LE ZAZEN QUI REMPLIT LE COSMOS
Le texte qui suit est de la plume de Tsunemasa Abe, disciple de Kodo Sawaki et proche de Maître Deshimaru, qu'il a accompagné lors de sa venue en Europe.
Il y a environ
trente ans, mes parents sont morts à la suite d'une grave maladie.
Je suis resté seul avec mes deux frères et mes deux sœurs.
Taisen Deshimaru et Kodo Sawaki m'ont beaucoup aidé, comme le faisait
mon père lorsque j'avais des difficultés.
Il y avait une auberge aux sources chaudes de Yatsubo, dans les montagnes
de Shinshû, où Kodo Sawaki a dirgé un camp d'été
pendant plus de vingt ans. Mon père m'amenait là depuis ma petite
enfance et c'est là que j'ai rencontré maître Deshimaru.
Je me souviens, entre autres choses, de sa drôlerie et de ses grands
yeux ronds qui me remplissaient d'affection. Sur le chemin du retour vers
Tokyo, nous allions faire de l'escalade dans les Alpes japonaises.
A cette époque, le boudhisme japonais se tournait vers les Etats-Unis.
Le seul livre zen en dehors du Japon était celui de Daisetsu Suzuki.
Dans le même temps, le zen de maître Kodo Sawaki - "Uchû
Ippai no zazen", le zazen qui remplit le cosmos - était si
merveilleux qu'on le considérait comme la dernière apparition
du Bouddha au Japon.
Après la mort de Kodo Sawaki, maître Deshimaru et moi avons pensé
à diffuser son enseignement - la vraie méditation zen - en dehors
du Japon, pour ensuite le réimporter depuis l'Europe via les Etats-Unis.
Nous avons commencé par fonder un "Centre de recherche sur la
culture et l'esprit oriental" et une "Clinique", comme l'indiquait
les panneaux accrochés au deuxième étage de la maison
où nous étions installés en face de la gare de Yoyogi,
à Tokyo. Maître Deshimaru, qui avait quitté sa maison,
y vécut avec moi pendant une année. Je me rappelle que nous
buvions du sake jusque tard dans la nuit, en discutant sur ce qu'est la vérité
dans les enseignements du boudhisme. Il y avait un an que nous étudions
et pratiquions ainsi, quand on nous invita à un séminaire d'été
organisé en Europe par un groupe macrobiotique sous la direction de
Nyochi Sakurazawa. Nous décidâmes de quitter le Japon le 7 juillet,
jour de la fête de Tanabata, depuis la baie de Yokohama, et de partir
pour l'Europe munis d'un aller simple. Nous étions si pauvres que nous
n'avions pas d'autre choix que de voyager en bateau et de prendre le moins
cher des billets.
Nous débarquâmes à Nachodka et prîmes le train jusqu'à
Khabarovsk. Je n'oublierai jamais le lac Baïkal. Lorsque nous arrivâmes
sur la Place Rouge, à Moscou, on demanda à maître Deshimaru
de rester pour enseigner la méditation zen, mais il refusa, car nous
étions en route pour l'Europe. Il nous fallut encore trois jours de
train, soit cinq en tout, pour atteindre Paris.
L'un des plus forts souvenirs qui me restent de Paris est celui de la première
fois où nous avons enseigné la pratique de la méditation
zen, au second étage d'une librairie. Je m'étais assis en posture
sur une table et Sensei commença à expliquer dans son mauvais
anglais comment pratiquer. Au camp d'été de Toulon, près
de Marseille, des liens forts se tissèrent avec beaucoup de gens à
travers la pratique de la méditation. Les participants à ce
premier camp furent si impressionnés et émus par la pratique
qu'ils nous demandèrent de l'enseigner ailleurs à d'autres personnes.
Et c'est ainsi que nous fûmes acueillis chaleureusement d'un bout à
l'autre de l'Europe.
Nous n'avions pas beaucoup d'argent mais nous nourrissions une ardente passion
pour la méditation zen et un grand désir d'en propager la vraie
signification, autrement dit de faire connaître le kesa. Le
kesa a un sens particulier, qui doit être bien compris lorsqu'on
pratique la méditation zen. Conformément à l'esprit de
Boudha, le kesa représente un principe ou une attitude fondamentale.
Maître Deshimaru me dit : "Tsuke-ko (le surnom qu'il me donnait),
le moment n'est-il pas venu de réaliser notre intention originelle
en mettant notre foi dans le kesa hérité de Kodo Sawaki
et en traçant un lien entre l'Europe et le Japon à partir de
la France?" Tel était la vraie motivation de maître Deshimaru,
et il a fini par réaliser son voeu.
Je tiens à souligner que les gens qui ont directement suivi l'enseignement
de Maître Deshimaru se consacrent à la méditation et coopérent
entre eux sans considération de nationalité, de race, de désirs
mondains tels que l'honneur ou le rang social. Ne vous disputez pas et évitez
de constituer des sectes. Deshimaru et moi voulions sauver la religion et
mettre un coup d'arrêt à la démoralisation dont elle souffre
depuis une génération. Autrement dit, la seule manière
de comprendre l'enseignement de maître Deshimaru et de pratiquer "Uchû
ippai no zazen". Maître Deshimaru disait que, à partir
de la pratique de la méditation zen, naîtrait une nouvelle culture
qui allait devenir le centre mondial de la spiritualité. N'attristez
pas votre défunt maître par des querelles entre vous.
Rappelez-vous ses enseignements, restés vivants dans l'esprit de chacun
de vous. Je veux pratiquer zazen avec vous. Je le fais tous les jours dans
un petit bureau de Tokyo, et le week-end dans un dojo de Izu où Kodo
Sawaki et maître Deshimaru avaient l'habitude de pratiquer. S'il vous
plaît, venez pratiquer avec moi à Izu lorsque vous aurez l'occasion
de venir au Japon. Maîtrisez la vérité héritée
de Bouddha et faîtes la connaître au monde entier.
Gassho
Tsunemasa Abe