestie tout à l'heure... Un jour, comme ça, j'ai inventé quelque chose pour soutirer du vin. Je suis monté voir mon grand-père qui était ingénieur et je lui ai demandé ce qu'il en pensait. Comme il était lui-même inventeur et qu'il avait beaucoup de brevets, je savais que ça allait l'intéresser. La première chose qu'il m'a dit, c'est: "Tout de suite tu prends le brevet. Tout de suite. Parce qu'il y en a un autre, au Canada ou ailleurs, qui a eu la même idée que toi en même temps. Parce que l'idée est cosmique." Il y a d'ailleurs un cours de Steiner qui s'appelle "Idée humaine, idée cosmique". C'est une vérité: tu ne découvres rien, tu attrapes. La preuve, c'est que tu te grattes la tête, tu es là comme ça à regarder au ciel pour trouver une idée. C'est la base même. Steiner a mené sa quête en se servant des idées des autres, et c'est ainsi qu'il s'est forgé sa propre idée en synthèse de tout ce qu'il avait appris. Ce n'est pas du tout un voyant, c'est un visionnaire.

M. B. : Et un alchimiste...

F. B. : Oui, c'est un alchimiste parce que son raisonnement par rapport aux forces est celui d'un alchimiste. Dire je vais faire un humus avec de l'achillée dans une vessie de cerf, c'est très alchimiste. Si je prends de la camomille et que j'en bourre des intestins de bovidés, c'est de l'alchimie...

L. B. : Il y a beaucoup d'analogie dans ces raisonnements.

F. B. : Oui, beaucoup. Quand je prends de la bouse, que je la mets dans une corne et que je l'enterre... Il y a d'ailleurs une phrase dans un autre livre que le "Cours aux agriculteurs" qui dit: "On prend de la bouse, on la met dans une corne, on la sort six mois après, on la met dans l'eau, on la tourne pendant une heure, on la passe sur le sol. C'est essentiellement un processus de réflexion. Ça ne peut pas arriver dans la nature. Que de la bouse tombe dans une corne, etc. C'est impossible. C'est donc le fruit d'une réflexion." Et nous sommes les artisans, les dieux presque, de l'avenir. C'est cela qu'il faut savoir. Nous avons en charge la destinée de l'humanité. Si l'on veut que la nature humaine continue, nous devons nous considérer comme les créateurs du monde de demain. C'est dans ce sens que la bio-dynamie ne peut pas être d'hier ou d'avant-hier. Elle est essentiellement de demain.

L. B. : Il découle de ce que tu dis là, de ce sentiment d'urgence et de cette conviction du rôle important qui incombe à l'homme dans son propre avenir, il découle logiquement une forme de prosélytisme... À t'écouter j'ai l'impression qu'il faut changer le cours des choses, qu'il faudrait presque que tout le monde fasse de la bio-dynamie, tous les agriculteurs...

F. B. : On n'est pas prêts. Tant qu'il y a l'école, tu es conditionné à partir de l'âge de 4 ans, 3 ans. C'est un conditionnement qui commence de plus en plus tôt, et donc un mode de raisonnement qui va dilater un de nos cerveaux, mais pas l'autre. On sait très bien que la pensée opère soit dans la rationalité soit justement dans les instincts, dans les intuitions. Or l'école ne cultive qu'un seul cerveau, non?

L. B. : Le cerveau rationnel...

F. B. : Je ne crois pas me tromper en disant cela. Et ce faisant, on fabrique de purs rationalistes. L'enseignement est donné par des gens sur-éduqués dans un sens exclusivement rationnel. On se demande pourquoi rien ne va plus à l'école. Heureusement que rien ne va plus à l'école: c'est l'autre cerveau qui se révolte.

L. B. : Le cerveau instinctif...

F. B. : C'est ça. J'ai affiché là, je ne sais pas si tu as vu, un discours de Brahma. À l'époque, tous les hommes étaient des dieux, et le roi des dieux, Brahma, réunit tout le monde et demande aux dieux mineurs "Comment pourrait-on faire pour cacher la divinité?" L'un propose de la cacher au fond des océans, l'autre dans la terre, etc. Et à chaque fois Brahma répond: "Non, l'homme va plonger, il va creuser... Il va trouver. Je vous propose autre chose, c'est de la cacher à l'intérieur de l'homme lui-même, parce que là il ne la trouvera jamais." C'est tout à fait ce qui se passe. C'est génant, ce qu'on a à l'intérieur de nous-mêmes, mais on ne veut pas le sortir.

L. B. : Ça, j'en suis intimement convaincu. Je suis moins sûr en revanche de bien voir le lien avec la bio-dynamie.

F. B. : Ce n'est pas très explicite, peut-être. La bio-dynamie est un travail sur une terre qui est nourricière, et qui donc réunit toutes les connaissances pour pouvoir nourrir sa descendance. Si tu ne te nourris plus, tu n'existes plus. Or Steiner dit: se nourrir c'est bien, mais il faut aussi que la nourriture comporte cette... je parlais de divinité, c'est presque la même chose. Il faut que cette nourriture soit chargée de vie. On ne se nourrit pas avec la mort, on se nourrit avec la vie. Un jour, le collaborateur de Steiner lui dit: "Comment se fait-il, maître, que vous enseignez des tas de choses, que tous les anthroposophes sont là à vous écouter, mais que personne n'applique vos principes? Pourquoi? Tout le monde se dispute. La soif de gloire et de pouvoir est toujours là..." C'était après le "Cours aux agriculteurs". D'après mes souvenirs, Steiner répond: "Mais c'est tout à fait normal. C'est une question de nourriture. La nourriture actuelle amène des forces de ce genre. La soif de pouvoir, par exemple, est dans la nourriture elle-même. Le matérialisme a produit une nourriture qui amène ce genre de chose. Si les hommes étaient bien nourris, ils penseraient différemment."

Le lien direct avec la bio-dynamie, c'est peut-être ça. Le fait de te nourrir avec des forces spirituelles, même si on ne sait pas très bien ce que ça veut dire, des forces en tout cas où la puissance de l'esprit est manifeste, c'est autre chose que d'acheter un truc où seule la rentabilité intervient. Il ne s'agit plus de nourrir l'homme, mais le portefeuille, soit dit en passant. Qu'est-ce qu'on veut faire avec la nourriture? Est-ce qu'on veut nourrir notre descendance ou notre portefeuille? L'un n'empêchant pas l'autre, d'ailleurs. Mais il faut peut-être avoir en tête, lorsqu'on est paysan, que tout ce qu'on fait va être mangé. Et donc qu'on amène des forces ou qu'on n'en amène pas. Quel genre de forces va-t-on amener au consommateur? C'est cela le lien entre la bio-dynamie et l'avenir, en somme. Il n'y a pas d'avenir possible autrement.

M. B. : Et quel lien y a-t-il entre la bio-dynamie et la médecine?

F. B. : Ça m'est très difficile de répondre parce que je ne suis pas médecin. Mais Steiner dit que les plantes ne sont pas malades. La maladie chez les plantes, ça n'existe pas, c'est une invention. Quand on dit ça à des agronomes, ils vous tombent dessus: "Et les virus?" Mais les virus, chez les plantes, sont transportés la plupart du temps par des êtres qui vivent dans le sol. Ce n'est pas une contagion, c'est un petit animal qui amène un virus.

L. B. : Le virus passe de l'insecte à la plante?

F. B. : Non. Il passe d'une plante à une autre plante par l'intermédiaire d'un insecte, ou d'un petit ver dans le sol. Mon étonnement le plus grand, en tant que spécialiste du court-noué en vigne - le court-noué est un virus; au lieu de pousser harmonieusement, la vigne est de plus en plus petite -, c'est qu'on arrive à le guérir avec les préparations bio-dynamiques. C'est complètement fou! Et les gens m'appellent: "Monsieur Bouchet, vos conseils ont permis de guérir chez untel la parcelle en court-noué, je voudrais que vous veniez guérir la mienne." Je leur réponds: "La bio-dynamie peut vous aider, et la vie renaîtra."

L. B. : Il y a donc un aspect un peu magique dans la bio-dynamie. C'est peut-être justement parce que ça fait appel au cerveau profond?

F. B. : La réalité, c'est que ce n'est pas magique du tout. Au fond, il y a aujourd'hui une telle pauvreté biologique dans les sols que certains êtres se reproduisent très facilement, et donc il peut y avoir des champignons qui s'attaquent aux racines, pour la bonne raison qu'il n'y a plus personne pour manger le champignon. Si ton sol est bourré de biologie, bourré de vie, il ne s'exprime pas de la même manière, puisque le parasite est bouffé par le voisin, alors que s'il est tout seul, il se reproduit.

L. B. : Donc la bio-dynamie amène une profusion de la vie?

F. B. : Bien sûr. Et c'est par la vie qu'on arrive à sauver la vie. Alors que la science actuelle préfère la mitrailleuse, et augmenter les munitions. C'est exactement le contraire. Ce qui peut sauver la vie, c'est la vie, pas la mort. Si les agronomes pensent que c'est la mort qui peut sauver la vie, ils se plantent complètement. Et c'est ce qu'ils font. On nous apprend à faire comme ça depuis 1880; et en plus on sait que c'est faux, puisque tous les animaux deviennent résistants à telle ou telle molécule, et que la prolifération va en s'aggravant.

L. B. : Ça me ramène à ma question. Il y a quand même une notion d'urgence dans ta vision des choses. D'une certaine façon, on court à la catastrophe. Est-ce qu'il faut diffuser la bio-dynamie? Bien sûr, tu me réponds: on n'est pas prêts, les écoles vont dans le sens contraire. Bon, qu'est-ce qu'il faut faire?

F. B. : Changer l'esprit. L'esprit dans le sens simple. Je ne parle pas de la quête spirituelle, comme on l'entend, sans vouloir te vexer, dans les traditions, qu'elles soient indienne, chinoise, ou autre. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit; c'est essayer de respecter toute une partie de soi-même qu'on veut cacher et empêcher de s'exprimer. Car c'est ce que fait l'école, elle empêche l'harmonie de l'homme et de ses pensées, le fonctionnement harmonieux de ses cerveaux différents.

L. B. : Quand tu fais référence aux traditions de l'Inde ou d'ailleurs, tu penses à une sorte de quête de l'extase mystique. Changer l'esprit, pour toi, ça veut dire changer l'esprit concrètement, changer la direction de son esprit. C'est ça que tu veux dire?

F. B. : Oui, c'est ça. Tu as employé tout à l'heure le terme "magie". Je le récuse. La magie, je n'y crois pas beaucoup, même si elle peut se manifester dans certaines conditions. Je suis sûr qu'il y a toujours une explication. Je suis trop paysan pour ne pas croire qu'il y a une explication.

L. B. : Quand je parle de magie, je n'y mets pas quelque chose de fumeux ou de vague. Je reviens à la distinction que tu faisais entre les deux cerveaux, le rationnel et l'intuitif. Pour moi, la magie, c'est une forme de rationalité qui échappe à la raison, qu'on ne contrôle pas totalement, qui est davantage basée sur l'analogie, sur l'intuition...

F. B. : Tout le discours de Steiner est analogique.

L. B. : Et la démarche alchimiste aussi est entièrement analogique...

F. B. : Tout à fait...

L. B. : Et donc on pourrait dire que c'est une partie du savoir qui échappe à la science moderne...

F. B. : Je ne dirais pas que cette partie échappe à la science, je dirais plutôt que la science l'a volontairement occultée. Parce que c'est dangereux, extrêmement dangereux, d'accepter des choses qui ne sont pas rationnelles. Ça met en cause tellement de choses et de capitaux que ça ne peut plus être enseigné. Il ne faut surtout pas l'enseigner. Ça risquerait d'empêcher la machine de tourner. On a parlé des OGM hier. Tu me disais, sans doute avec raison: Je ne suis pas contre le nucléaire parce qu'il ne pollue pas. Mais tu occultes les déchets, dont on ne sait que faire. Bien sûr on va les mettre en Afrique, on va coloniser l'Afrique avec nos déchets. Je n'invente rien. La poubelle, du moment qu'elle n'est pas chez nous, pas de problème! Et on nous dit qu'en dehors du nucléaire il n'y a pas de solution. Mais il y a plein de solutions! La preuve, c'est qu'on commence à voir des éoliennes un peu partout. Maintenant, on est encore un peu trop bêtes pour faire des éoliennes valables, alors on les aligne. Si en pleine mer, au lieu d'installer des stations pour pomper le pétrole, on faisait quelque chose pour produire de l'énergie électrique, ce serait plus intelligent. Mais ça ne rapporterait rien. Il n'y a pas d'argent à gagner... Pourtant le nucléaire, c'est carrément dangereux. Regarde les centrales nucléaires anciennes, on essaye de les arrêter depuis longtemps et on ne sait pas comment faire. Comment l'arrêter? Personne ne sait. On a construit quelque chose qu'on ne sait pas arrêter!

Les OGM, tu es contre et moi aussi. Mais honnêtement, je ne sais pas pourquoi je suis contre. Je n'ai aucune preuve de l'action secondaire des OGM. Je dis simplement qu'on n'est pas dans le plan de la création. L'homme ayant envie d'être un dieu, comme dit Brahma, il va trifouiller pour créer quelque chose. Mais on sait très bien que ça ne dure pas. Que tous les maïs qui ne sont pas OGM n'intéressent pas les paysans parce qu'ils rapportent moins, dit-on. Ils ont moins à traiter parce que dans le gène il y a un insecticide, et toi tu bouffes le maïs qui contient l'insecticide qui était dans le gène. Si ça ne t'ennuie pas, tout va bien. Mais on joue avec le feu.

L. B. : Oui, et dans le le cas des OGM, il est clair qu'ils vont à l'encontre de la biodiversité. Or la biodiversité, d'après le peu que j'ai compris de la bio-dynamie, c'est quelque chose d'extrêmement précieux, puisque c'est la profusion de la vie qui fait la force d'un sol, d'une plante. À partir du moment où les OGM sont envahissants et qu'ils détruisent les espèces qui vivent autour...

F. B. : On n'en a pas la preuve. On modifie certaines choses, c'est sûr. À partir du moment où on touche aux gènes... Mais on n'a pas la preuve que les OGM sont destructeurs, et on ne l'aura sans doute jamais, parce que les OGM sont fabriqués par des laboratoires comme Monsanto ou d'autres, qui veulent qu'on utilise leurs molécules et les vendre très cher. À part ça, je suis un enthousiaste, et je pense que la nature trouvera une défense. Tu ne peux pas aller contre le naturel. La réplique vient toujours.

Il n'y pas pas que les OGM, il y a des tas de choses. Il y a le fait qu'il n'y a plus de forêts, que des espèces disparaissent. Il y a des choses peut-être encore plus graves que les OGM, et d'autant plus basiques, et qu'on laisse passer. Chirac a dit l'autre jour quelque chose de bien: c'est quand même fou qu'il n'y ait plus d'ours dans les Pyrénées. L'ours est une partie de nous-mêmes qui a disparu, avec un chasseur à la con. Ce sont des choses qu'il faut dire. Qu'on enlève le loup des Alpes parce que le berger ne veut plus avoir un chien qui s'attaque aux loups... Les Italiens ont des loups depuis très longtemps et ils ont des chiens contre les loups. Point! Les bergers français ne veulent pas s'embêter avec un chien...

Les problèmes peuvent se résoudre autrement que par la mort. Les OGM c'est uniquement faire de l'argent... Mais à vrai dire je n'ai pas très peur. Je ne veux pas en manger parce que je n'ai aucune notion de ce qui va se passer. Il va certainement se passer quelque chose...

L. B. : À partir du moment où tu es sensible à la qualité spirituelle de l'alimentation, c'est difficile de manger des OGM, par ce que là, on se demande quel genre d'énergie tu assimiles.

F. B. : Quand on a créé les tournesols, que tu vois cultiver partout, il y avait une raison à cela. On est allé en Afrique du Sud, qui est un autre climat, chercher des parents tournesols, qui ont permis, en croisement avec nos tournesols européens, d'avancer la récolte d'environ un mois ou un mois et demi. C'est tout bête. La récolte des tournesols en Europe est possible parce qu'on a croisé nos tournesols avec un tournesol issu d'un autre climat. C'est très intelligent, mais la nature ne se laisse pas faire comme ça. Au bout de trois générations, la récolte était trop tardive. Alors il faut reprendre à chaque fois des tournesols sud-africains pour hybrider à nouveau. Et il n'y a rien à faire. On essaye l'OGM, pour changer, mais je suis à peu près sûr que dix ans après la nature aura repris le dessus. On se prend pour Dieu. C'est ça l'OGM : on se prend pour le créateur.

L. B. : On risque quand même d'arriver à des résultats catastrophiques, qui ne permettront aucun retour en arrière, par exemple avec le nucléaire...

F. B. : Oui, mais ça on ne veut pas le voir. On veut l'argent tout de suite...

QUAND JE PRENDS UNE BÊCHE, JE PEUX LE FAIRE AVEC BEAUCOUP D'ESPRIT

Interview de François Bouchet par Luc et Marie boussard, Janvier 2005
fin

Luc Boussard : Pour donner une petite note positive, il y a quand même un mouvement en retour. Par exemple, les conversions à la bio-dynamie sont de plus en plus fréquentes, tout du moins en viticulture, en agriculture, je ne sais pas...

François Bouchet : Je vais te dire quelque chose de méchant. Il n'y a pas de conseiller agricole en bio-dynamie. Les agriculteurs, ils sont tout seuls.

Marie Boussard : Ils ont du mal. On connaît l'exemple de petites exploitations qui ont vraiment du mal à s'en sortir.

L. B. : Ce qu'on entend souvent dire par des cultivateurs, des amis à nous, qui sont pourtant favorables à la bio-dynamie, c'est que c'est trop contraignant, "j'ai déjà trop de boulot".

F. B. : Il faut savoir ce qu'on veut, c'est tout.

M. B. : Mais là concrètement, je pense à Catherine, une fille formidable. Elle expliquait qu'elle a ici une parcelle de radis, là une parcelle de telle et telle chose, et que c'est très difficile d'appliquer les traitements sans que ça devienne un véritable casse-tête. Elle est tout le temps en train de se démener pour savoir à quel moment elle doit mettre les préparations. Du coup elle a un peu baissé les bras.

F. B. : L'essentiel, c'est d'appliquer.

M. B. : Il faut suivre son intuition en fait, c'est ça que tu veux dire?

F. B. : Non. Il faut appliquer. Point. Après, si elle applique le jour favorable, c'est encore mieux.

M. B. : Mais tu regardes quand même la lune.

F. B. : Non! Car c'est à un ensemble d'influences cosmiques qu'on a à faire.

M. B. : Même pas? Tu ne regardes même pas les positions de la lune?

F. B. : Non! Il faut savoir que, dès que tu mets les préparations, tu élargis le cercle des influences en allant chercher celle des constellations, qui se trouve dans les étoiles. Cette action-là est extrêmement puissante, et de plus en plus puissante. Tu fais résonner ton sol en l'intégrant dans ce processus. "Je ne fais pas de bio-dynamie parce que c'est trop contraignant". Ta copine, sa raison de ne pas faire c'est qu'au fond d'elle-même elle ne veut pas faire. Est-ce que tu comprends?

M. B. : En fait, c'est notre éducation, comme tu dis, c'est notre cerveau qui est conditionné à raisonner d'une manière...

F. B. : On veut quelque chose de rationnel sans se donner de mal.

L. B. : En viticulture, par contre, il y a de plus en plus de conversions?

F. B. : Oui

L. B. : Et qui sont basées sur un constat d'efficacité, pas sur l'idéologie?

F. B. : Je crois que je n'ai aucun client en viticulture bio-dynamique qui conteste l'efficacité des préparations. Je n'en connais pas. Ils sont tous plutôt émerveillés. Ils disent: "Je n'aurais jamais cru ça." Les résultats sont là. J'ai des photos faites par un scientifique qui a fait des études au microscope électronique sur la peau des raisins. Il est complètement baba. Il m'a dit: "La structure est entièrement différente après que vous avez passé une ou deux fois telle ou telle préparation. Je ne comprends pas. Ce n'est pas rationnel."

M. B. : On a vu ça dans les vignes de ton fils, quand on a humé la terre de ses vignes et celle d'une parcelle d'un voisin qui cultive conventionnellement. C'était très impressionnant.

F. B. : C'est évident. Les gens qui me soutiennent le plus, ce sont les ouvriers qui travaillent sur les domaines. Ils me soutiennent beaucoup plus que les responsables. Ils me disent: "Vous avez vu Monsieur Bouchet?" Moi, pour les faire parler, je dis: "Non, qu'est-ce que vous avez vu?" "Vous ne voyez pas que la terre est plus noire qu'à côté? et pourquoi?" "Vous avez bien mis 240 grammes de compost de bouse dessus?... Le complexe argilo-humique fonctionne mieux et les racines, les herbes et tout ce qu'il y a dans le sol, la vie elle-même, se transforment en humus, et donc c'est plus noir." C'est complètement logique cette affaire. On met dans un sol 240 grammes par hectare de quelque chose qui grouille de vie; en quelques jours, ça fait des tonnes. On ensemence, on amène quelque chose qui crée le tissu de la vie. Le fait qu'on met une petite dose contrarie les rationalistes. Et pourtant, tu mets une levure dans une cuve à vin et deux ou trois jours après elle fermente de façon incroyable et il y a des millions de levures dedans. Alors, pourquoi pas dans le sol, puisque c'est le support de la vie? Tu mets une pincée de quelque chose et ça explose. C'est tout à fait normal, mais le rationalisme n'est pas près à l'accepter. On demande pourquoi la terre est plus noire alors que c'est complètement logique. Mais c'est une logique qui n'est pas enseignée. Il faut dire à votre copine Catherine que la préparation agit dans tous les cas, tous les jours. Elle met la préparation et elle fait un grattage le bon jour, si elle n'a pas pu mettre la préparation ce jour-là. Le grattage va compenser. Le calendrier peut servir à ça.

L. B. : En somme, il n'y a pas de dictature du calendrier.

F. B. : Il ne faudrait pas qu'il y en ait, même si il y en a une, parce qu'on est des intellectuels, et qu'on ne croit qu'aux choses écrites.

L. B. : On aime bien les modes d'emploi...

F. B. : C'est plutôt un outil de travail... Le commencement de la sagesse, c'est de remettre en question toute phrase écrite. En revanche, la tradition orale a quelque chose de vrai. Au début, quand j'allais voir les paysans, ils me disaient "Vous êtes déçu par votre vin? Ce n'est pas difficile, il faut ouvrir votre fût dix jours avant la mise en bouteille, parce qu'il a besoin de respirer. Vous verrez, il va complètement changer." Maintenant, on dit qu'il faut "oxygéner", alors on micro-bulle, au lieu d'ouvrir la bonde, attendre huit jours et mettre en bouteille. Le micro-bullage, ça c'est rationnel: je compte les gouttes, je règle le robinet sur trois, sur deux... C'est l'exemple type. C'est un gars du Champigny qui m'a dit un jour: "Il faut ouvrir. Si vous n'ouvrez pas, le vin ne respire pas; s'il ne respire pas, il n'est pas bon." Pourquoi ouvre-t-on les bouteilles de vin rouge à l'avance? Parce que pour rendre toute son haleine, il faut qu'il respire. Tu ne peux pas expirer si tu n'inspires pas. Un organisme, quel qu'il soit, c'est comme cela qu'il vit.

L. B. : Pour revenir à des choses plus générales, à l'avenir de la bio-dynamie, est-ce que tu envisages qu'un jour ou l'autre les paysans entendent raison et qu'ils en viennent à une agriculture plus naturelle, plus saine, voire même bio-dynamique?

F. B. : Je suis persuadé qu'on est en train de vivre ça. C'est-à-dire que, même si ça ne marche pas aussi bien qu'on voudrait, on est en train de vivre le fait que les agriculteurs, qui travaillent sur le sol, ne veulent plus s'empoisonner, que les conducteurs de tracteurs en ont marre d'avoir des cancers des testicules ou du cerveau parce qu'ils traitent avec tel ou tel produit. C'est parce que ça touche leur vie, et qu'il y a la mort au bout, que les gens vont changer leurs pratiques.

L. B. : Il y a eu une prise de conscience à ce niveau là? Les statistiques sont suffisamment parlantes, ou les cultivateurs observent cela autour d'eux?

F. B. : Il y a eu un rapport M.S.A. (Mutualité sociale agricole) qui a été interdit parce qu'il dénonçait l'emploi de ces molécules. On s'est dépêché de l'interdire parce que c'était trop grave pour des gens qui payent tellement d'impôts qu'on ne veut pas supprimer leur activité. Tu ne peux pas dire à une usine: "Arrêtez de fabriquer ça." L'autre jour, sur Antenne 2, il y avait une interview de soeur Emmanuelle. Elle disait: "J'étais au Liban et, en face de moi sur le balcon, une petite fille a été tuée avec un fusil. Je me suis renseignée. On a retrouvé la personne, on a retrouvé l'arme. C'était une arme française. Je suis allée voir Chirac. Je lui ai dit: 'non mais attendez, on fabrique des armes en France? Il faut arrêter ça.' Et Chirac a répondu: 'Mais qu'est-ce que je fais des vingt mille personnes qui travaillent dans les usines où on fabrique le fusil?'"

L. B. : D'une certaine façon ça répond à la question suivante que je voulais te poser. Je te la pose quand même: Si la vision des choses que t'a donnée la bio-dynamie est appliquée, aura-t-elle un impact sur la société, sur l'économie? Est-ce qu'elle modifiera nos comportements de consommation, nos comportements sociaux...? Pour poser la question différemment, est-ce qu'il y a un côté politique dans la bio-dynamie? Est-ce qu'il y a des engagements? Je ne parle pas de gauche ou de droite. Ce que je veux dire c'est: est-ce que la bio-dynamie nous demande d'intervenir dans la façon dont la société s'organise?

F. B. : Oui. Et c'est pour cela que ça ne va pas bouger très vite. Si on continue à enseigner ce qu'on enseigne aux élèves, c'est foutu dès le départ. Toutes les écoles diffusent un enseignement qui est uniquement rationnel. Alors on considère que la bio-dynamie est irrationnelle. Irrationnel, si ça veut dire que ce n'est pas le cerveau rationnel qui réfléchit mais l'autre, je suis d'accord avec le terme. Mais irrationnel, c'est employé dans un sens péjoratif.

Pour ce qui est de l'expression, à l'école, on laisse les enfants dessiner à peu près ce qu'ils veulent. Mais si un enfant dessine une maison et que tu lui dis une maison c'est pas comme ça, c'est pas tordu une maison, tu as tort, c'est du conditionnement. Je crois que c'est notre civilisation qui n'est pas prête à cette démarche de changement. Ce n'est pas demain matin qu'on fera de la bio-dynamie partout...

L. B. : C'est bien beau, tout cela, mais c'est un peu philosophique, non?

F. B. : Quand on me dit ça dans les cours je réponds: "Et vous avec quelque chose contre la philosophie?" "Non, mais avouez quand même que ce n'est pas très concret." Alors je leur dis: "Bon, vous n'êtes pas philosophes. Mais est-ce que vous mangez vos congénères? Pourquoi vous ne les mangez pas? C'est sûrement de la très bonne viande, c'est tendre... Peut-être que vous avez une philosophie." Les gens ne veulent plus admettre qu'ils ont des croyances, qu'ils ont une philosophie, une manière de voir la vie, un respect de la vie, bref qu'ils ont tout ce qu'il faut pour être prêts à agir autrement. Mais ils ne veulent pas voir ce côté-là, parce que l'éducation a tout fait pour l'éteindre. Ils pensent qu'il faut l'étouffer pour être quelqu'un de bien. C'est véritablement épouvantable.

L. B. : Ça recoupe une notion fondamentale de la spiritualité telle que je la conçois, à savoir que la véritable philosophie n'est pas dans le discours, elle est dans l'action. C'est-à-dire que toute action est philosophie. C'est là qu'intervient la spiritualité. Une spiritualité authentique et profonde modifie nos actions.

F. B. : C'est tout à fait vrai. La philosophie est dans l'action. Et ça doit marcher. Autrement, ça n'a aucun intérêt. C'est de la spéculation. Et la spiritualité comme la philosophie peuvent facilement verser dans la spéculation. Mais l'action est fondamentale, et quelque part c'est une action politique, dans le sens noble du mot, car le mot politique a été complètement dévoyé. Et je pense que le terme de spiritualité a lui aussi été complètement dévoyé. La spiritualité, c'est la force de l'esprit. Et quand je prends une bêche, je peux le faire avec beaucoup d'esprit, de spiritualité. Chaque geste doit être ainsi. À partir du moment où tu penses que quand tu marches tu n'es qu'une mécanique en marche, il y a vraiment un problème. Il y a une divinité en nous, comme dit l'histoire de Brahma. C'est une réalité et c'est peut-être pour cela qu'on ne mange pas ses congénères, qu'on accorde une certaine importance au groupe, à l'autre.

En tout cas, c'est avec des pensées de ce genre que l'on pourra changer le monde de demain, dont nous sommes bien les créateurs. (fin)


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