LE MAITRE DU MOIS : BASO
extrait du livre

Pèlerinage chez les maîtres éminents
peintures de Reikai-Vendetti, textes de Luc Boussard


Éditions SULLY, 1999

BASO Bouddha face de soleil Bouddba face de lune

"L'univers n'est rien d'autre que le témoignage d'un dharma unique.
Ce que nous voyons avec des formes n'est que le reflet de notre esprit.
L'esprit n'existe pas en lui-même, son existence se révèle à travers les formes."

Baso (Ma tsu, 709-788)

L'homme : Disciple de Nangaku, le fondateur de la lignée rinzai. A certifié cent trente-neuf disciples, dont Nansen, Hyakujo et Daibai Hojo.

Son histoire : Colosse au regard de tigre et à la démarche de buffle, ordonné moine très jeune par un maître coréen. Pratiquait intensément zazen. Au cours de ses voyages, fit escale au monastère de Nangaku, dont il devint le successeur. S'installa à Kosei, où il forma de nombreux disciples. Célèbre pour les méthodes d'enseignement qu'il a inaugurées et qui devinrent la marque du zen rinzai. Le moment de mourir venu, il prit un bain, s'assit en zazen et passa de vie à trépas.

Son enseignement : Voir dans sa nature propre. Garder l'esprit libre de toute attache.

Épisodes marquants : Le mondo de la tuile avec son maître Nangaku: "Je fais zazen pour devenir Bouddha", "Je polis la tuile pour en faire un miroir". Enseigne alternativement "Cet esprit même est Bouddha" et "Pas d'esprit pas de Bouddha". Le mondo du nez pincé de Hyakujo: "Où sont parties les oies sauvages?"

Ba, cheval, So, patriarche. "Patriarche cheval"; ce nom est révélateur de la renommée dont jouissait le maître qui le portait. Il est en effet exceptionnel à deux titres: d'une part le patriarcat s'était censément achevé deux générations auparavant, quand Konin, en remettant la robe à Eno, lui avait demandé de ne plus la transmettre afin d'éviter qu'elle ne devienne une source de compétition, et d'autre part Ba était le nom de famille de Baso, et il est très rare qu'on désigne un moine zen par son patronyme. Et de fait Baso occupe une place à part dans l'histoire de la transmission, ne le cédant en prestige qu'à Bodhidharma et Eno, qui sont les deux souches auxquelles toutes les lignées zen ont voulu à toute force se rattacher. Il est intéressant à cet égard de noter que ces deux "colosses", qui catalysent la vénération des générations successives et sont considérés comme les dépositaires de la juste compréhension des enseignements, sont aussi des personnages à demi mythiques, sur lesquels aucune source fiable de renseignements n'existe en dehors de la tradition zen, et qui semblent être nés après coup du souci que les générations successives de moines éprouvaient de s'amarrer à une ancre solide. Ceci dit, historique ou non, la transmission telle qu'elle est née de la pratique des moines et des maîtres reflète une réalité profonde et opérante, sans doute davantage chargée de sens que la chronologie, et peu importe s'il a fallu légèrement forcer les événements pour lui donner sa cohérence extérieure. La transmission est un fleuve qui se nourrit de mille sources, et s'il arrive qu'il rentre sous terre pour resurgir de l'autre côté de la montagne, qui nierait la réalité de l'eau, du courant, du débit, sous prétexte qu'on a perdu trace de la source? L'attachement a la légitimité officielle, scellée par un tampon, est la marque des esprits étroits. Le dharma a-t-il besoin de légitimité pour organiser sa propre pérennité, et n'est-on pas en droit de penser à cet égard que le maître le plus grand est celui qui, plutôt que de désigner lui-même ses successeurs, laisse à la postérité le soin de s'en charger?

Quoi qu'il en soit, lorsqu'on se penche sur l'état du zen à l'époque de Baso, on est surpris par sa vitalité et son exubérance. L'école "graduelle", celle du nord, fondée par Jenshu, le "rival" d'Eno, a sombré dans le déclin, et avec elle la lignée de Kataku, l'homme qui a ourdi la perte de Jenshu pour promouvoir l'école du sud, la branche "subitiste" héritière d'Eno. Les disciples de Kataku ont été victimes de leur trop grande réussite sociale : proches de la cour, ils sont devenus des pourvoyeurs de rituels et de cérémonies pour leurs riches protecteurs. Or le zen s'accommode mal de cette situation, et c'est loin de la capitale, parmi les héritiers de l'école du sud qui ont choisi de vivre dans les montagnes une vie simple et libre consacrée entièrement à la pratique de la voie qu'il prolifère. La Chine est le théâtre d'une véritable effervescence spirituelle. Des légions de moines et de chercheurs de la Voie parcourent les chemins, allant de monastère en monastère, les montagnes sont peuplées d'ascètes plongés dans la méditation, chaque rencontre est l'occasion d'un combat dharmique (mondo). Rarement semble-t-il l'urgence spirituelle n'a été pareillement ressentie ; on pense aux déserts d'Égypte et de Syrie au IVe siècle de l'ère chrétienne, avec leurs moines et leurs anachorètes, ascètes, stylites et autres saints brouteurs. Un tel déploiement d'énergie ne manque pas de porter ses fruits: les maîtres poussent comme champignons, et Baso est l'un d'entre eux.

Le triomphe d'Eno et de l'école du sud est alors total, tout maître est tenu de s'y rattacher s'il veut assurer sa postérité. Dans le cas de Baso, c'est Nangaku qui est chargé de cette fonction. Ainsi naît la lignée rinzai, tandis que l'autre branche maîtresse du zen, la lignée soto, prend sa source chez Seigen, dont le disciple Sekito est un contemporain de Baso. On sait aussi peu de choses sur Seigen que sur Nangaku, et il n'est pas impossible que ces deux chaînons manquants aient été apportés après coup pour donner leur légitimité à Sekito et Baso, auquel cas ceux-ci seraient les véritables fondateurs de leurs lignées respectives. Toujours est-il qu'à leur époque la séparation entre soto et rinzai est à peine amorcée, et les disciples circulent librement entre les deux maîtres. En témoigne ce poème:

À l'ouest du fleuve vivait Baso, au sud du lac Sekito. Les hommes allaient de l'un à l'autre; qui ne les avait rencontrés demeurait dans l'ignorance.

C'est ainsi par exemple que deux successeurs de Sekito, Yakusan et le laïc P'ang, ont longtemps été disciples de Baso.

Mais revenons à la transmission entre Nangaku et Baso. Historique ou non, elle repose sur un échange qui a fait couler beaucoup d'encre chez les commentateurs. Le jeune Ba, qui n'était pas encore Baso mais un moine fraîchement ordonné, voyageait de monastère en monastère, comme c'était alors la coutume pour les novices. Il finit par faire halte au monastère de Nangaku. Un jour celui-ci surprit son jeune disciple absorbé dans la pratique de zazen. "Que fais-tu?" lui demanda-t-il. "Je veux devenir Bouddha." Sur ce, Nangaku prit une tuile et se mit à la polir. "Que faites-vous?" lui demanda Baso. "Je polis la tuile pour en faire un miroir", répondit Nangaku. Beaucoup ont interprété cet échange comme une condamnation de la pratique de zazen, d'autres comme une référence à la vieille distinction entre la méthode subite et la méthode graduelle. Un autre message jaillit pourtant avec une grande clarté de cet échange: on ne pratique pas zazen pour devenir Bouddha. Zazen n'a pas d'objet, ne sert à rien. Il se suffit à lui-même, et c'est ce qui fait toute sa valeur.

Telle était d'ailleurs l'essence de l'enseignement de Baso, qui se plaisait à dire "cet esprit même est Bouddha" et répétait sans cesse qu'il n'y a rien à chercher en dehors de l'esprit ordinaire et de la vie quotidienne. "La Voie, c'est être naturel. Marcher naturellement, s'asseoir naturellement, dormir naturellement, vivre naturellement - telle est la Voie. Laissez à l'esprit sa liberté: ne faites intentionnellement ni le bien ni le mal. Il n'y a pas de Loi à suivre, pas d'état de Bouddha à atteindre. Gardez un esprit libre et ne vous attachez à rien: c'est cela le tao."

L'enseignement était limpide, basique, mais les moyens employés pour le faire entrer dans la tête des disciples étaient assez folkloriques. Jusque-là l'enseignement, avant tout didactique, passait principalement par les sermons. Baso est l'inventeur de la panoplie spectaculaire de cris et de coups, d'énigmes et d'interjections qui devint par la suite la marque de l'école rinzai - la méthode que Dogen allait appeler zusan (rude, grossière) pour la distinguer de l'approche men mitsu (délicate, attentive) employée par Sekito. Toujours est-il que Baso certifia cent trente-neuf disciples, dont quelques uns comptent parmi les plus grands maîtres du zen. Son disciple favori était Nansen, mais c'est Hyakujo, qui avait toutes les qualités requises pour poser les fondations d'une communauté solide et durable, qui devint son successeur. Le dharma lui fut transmis par Baso sous la forme d'un cri perçant qui le laissa sourd pendant trois jours.

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