UN MUSEE EN ESPAGNE

(Une nouvelle de M.C. Dalley)

 

Ils suivaient la rue qui les menaient à la maison quand ils passèrent devant un musée. El Museo de Bellas Artes. C'était un musée célèbre et tous voulurent le faire visiter à Michael. Ils souhaitaient lui montrer le meilleur côté de leur ville et puis, bien sûr, ils voulaient voir ses réactions. Pas simplement parce que c'était un étranger, venu d'une autre planète et tout ce qui s'en suit, mais aussi parce qu'il avait de la bouteille et peut-être quelques bons tuyaux à donner. Sans compter qu'ils étaient curieux de connaître ses pensées ; en tout cas Juan l'était, Juan était du genre à se poser des questions. Des questions sur le godo1 : Qu'est-ce qu'un godo avait de si différent ? Et puis, qui en savait le plus, lui ou moi ? Qui s'y connaissait le plus sur l'art, lui ou moi, se demandait Juan. Sur la vie ? Sur la mort ?

Michael aurait préféré rester au soleil, se promener, regarder passer les filles et ne penser à rien de particulier - c'était son passe-temps favori, mais il ne figurait pas au programme, pas aujourd'hui en tout cas. Aujourd'hui, il était le godo, le patron, et ce n'était pas le moment de traînasser en shootant dans les cailloux.

Pour l'heure, il s'agissait de visiter le Museo de Bellas Artes, et c'est la direction qu'ils prirent... Voila que juste sous leur nez et face à l'entrée pricipale, se tenait la statue d'un homme cheveux au vent, le tout en bronze, tunique flottante et de longs doigts.

" Qui c'est ?"

" C'est Murillo ", dit Juan, qui s'était attribué le rôle de guide. " C'est un peintre, un grand artiste. Il a vécu à l'époque baroque. "

Michael fit une pause pour examiner le grand peintre, qui se dressait à dix mètres de là, un pied en avant, armé d'un pinceau et d'une palette qu'il brandissait comme un conquistador son épée et son bouclier.

Un peu déplacé, se dit-il, amusé, mais qui sait ? Le grand peintre s'attaquait à l'ouvrage comme on part à la guerre, et peut-être y avait-il là un message. Michael pouvait s'imaginer dans une posture aussi stupide, brandissant le kyosaku d'une main et la petite cloche2 de l'autre...

Le petit groupe contourna la statue du peintre à l'air farouche et resserra les rangs pour franchir le gigantesque portail en bois massif. En principe, il fallait payer quelque chose à l'entrée, mais Juan échangea quelques mots avec le gardien et ils passèrent gratis, comme pour la visite de la cathédrale, un peu plus tôt, ce qui n'était pas plus mal, et voilà que surgirent devant eux les terribles peintures des tortures de Jésus-Christ, ¦uvre d'un autre grand peintre, dont Michael avait oublié le nom. " Ces tableaux ", lui fit savoir Juan, " sont la meilleure acquisition du Museo de Bellas Artes depuis Christophe Colomb. "

Toujours est-il qu'ils représentaient des scènes plus grandes que nature de Jésus faisant le tour de la ville en traînant une grosse et lourde croix. Les personnages, Jésus mis à part, étaient de vils misérables, qui lui crachaient au visage tandis qu'il déambulait, se moquant de lui et lui jetant des objets. Puis ils l'allongèrent sur le dos et lui clouèrent les mains au bois de la croix.

Quel attroupement de sales types, pensa Michael. La laideur de ces faciès lui faisait horreur ; il examina les peintures pour y trouver d'autres figures (après tout, torture ou pas, on pouvait supposer qu'il y avait aussi de braves gens dans l'assistance). Et de fait il y avait bien un visage, et puis un autre, là, une femme. Bien sûr, ce doit être Marie. Marie la mère, à qui rien du spectacle n'a été épargné.

Michael mit le cap sur les toilettes. En chemin, il passa sous une peinture décrivant la scène juste après la décapitation de Jean Baptiste. Une femme élégante et mince, probablement Salomé, tenait par les cheveux la tête de Jean Baptiste, dont les yeux étaient clos et l'expression paisible, malgré les veines et les viscères qu'on voyait clairement pendre à la place du cou, et le sang qui continuait de jaillir...

Pour Michael c'en était assez des souffrances de l'enfer, c'était trop révoltant, pas seulement de les voir mais rien que d'y penser. Soit vous faisiez partie des mauvais et vous ricaniez et crachiez et tuiez, soit vous étiez bon et vous pleuriez. Pour tout dire, ces peintures lui donnaient la migraine. Littéralement. Il ouvrit le robinet et s'aspergea le visage. Ouuuuu.

Michael s'adressa au gardien des lieux et lui demanda où il pourrait fumer une cigarette. Il cherchait un endroit où être seul, sans aucune raison particulière, juste comme ça. Le gardien l'accompagna jusqu'à une cour. L'endroit était agréable, il y avait un jardin avec des roses, et soudain le calme régnait. Il se tourna vers le type, qui se tenait à quelques pas, observant les roses, et lui demanda si ce n'était pas un ancien cloître. L'homme ne savait pas. Aucune importance, Michael, lui, savait. Des moines avaient jadis vécu ici. Un grand nombre de moines. Et ils étaient tous partis.

Sur le chemin de la sortie, le petit groupe passa sous un autre tableau, que Michael n'avait pas encore eu l'occasion de voir. C'était de nouveau Jésus. Son visage était pâle et reposé, et son corps relâché était allongé sur un drap jeté à même un tas de foin. Un bras tendu amenait jusqu'au premier plan une paume ouverte, montrant en son centre la blessure et le sang.

La porte franchie, ils se retrouvèrent au pied de Murillo.

" Tu as envie de voir autre chose ? " demanda Juan.

" Tu veux voir Christophe Colomb dans sa tombe ?" ajouta quelqu'un.

 

M.C. Dalley

 

1. Godo : responsable de l'enseignement (retour)

2. Kyosaku : "bâton d'éveil", utilisé dans les dojos zen pour maintenir une bonne concentration. Petite cloche : un des instruments servant aux cérémonies zen. (retour)

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