TOUT ÊTRE HUMAIN A BESOIN DE RACINES
(interview du père Fanch Le Quémener effectuée par Luc et Marie Boussard
le mercredi 3 décembre 2004 - première partie)

Luc Boussard: Fanch, on se trouve réunis tous les trois aujourd'hui dans ton appartement, ta "cabine", de la Mission bretonne pour te poser quelques questions. Jusqu'à une date très récente, tu étais l'aumônier et le président de la Mission bretonne à Paris, que tu dirigeais, si je me souviens bien, depuis une trentaine d'années...

Fanch Quémener: Je suis arrivé en 66, et j'ai pris la direction en 70.

L. B.: Est-ce qu'on pourrait commencer, pour te situer, par rappeler un peu ton parcours, en tant qu'homme et en tant que prêtre, à partir de ton enfance dans la ferme de tes parents?

F. Q.: Rapidement: je suis né le 15 octobre 1924; à six ans, j'ai été chargé de garder les vaches - je ne sais pas si ma vocation vient de là (ha, ha, ha); à onze ans je suis rentré au séminaire de Sainte-Anne, en 1935 par conséquent; j'y ai suivi des études secondaires; je suis rentré au grand séminaire en 41; j'ai été ordonné prêtre le 30 juin 1947; comme premier poste, j'ai été vicaire à la paroisse Charles de Blois, concrètement c'est la paroisse de la gare d'Auray, donc j'avais surtout des cheminots. Quelques villages rattachés à la paroisse me maintenaient en contact avec le monde des cultivateurs, mais c'était surtout le monde des cheminots. J'avais un recteur d'un naturel autoritaire... Bon, je n'insiste pas, mais tout ça m'a appris à faire face. Après j'ai été cinq ans vicaire rural dans le secteur d'Hennebont - où je suis de nouveau maintenant -, tout en étant aumônier des JAC-JACP, les jeunes du monde rural, sur tout le secteur rural entourant Lorient, si bien que j'étais au moins trois soirs par semaine en moto à aller voir les uns et les autres. J'ai été ensuite nommé dans une paroisse de Lorient, Sainte-Anne d'Arvor, dans le secteur du port de pêche, où effectivement j'ai pris directement en charge - on était trois vicaires, avec chacun son secteur - le secteur de l'embarcadère de Groix, avec tout un quartier de HLM et tout le secteur du port de pêche, l'avenue Laperrière, etc. C'était une autre expérience... Puis il y a eu un appel pour l'Amérique latine. Je me suis proposé pour partir. Nous étions à ce moment-là nombreux comme prêtres. Quand j'ai été ordonné, nous étions une quarantaine. Maintenant, quand il y en a un ou deux, c'est un miracle...
Je me suis donc porté volontaire pour l'Amérique latine, moyennant quoi on m'a envoyé à la Mission bretonne à Paris (ha, ha, ha). J'y suis arrivé en 66, après dix-neuf ans de bons et loyaux services dans le diocèse de Vannes. À ce moment-là, la Mission bretonne était rue de la Quintinie, dans le quinzième arrondissement. Elle se chargeait surtout de l'accueil de tous ces gars et filles qui arrivaient de Bretagne et venaient en majorité de leurs fermes pour chercher du travail sur Paris. Mon rôle, c'était de les aider à se tenir debout dans un nouveau contexte de vie, et à garder la foi, à l'approfondir, pour tenir le coup face à de nouvelles conditions de vie, de nouvelles expériences humaines et spirituelles. C'est là que j'ai été amené à aider pas mal de jeunes issus de l'action catholique rurale à s'insérer dans l'action catholique ouvrière. J'ai moi-même été amené à découvrir le milieu breton de Paris.

Pour présenter l'évolution de la Mission de façon un peu schématique, les premières années on donnait des leçons de rattrapage de français et d'arithmétique à des gars et filles qui arrivaient de leur ferme, et maintenant on donne des cours de rattrapage de langue, de danse et de musique bretonne et d'histoire de la Bretagne à ceux qui ont été dépouillés de leur culture de base...

La cour de la Mission bretonne

Actuellement la Mission bretonne n'a plus du tout l'aspect qu'elle avait quand j'y suis arrivé. À l'époque, il y avait un travail d'accueil des Bretons arrivant à Paris pour les aider à s'insérer; maintenant c'est un travail d'accueil de Bretons qui, pour la plupart, ne sont pas des gars et filles arrivant de Bretagne - il y en a encore, mais c'est le petit nombre -, mais des jeunes nés en région parisienne et qui sentent le besoin de retrouver leurs racines. Pour présenter l'évolution de la Mission de façon un peu schématique, les premières années on donnait des leçons de rattrapage de français et d'arithmétique à des gars et filles qui arrivaient de leur ferme, et maintenant on donne des cours de rattrapage de langue, de danse et de musique bretonne et d'histoire de la Bretagne à ceux qui ont été dépouillés de leur culture de base...

L. B.: Pour les gens qui ne savent pas très bien ce que c'est que la Mission, peux-tu en retracer les origines?

F. Q.: Au départ, la Mission bretonne a été voulue par le Père Gauthier, un prêtre des Côtes d'Armor qui avait étudié l'émigration dans son diocèse de Saint-Brieuc, et qui avait constaté que les jeunes n'étaient pas du tout préparés à se retrouver dans un contexte de vie complètement différent, et que par conséquent ils étaient déséquilibrés, fragilisés. Alors, quand il a été nommé aumônier d'une communauté religieuse qui se trouvait à Paris, rue des Volontaires, mais qui était originaire des Côtes d'Armor, il a commencé simultanément à se montrer attentif, d'abord aux plus fragilisés - les employées de maison, qu'on appelait à l'époque "bonnes à tout faire" -, et puis peu à peu aux garçons aussi. Il a fallu trouver des locaux capables d'accueillir tout le monde. Il y en a eu cinq ou six, et moi je suis arrivé quand la Mission se trouvait rue de la Quintinie.
Le travail consistait surtout à accueillir ces gars et filles, qui étaient marqués par un contexte traditionnel, des paroisses pratiquantes, à les aider à garder la foi dans un contexte humain complètement nouveau. Et les paroisse parisiennes n'étaient pas plus préparées à les accueillir que la société elle-même... Tout un travail d'adaptation, avec des réussites et des échecs.
Le but initial était d'aider ces gars et ces filles à ne pas devenir des zombies, des invertébrés, à garder leur personnalité, ou au besoin à la retrouver. J'en ai aidé quelques-uns à s'en sortir - enfin je... plutôt la Mission et les collaborateurs qui se sont succédé. J'ai eu l'occasion de le dire souvent, je n'aurais rien fait sans ces collaborateurs, plus ou moins fragiles eux-mêmes, fragiles en ce sens qu'ils consacraient un peu de temps mais ne pouvaient pas faire un travail suivi, si bien que c'était à moi de coordonner, de trouver des gens qui m'aident, les uns un peu plus et les autres un peu moins, pour nouer un tas de bouts de ficelles et en faire quand même une chaîne

L. B.: Est-ce que les Bretons sont les seuls à faire ce genre de travail, chapeauté par l'Église, par l'évêché? est-ce que les missions des différentes provinces font un travail similaire?

F. Q.: Quand je suis arrivé, il y avait la Mission bretonne, il y avait une mission auvergnate, qui rassemblait surtout des aumôniers venant de l'Aveyron de la Lozère et du Cantal, avec un foyer qui s'appelait le Cantou. Il y avait un aumônier alsacien, un aumônier antillais - enfin antillais... c'était un missionnaire spiritain de la métropole qui avait été aux Antilles, et qui traduisait une mentalité plus proche des pays africains que de la mentalité française. Il faisait partie de ce qu'on appelle les "missions de l'intérieur", par rapport aux missions italienne, portugaise, espagnole ou allemande... qui sont des "missions de l'extérieur". Au niveau des missions des différentes provinces de France, il y avait encore les Basques, il y avait une mission mayennaise... tout cela issu souvent de prêtres attentifs aux jeunes venant sur Paris en provenance des mouvements de l'action catholique rurale, pour les aider à s'implanter correctement à Paris.

L. B.: Vous avez donc été confrontés aux problèmes d'alcoolisme, de prostitution, de chômage...

F. Q.: Oui. Il y a eu des campagnes en particulier à propos de la prostitution. Nos filles arrivaient avec leur valise en carton, pour prendre une expression célèbre - chantée par une Portugaise, je ne me rappelle plus son nom, c'est une Portugaise qui est arrivée elle-même avec sa valise en carton. Elle avait une belle voix, elle a été reconnue et est devenue une vedette de la chanson, au moins pendant un certain temps, et elle a chanté cette chanson en l'honneur de ses compatriotes, arrivées comme elle. Alors nos Bretonnes arrivaient aussi avec leurs valises en carton. Elles étaient vite repérées gare Montparnasse par les proxénètes, qui s'empressaient de les emberlificoter. Je crois bien qu'autour des années 60, une enquête a révélé que la prostitution était assurée à 50% par des Bretonnes, kidnappées à la gare ou dans la rue après.

L. B.: Tu m'as raconté que Glenn Mor t'avais donné un coup de main pour ce genre de mission.

F. Q.: Il a donné un coup de main avant que j'arrive. Il a donné un coup de main à la Mission avec des équipes que le Père Gauthier envoyait à la gare à l'arrivée des trains. Ils repéraient la démarche du proxénète auprès d'une fille qui descendait avec sa valise. Le schéma, c'était: "Mademoiselle, vous venez sans doute travailler chez des particuliers, comme bonne à tout faire" "Oui" "Eh bien votre patron n'a pas pu venir, il m'a chargé de venir vous chercher." Quand il voyait qu'il était entouré de quatre ou cinq gars, il se défilait, et ceux de la Mission expliquaient à la fille à quoi elle venait d'échapper Avant d'en arriver là, il a fallu qu'on se rende compte qu'il y avait ce moyen d'alimenter la prostitution. Ce qui ne veut pas dire que ça a suffi à l'arrêter...

L. B.: Pourrais-tu me dire quel est le rapport entre ton identité bretonne, ta solidarité avec tes compatriotes, et ta pratique religieuse, ta vocation de prêtre?

F. Q.: D'abord en tant que prêtre, j'ai été appelé par mon évêque. N'est pas prêtre qui veut. On peut se présenter comme candidat à travers tel ou tel cheminement, mais finalement c'est l'évêque qui décide d'appeler ou de refuser celui-ci ou celui-là, après consultation des professeurs du séminaire. Il y en a eu qui ont été refusés et qui auraient fait d'excellents prêtres, qui sont partis dans d'autres diocèses où ils ont fait du très bon travail, et d'autres qui ont été acceptés et qui ont dérapé... La part du jugement humain garde toujours sa densité, ou sa lourdeur. Bref on ne choisit pas d'être prêtre, on est appelé par l'évêque, ou par le supérieur d'une congrégation religieuse.

Marie Boussard: On ne demande pas l'ordination?

F. Q.: Si, on demande à l'évêque, et c'est lui qui juge si la demande mérite d'être entendue. Si on prend l'exemple de religieux comme les trappistes, ils rentrent dans un ordre contemplatif non pas pour être prêtres mais pour être moines, avec les voeux de pauvreté, chasteté et obéissance. Et selon les besoins de la communauté, on fait appel à l'un ou l'autre pour assurer l'eucharistie, les sacrements. À ce moment-là, c'est le père abbé qui demande à tel ou tel s'il accepte d'être ordonné prêtre. Il y en a qui refusent, qui préfèrent rester frères. Si quelqu'un accepte, éventuellement on lui fait faire des études complémentaires de théologie avant de l'ordonner prêtre. J'ai un ami à Ty Madec, un parisien d'ailleurs, qui m'a expliqué que, quand il est rentré, il ne pensait pas du tout devenir prêtre, mais qu'à la demande de son père abbé et en mettant en application le voeu d'obéissance, il a accepté... Pour revenir à la sitation des prêtres diocésains, il y a eu différents signes dans ma vocation...

L. B.: On parlait de la bretonnitude...

F. Q.: Oui... Il y a eu différents signes. J'ai dit, paraît-il à quatre ans, je ne me rappelle pas, que je voulais être prêtre. Après, en réfléchissant, j'ai compris pourquoi. Mon frère est lui-même prêtre, mon aîné de huit ans, et quand il est parti au séminaire, j'ai posé des questions, et j'ai dû dire que je voulais être prêtre parce que j'avais envie de voyager moi aussi, et pas simplement de me promener en charrette pour aller aux champs. Je voulais aller un peu plus loin. Et pour moi, entrer au petit séminaire de Sainte-Anne d'Auray pour être prêtre voulait dire aussi bien visiter Madagascar ou le Pôle Nord. Ensuite, bon, j'étais un enfant obéissant, plus ou moins, enfin suffisamment. Le vicaire m'a choisi pour être enfant de choeur et, par la suite, une fois terminées mes "hautes études primaires", comme je dis, il m'a orienté vers le petit séminaire.
Je vous ai raconté que j'ai fait mon premier sermon à l'âge de huit ans?... En ce temps-là, il fallait être à jeun pour communier; donc à la grand-messe on ne donnait pas la communion, étant donné que ceux qui travaillaient à la ferme ne pouvaient pas attendre dix heures pour manger un peu. On avait trouvé ce système de pain béni, pas pour remplacer l'eucharistie, mais pour en signifier quand même le sens, c'est-à-dire une communion: être ensemble, faire partie d'une communauté pour marcher ensemble... C'est pas sûr du tout que les trois quarts des gens comprennent cela... Enfin bon, à un moment donné, j'étais chargé de distribuer ce pain béni, qui n'était pas du pain consacré. C'était un pain ordinaire, taillé en petits carrés, qui était béni au début de la messe et qu'on distribuait à tout le monde au moment du Credo. La première fois que j'ai eu à distribuer ce pain béni, je me suis trouvé à un moment donné dans le coin des hommes, face à un voisin de village assis dans un confessionnal, la porte ouverte, avec deux autres paysans qui avaient avancé les agenouilloirs des pénitents pour discuter... et, en passant devant eux, j'ai constaté qu'ils discutaient du prix des vaches, des cochons, du blé et des patates, pendant que les autres chantaient le Credo. Je les ai regardés. Ils ont continué. Le dimanche suivant, ils étaient encore là. Je les ai regardés un peu plus. Ils ont continué. Le troisième dimanche, je me suis arrêté, je leur ai dit, tout ça en breton:
"À l'église, on vient prier. Le prix des vaches et des cochons, ça se discute au bistrot." Ils m'ont regardé. Il y en a un qui a dit: "Ben dam, gast, çui-ci sera recteur un jour" (ah ah ah). Était-ce un signe de vocation, à huit ans? Je n'oserais pas l'affirmer.
On m'a raconté aussi, et je m'en rappelle plus ou moins, que, à six ans, j'ai dû avoir un début de croup - c'est une angine carabinée, on étouffe, il y a une inflammation telle qu'on ne respire plus, alors qu'il suffirait de mettre un drain. À l'époque on ne connaissait pas les antibiotiques. Bref, l'enfant mourait d'étouffement. J'ai dit à la soeur qui venait me soigner que, tout de même, j'aurais aimé prêcher avant de mourir. Et la brave soeur de dire: "Oh cet enfant est béni de Dieu!"
En fait, j'ai passé mon petit séminaire de façon tout à fait sereine, sans illumination ni désir particulier. Je faisais mes études. Dans un petit séminaire, il y a un peu plus de prières que dans un lycée, c'est tout...

M. B.: Ta famille était très catholique?

F. Q.: Oui. Avant d'entrer au grand séminaire, on avait une retraite de réflexion à la fin de nos études secondaires, où on devait s'interroger selon une méthode ignacienne: raisons d'entrer au grand séminaire, raisons de ne pas y entrer. Je n'ai trouvé aucune raison. J'étais sur une piste et j'ai continué. Il se trouve que c'est au cours de ma retraite d'entrée au grand séminaire, qui durait du lundi au samedi, que j'ai eu la conviction que c'était ça. Sans illumination particulière...

M. B.: Tu avais quel âge?

F. Q.: dix-sept ans. Sans illumination particulière. En plus, je me rappelle que le prédicateur de cette retraite était rasoir. Donc ce n'est pas lui qui m'a enthousiasmé. Mais il a dû quand même avoir telle ou telle parole, telle ou telle réflexion, qui ont fait tilt.

L. B.: Tu t'es engagé sans regret de ne pas fonder de famille, de ne pas avoir de femme?

F. Q.: Non. Je ne sais pas comment les copains ont vécu ou vivent leur vocation... J'ai eu affaire ici à des gars qui m'ont interpellé, même parfois de façon assez grossière, mais ça ne me dérangeait pas. À un gars un jour qui me demandait "dis donc! t'as jamais envie de femme?", j'ai répondu "je suis aussi bien foutu que toi, mais si tu veux savoir, moi quand je prends une fille dans mes bras, c'est pour la confier à la tendresse de Dieu, tandis que toi t'es comme un taureau qui saute sur une vache" ... En toute simplicité, je peux dire que je n'ai jamais été amoureux d'une fille. Le drame de certains prêtres c'est que, tout en s'étant engagés très sincèrement, très généreusement, en cours de route, ils tombent amoureux. Alors là, dilemme...

Le Père Le Quémener en bonne compagnie à la Mission (décembre 2003)

 

Puisque Dieu lui-même s'est fait homme, c'est pas pour que nous devenions nous-mêmes désincarnés.


Donc, je me suis fait prêtre pour annoncer l'Évangile. D'ailleurs, j'ai déjà dit tout à l'heure que je suis venu à la Mission bretonne non pas parce que je le désirais, mais de façon tout à fait inattendue, puisque c'est à partir de ma proposition de partir en Amérique latine, surtout au Brésil, où j'avais et j'ai toujours un neveu prêtre. Arrivé à la Mission bretonne, je me suis avant tout occupé d'aider tous ces jeunes arrivant de Bretagne à garder la foi, dans leur nouveau contexte parisien, alors que la plupart d'entre eux venaient d'un contexte rural de paroisse pratiquante, ou plus ou moins. Or la meilleure façon de vivre sa foi, c'est d'être un militant, c'est-à-dire de vouloir témoigner de sa foi, comme je chantais quand j'étais jeune: "Nous referons chrétiens nos frères." Et puis peu à peu j'ai découvert, à travers l'accueil ou le manque d'accueil de Paris, aussi bien au niveau humain qu'à celui des paroisses (je me suis coltiné quelques collègues avec qui j'ai eu des échanges assez verts, pour leur dire qu'ils n'étaient pas préparés à accueillir), qu'on ne peut pas être un chrétien désincarné.
Puisque Dieu lui-même s'est fait homme, c'est pas pour que nous devenions nous-mêmes désincarnés. Ce serait le monde à l'envers. Or on est incarné dans des racines. Peu à peu, j'ai été amené à constater que mes compatriotes avaient besoin de leurs racines. Tout être humain a besoin de racines.
D'ailleurs, même dans l'évolution de l'Église, Vatican II a découvert que l'acculturation est un problème important. Autant nos premiers missionnaires, avec toute leur générosité, collaient le catéchisme romain et tous les rites romains aux Chinois comme aux Africains et aux Sud-Américains, autant maintenant, à mesure que les prêtres sont formés chez eux - et ce ne sont pas des robots mais des êtres qui réfléchissent avec leurs racines -, ils remodèlent et reformulent à l'africaine, à la chinoise, à la vietnamienne ou à la japonaise... la manière de vivre l'Évangile. Jésus a vécu l'Évangile dans le contexte qui était le sien, c'est-à-dire un contexte juif, mais les principes sont à vivre sans pour autant rejeter rien de ce qu'il y a de valable dans l'être humain. C'est d'ailleurs pour cela qu'on a différentes théologies qui prennent forme à la manière africaine, ou sud-américaine - la théologie de la libération, plus ou moins influencée par le communisme - et, il n'y a pas tellement longtemps, un théologien indien s'est fait taper sur les doigts parce qu'il exprimait sa foi dans une théologie qui, aux yeux de Rome, paraissait douteuse... On ne peut pas demander à nos cardinaux romains d'être compétents en tout, de tout piger...

L. B.: Je connais assez mal le sujet, mais je crois savoir qu'il y a toujours eu une identité très particulière de l'Église celtique, qu'elle soit irlandaise ou bretonne...

F. Q.: Évidemment. La Grande-Bretagne, avant l'invasion anglo-saxonne, était déjà évangélisée par des missionnaires venus de Rome, qui étaient d'une époque où le dogmatisme n'était pas ce qu'il est devenu par la suite, et qui ont donc été capables de s'adapter, qui ont accepté que les autochtones expriment leur foi en Jésus-Christ à leur propre manière. La confession individuelle, par exemple, est venue de moines irlandais, et non pas de Rome. Par la suite, dans une deuxième étape, ce sont des moines irlandais qui ont réévangélisé la Gaule et l'Europe, Saint Colomban, par exemple, dont on retrouve la trace jusqu'en Suisse... Donc il y a eu un choc en retour si l'on veut, une imprégnation de leur manière de penser, que Rome a réformé par la suite. Les moines irlandais de Landévénec, qui suivaient une règle d'origine irlandaise, ont finalement accepté de prendre la règle de Saint Benoît, tout en gardant leur personnalité.
Donc il restera toujours un mode d'expression, qui fait qu'on opère un retour aux sources, aux racines propres à chaque peuple, à chaque ethnie, à chaque natio (ce sont des mots qui se mélangent, qui se recoupent et qui se contredisent parfois)... Toujours est-il qu'on a tout de même pris conscience, à partir des orientations du Concile Vatican II, qu'il fallait être à l'écoute de l'homme et lui annoncer Jésus-Christ comme étant capable d'animer sa vie, et non pas lui flanquer un cataplasme sur la figure.
Au fond, c'est en continuant d'être prêtre que j'ai été amené, à ma manière de prêtre, à être attentif à mes compatriotes bretons, ce qui fait qu'à l'occasion de tel ou tel procès politique où j'ai accepté d'être témoin de moralité, j'ai été amené à faire le point de façon assez percutante devant la Cour de sûreté de L'État...

L. B.: Tu parles du procès des militants du FLB...

F. Q.: ... À la fin duquel Glenn Mor lui-même est resté baba en disant "le curé nous a tous eu, on aurait jamais osé dire ce qu'il a dit". Pour résumer, j'ai dit: "Je suis né dans une ferme bretonne. Ma langue maternelle, c'est le breton. Je n'ai pas à en avoir honte. Je n'ai pas à en être fier bêtement et je respecte le cheminement des hommes d'où qu'ils viennent. Cela étant, je suis né dans une Bretagne qui a eu quelques siècles d'indépendance, mais qui a été envahie à tour de rôle par les Anglais et les Français, jusqu'à ce que la duchesse Anne finisse par signer un traité d'union avec la France, qui n'était d'ailleurs pas un traité d'unification ou de simple soumission. La duchesse gardait son titre de duchesse, et si le roi mourait et qu'il n'y avait pas d'enfant, elle reprenait ses droits en toute liberté et indépendance. Mais la révolution française a balayé tout cela. On parle de la révolution française avec son idéal de "liberté, égalité, fraternité", c'est un magnifique idéal, mais qui n'a jamais été appliqué par la France elle-même, enfin tant bien que mal, et plutôt mal que bien. Je me sens de ce peuple de Bretagne, qui s'est uni à la France, que la France a essayé de ratiboiser, et qui malgré tout a gardé sa personnalité. Donc, je me définis breton de naissance, français par ma carte d'identité, européen en espérant que ce soit une Europe qui mérite mon attention, et au-delà citoyen du monde en attendant d'être citoyen de l'éternité. Je n'accepte de me faire enfermer ni dans une identité bretonne ni dans une identité française ni dans une identité européenne. Mon identité est celle d'une personne qui réfléchit, qui tient compte des événements qu'elle est amenée à vivre, qui évolue en permanence..."
Je crois que beaucoup de gens découvrent leur identité quand ils sont à l'extérieur. Mon identité, en Bretagne, je la vivais sans me poser de questions. Mais à Paris, j'ai été amené à y réfléchir.

L. B.: C'est un peu à Paris que tu as découvert que tu étais breton, alors?

F. Q.: Si on veut. Plutôt, j'ai pris davantage conscience de ce qu'est une identité bretonne - et pas seulement bretonne, les autres aussi en même temps -, de tous ces problèmes d'acculturation, que l'Église elle-même reconnaît, alors qu'avant on imposait la civilisation romaine. La Chine pourrait être une grande nation chrétienne si, au XVIe siècle je crois, Rome avait accepté les intuitions du père Ricci, par exemple, un jésuite qui a été accueilli à la cour de Pékin. Mais Rome n'a pas accepté ses propositions, et Pékin a rejeté les décisions de Rome. À partir de là, tout a capoté... C'est le confucianisme qui était quand même la philosophie dominante... Une philosophie qui élève et permettait aux Chinois de se trouver à l'aise avec le christianisme, à condition de respecter leur identité, leur civilisation, qui était tout de même très raffinée. Et c'est là que Rome... ben oui, l'Esprit Saint étant absent, le pape de ce temps-là et ses conseillers se sont montrés en dessous de leur tâche.

L'IDÉAL ÉVANGÉLIQUE NE FAIT QUE CONTREDIRE TOUS LES SYSTÈMES D'OPPRESSION
(interview du père Fanch Le Quémener effectuée par Luc et Marie Boussard
le mercredi 3 décembre 2004 - deuxième partie)

Luc Boussard: Il y a une question que je voudrais te poser, si tu le permets. Plusieurs fois dans ta vie, autant que je sache, tu n'as pas hésité à faire montre d'engagement, en défendant les Bretons du FLB, je crois que tu as aussi pris parti pour les Basques... Est-ce que pour toi - permets-moi de te poser cette question, car je me la pose aussi à titre individuel - est-ce que pour toi il n'y a pas de conflit entre le fait d'être un prêtre, un homme de Dieu, et le fait d'entrer en lutte dans le monde temporel, de prendre fait et cause dans des affaires bien temporelles?

Fanch Quémener: Lors de l'intervention que j'ai faite en 78, qui fut assez longue - un témoin de moralité demeurait en gros cinq minutes à la barre, moi ça a été une demie heure, du tac au tac avec le président de la cour -, j'ai été tout de même très clair: "Je n'approuve pas la violence utilisée par mes compatriotes, mais Messieurs vous êtes mal placés pour les juger, puisque la vôtre est pire que la leur. Et j'ai repris les paroles de l'Évangile, "enlevez la poutre de votre oeil avant de prétendre enlever la paille de l'oeil de mes frères"." Ils n'avaient pas l'air de comprendre. "Messieurs, quoique celte, vous m'avez formé à des méthodes cartésiennes, je vous en remercie d'ailleurs (ah ah ah). En raisonnant correctement, je pense, tout le monde sait que la France a de la peine à équilibrer son budget, et que les déficits sont résorbés, dans une assez large mesure je crois, par les ventes d'armes. Or Messieurs, en bon cartésien, j'affirme que par ventes d'armes interposées, vous assassinez à travers le monde, malgré toutes les entourloupettes, la diplomatie et la langue de bois utilisées entre le départ de ces armes et leur utilisation. Donc Messieurs, je vous déclare assassins. Mes compatriotes ont cassé des cailloux, ils ont eu tort, mais ils n'ont cassé que des cailloux. Il est vrai que casser un caillou de l'État, c'est un crime de lèse-majesté. Tuer père et mère par passion, cinq ans de prison. Casser un caillou de l'État, dix-huit ans..." "Comment vous osez dire!... mais le jugement n'est pas..." "On connaît vos méthodes, on connaît vos conclusions, et donc on peut prévoir." Pendant cette demie heure, j'ai tout argumenté sur l'Évangile, le message de paix du Christ. Je n'ai pas approuvé la violence de mes compatriotes, mais encore moins celle, encore plus grande, d'un État qui camouflait ses turpitudes.

L. B.: Est-ce qu'au nom de l'Évangile les chrétiens à titre individuel et l'Église en tant qu'institution doivent se dresser contre les injustices et les erreurs de comportement des gouvernements, des pouvoirs...?

F. Q.: Le pape a été très clair par rapport à l'offensive américaine en Iraq...

L. B.: Et vis-à-vis du capitalisme par exemple?

F. Q.: Il est dénoncé pareillement, depuis Léon XIII - bon, on n'a peut-être pas commencé assez tôt -, mais depuis Léon XIII et la première encyclique ouvrière, si je puis dire, Rerum novarum, qui dit des choses nouvelles, l'Église s'est toujours élevée contre les abus de pouvoir, d'où qu'ils viennent et quels qu'ils soient. Et quand Jean-Paul II est allé au Chili, qu'il a été accueilli par Pinochet et qu'il lui a serré la main par diplomatie, en fait il a dit clairement ce qu'il pensait de son régime. Je crois qu'à ce niveau-là le pape actuel, même ceux qui le considèrent comme rétrograde au niveau de la morale sexuelle, par exemple, reconnaissent que, au niveau de la morale sociale et du respect de la personne humaine, il est carrément en avance sur les chefs d'État.

L. B.: Il y a quand même des gens qui l'accusent d'avoir fortement pris parti contre le bloc communiste, peut-être à juste titre, et d'être très influencé par l'Opus Dei...

F. Q.: Il savait ce qu'il avait souffert du communisme. Quant à l'Opus Dei, c'est un truc qu'on nous ramène assez facilement, et on peut effectivement, étant donné le contexte un peu passionnel de cette histoire, regretter que le pape ait canonisé un peu rapidement le fondateur. Mais le fondateur en tant que tel peut n'avoir rien à faire avec l'oeuvre telle qu'elle a évolué. Ses idées de prêtre étaient d'une clarté évangélique, même si ses collaborateurs par la suite...

L. B.: Il était quand même très marqué politiquement...

F. Q.: Il a eu la volonté de former des hommes de pouvoir chrétiens, c'est-à-dire respectueux des autres. De là à réussir, c'est une autre histoire. Même François d'Assise, en acceptant d'avoir des disciples, dès la première génération, ses frères ont trouvé que son idéal était trop rude. Au lieu d'avoir des cabanes en branches, à la manière de Saint François, ils ont fini par avoir des couvents, qui sont souvent devenus très riches. Et il n'y a pas eu un ordre religieux qui n'ait pas eu besoin de se réformer. Et beaucoup gardent d'ailleurs ce terme de réformer, parce que les monastères devenaient un peu comme l'Abbaye de Thélème de Rabelais. Et les monastères féminins... Quand Thérèse d'Avila est entrée au couvent - les filles étaient souvent un peu trop individualistes et avaient un peu trop de tempérament, des filles de prince qu'on enfermait là, mais on leur consentait une certaine liberté pour recevoir leurs amants -, quand elle a vu tout cela, elle a dit "il faut que ça change". Elle a eu du mal... Et il y a eu des pères abbés au siècle précédent... En Loire Atlantique, à l'abbaye de la Meilleraye, qui est une abbaye de cisterciens, de trappistes, il y a eu un père abbé qui a été assassiné par ses moines, parce qu'en fait, il avait son château à part et menait une vie peu monastique...

Marie Boussard: C'est quelle époque, ça?

F. Q.: Vers la fin du XIXe siècle... non même pas si loin, mettons, dans les années 1930. Pour réformer le monastère, c'est toute une équipe de moines de Ty Madeuc qui s'est portée volontaire. Et finalement ils ont choisi comme père abbé l'un de ceux-là. Il faut dire que là-bas il y avait la maison du père abbé, alors qu'à Ty Madeuc, le père abbé dort au milieu de ses moines, en dortoir comme eux, et non pas dans son palais à côté. Je suis passé à Ty Madeuc il n'y a pas longtemps, et j'ai constaté que, même pour la célébration, alors que d'habitude le père abbé est en tête de colonne, dans les stalles, dans la première stalle où est placée sa crosse, j'ai constaté que pour les offices il reste au milieu de ses moines et ne prend éventuellement sa place en tête que pour la bénédiction finale, le père abbé montrant ainsi concrètement qu'il n'est pas un patron, mais un frère, un serviteur...


Un repas entre amis à la mission. On reconnaîtra à gauche du père Quémener, le père Philippe Hénaff, nouvel aumônier de la Mission

L. B.: Si tu veux bien, pour garder un fil conducteur - on pourra revenir plus tard sur les retraites à Ty Madeuc -, j'aimerais t'interroger encore sur le problème de l'engagement, parce que c'est une question qui me tient à coeur depuis très longtemps. Jésus a bien dit "rendez à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César". D'une certaine façon - car moi je n'ai pas de réponse, je n'ai que des points d'interrogation -, j'interprète cela dans le sens "la politique c'est le boulot des politiciens et la religion celui des religieux". Est-ce que tu ne vois pas ça ainsi? Est-ce que la religion ne peut pas se vivre sous tous les systèmes et sous toutes les injustices, en visant plus haut que l'organisation de la société humaine?

F. Q.: Absolument. Mais il y a toujours eu des chrétiens, par exemple sous le régime soviétique, dans les différents pays, qui se sont retrouvés en prison parce qu'ils manifestaient leur foi, parce qu'on leur interdisait de manifester leur foi. Et l'idéal évangélique ne fait que contredire tous les systèmes d'oppression. On ne fait pas de politique pour choisir entre droite et gauche, pour tel ou tel mouvement, mais pour mener une politique au-dessus des systèmes politicards, au-dessus des systèmes dominés par la passion humaine plus que par le sens du bien commun. Dans ce sens-là, l'Église est obligée de faire de la politique au sens noble, au sens où le Christ dit "rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu". Chacun à sa place! mais quand César veut tout gérer...
Constantin, en 313 si je me rappelle bien, a déclaré le christianisme - on ne parlait pas spécialement de catholicisme, puisque le protestantisme n'existait pas, le monde orthodoxe n'existait pas non plus en tant que tel, il n'y avait que Rome, les divisions sont venues après - Constantin a déclaré le christianisme religion d'État. On a souvent dit que c'est le plus mauvais service qu'il lui ait rendu, parce qu'à partir de là beaucoup de gens sont devenus chrétiens pour avoir une bonne place. La conversion est devenue un moyen de promotion. De même, sous le roi Louis XVI, les protestants devaient soit se convertir soit foutre le camp, ou alors on leur coupait la tête...
Il y a des interférences, c'est fatal. Le Christ lui-même a été affronté à cela. Il a été affronté à Pilate. Qu'est-ce que la vérité, face aux mensonges des États? - parce que la diplomatie, c'est l'art du mensonge, selon une certaine définition, c'est l'art de faire croire qu'on dit la vérité en mentant effrontément, à la limite.

L. B.: La question que je me pose, et je ne sais pas si tu peux apporter un élément de réponse, c'est: "Est-ce qu'il est des situations où le croyant, ou l'homme de la Voie - tu sais que je ne suis pas chrétien, je pratique le zen...

F. Q.: Avec tout de même des influences chrétiennes au départ.

L. B.: Avec une formation chrétienne au départ... Est-ce que le croyant - je peux prendre ce mot-là, puisque je peux m'y identifier -- est-ce qu'il est des situations, prenons des cas extrêmes, je ne sais pas, la montée du nazisme ou d'une dictature communiste, où le croyant se doit de prendre parti et de s'engager? Ou est-ce qu'au contraire son devoir n'est pas justement de ne pas prendre parti, de toujours présenter un point de vue supérieur?

F. Q.: Chaque fois qu'un État, ou qu'un chef, ne respecte pas la personne humaine, l'Église, les chrétiens, se doivent d'intervenir.

L. B.: Si on accepte ton postulat, je n'ai pas l'impression qu'il y ait beaucoup de sociétés où les dirigeants respectent la personne humaine, et ne soient pas simplement au service d'intérêts bassement matériels qui asservissent délibérément les personnes, la France par exemple.

F. Q.: Absolument. Dans le cas de la France, l'Église est déjà intervenue... par exemple, au niveau de l'oppression de l'ouvrier dans certains styles de travail. l'Église est intervenue clairement là-dessus...

L. B.: Une tendance de l'Église ou l'Église tout entière en tant que telle?

F. Q.: Quel est le dernier cas?... Sur l'Islam et le problème du voile, l'Église intervient pour la défense de la personne humaine...

L. B.: Peut-être les choses ont-elles un peu changé, mais l'Église s'est souvent fait remarquer pour sa compromission avec les pouvoirs en place.

F. Q.: Bon, les hommes d'Église qui se compromettent... Je me rappelle encore, j'avais un confrère qui intervenait assez violemment pour le monde ouvrier, au moment des luttes assez dures au port de pêche de Lorient, ou au niveau des forges de Hennebont, et qui dans ses sermons était assez virulent, alors qu'il vivait comme un bourgeois. On ne peut pas. Sans vivre comme des bourgeois..., moi je ne vis pas comme un bourgeois ici, et à Hennebont mon style est le même, je ne vis pas dans le luxe, ni dans la misère, même si le dernier qui a écrit sur les Bretons, un bouquin complètement con, a dit que j'avais choisi la misère. Comme si c'était la misère! C'est la simplicité, c'est peut-être une espèce d'anarchisme, j'en sais rien, mais ce n'est pas la misère. Ils mélangent tout. Quand tu as des écrivains qui ne connaissent même pas le sens des mots, il n'y a plus qu'à jeter l'éponge.
Il est évident que les saints, les prophètes, qui mènent leur lutte à fond, finissent par être assassinés... Gandhi, sans être chrétien, mais parce qu'il était le défenseur de la vie humaine de façon radicale.
Il n'y a que les ânes à ne pas faire de politique. Mais à la fin, la plus grande des politiques, qui est de faire honte aux possédants, face à ces pauvres qui meurent dans la rue, n'a pas transformé les lois sociales. On ne les transforme pas d'un coup de baguette magique, hélas! Et d'ailleurs les lois sociales, même quand on les a transformées... prends n'importe quelle révolution, elle a toujours été récupérée par des maffias, la révolution française comme les autres, la révolution soviétique, toutes. Les nouveaux dirigeants vivent comme des pachas. On n'en sort pas.

L. B.: C'est pourquoi je me dis parfois que le rôle du croyant n'est pas d'intervenir dans le monde temporel, mais de montrer autre chose.

F. Q.: Il y a quand même des aumôniers de prison qui ont parlé fort pour défendre le respect de la personne. Ce n'est pas à eux de décider quelle doit être la dimension de la cellule; leur domaine, c'est le respect de la personne...

M. B.: Notre maître, Deshimaru, disait carrément qu'il faut se tenir à l'écart des endroits où se trouvent les hommes politiques et les riches...

F. Q.: Oui... vivre à l'écart... Il y a plusieurs manières de vivre à l'écart. Pour commencer, ne pas se laisser influencer, c'est vivre carrément à l'écart. D'accord. C'est ce que font les ermites. C'est une manière de protester, mais ce n'est pas la seule...

M. B.: Deshimaru voulait dire dans le tissu social...

F. Q.: Il faut qu'il y en ait qui soient dans le bain. Jésus dans l'Évangile dit de laisser pousser l'ivraie et le bon grain, et on verra à la fin. Si on veut être dans la pâte humaine - quand je dis pâte humaine, ce n'est pas seulement les pauvres, c'est aussi les riches et tout -, il faut être costaud. Plus on veut être dedans, plus on doit s'isoler, prendre des temps de réflexion, de remise à jour. Sinon on est foutu, on se laisse imprégner.

L. B.: On arrive à un point que je voulais garder pour plus tard... c'est l'importance des retraites dans la vie du croyant.

L'importance des temps de silence


La chapelle de la mission bretonne

F. Q.: L'importance des temps de silence. Appelons cela retraites, journées spirituelles, comme on voudra. Je fais des retraites annuelles de huit jours à Ty Madeuc, une abbaye de moines trappistes dans le Morbihan... Que ce soit là ou ailleurs, huit jours de silence, dans la mesure où on progresse (et j'espère que je progresse quand même, peut-être pas autant que je voudrais ... Saint Vincent de Paul en terminant sa vie disait qu'il aurait dû faire davantage). Mais maintenant, quand je fais une retraite, je ne me sens pas tellement à part, parce que, même dans la vie courante, je fais retraite, c'est-à-dire que je suis en communion en permanence avec Dieu, et plus j'ai de problèmes ou d'obstacles et plus je prie. Je fais silence pour écouter la parole de Dieu. C'est la base de la prière, plutôt que de raconter nos salades. Dieu les connaît nos salades, nos ennuis en tout genre. C'est nous qui ne connaissons pas la solution, ou l'éclairage, qu'il nous propose. D'où la nécessité d'être à l'écoute de Dieu. Et de plus en plus, dans mes homélies, par exemple dans mes échanges avec les fiancés que je prépare au mariage - d'ailleurs maintenant ils sont déjà ensemble depuis longtemps, je me rappelle même un cas où un couple avait huit ans de vie commune et deux enfants: "Alors ça marche bien comme ça? eh bien continuez! Pourquoi voulez-vous vous marier à l'Église? Ça veut dire quoi? Qu'est-ce que ça va changer?" "Oh ben si, c'est mieux..." "Alors moi je vais vous dire. Le sens de votre démarche, que vous ressentez peut-être sans le savoir, on peut en discuter, mais je ne tiens pas à célébrer votre mariage si c'est simplement pour la bienséance, pour en mettre plein la vue, pour que Madame puisse se promener avec une robe blanche. Ça n'a plus de sens. Un couple qui se marie religieusement veut dire par là aux parents et amis qu'ils s'aiment, qu'ils désirent s'aimer toujours, mais que, dans les conditions humaines où ils vivent, cet amour est fragile et qu'ils veulent donc se ressourcer à un amour indéfectible, celui de Dieu qui, par son fils, nous dit je vous aime, puisque son fils comme preuve de son amour a donné sa vie sur la croix. Maintenant on peut essayer de décanter et d'élaborer tout cela."
En terminant une première rencontre, je dis toujours: "Maintenant, je vous invite à écouter, à méditer la parole de Dieu. Allez, cinq minutes tous les soirs, ce n'est quand même pas beaucoup. Vous prenez Saint Jean, chapitre XVII." Ce sont toutes les réflexions du Christ sur l'amour, que Saint Jean a rassemblées autour de l'Eucharistie. La fois suivante, je leur dis: "Alors vous avez commencé?" "Non, on n'a pas le temps." "Vous avez le temps de faire des calins?" "Oui, c'est normal." "Vous n'y passez tout de même pas toute votre vie? Il y a des temps de repos. Profitez en pour lire un passage de l'Évangile, et les calins suivants n'en auront que plus de valeur." Ils restent à me regarder en pensant: "C'est quand même un sacré curé!" Et pourtant c'est tout simple,
il faut aller à la source, à la source de l'idéal qui nous est proposé. Qu'on soit capable de le vivre, ça c'est une autre histoire. "Sans moi, vous ne pouvez rien faire", dit Jésus et Saint Paul disait "je fais le mal que je ne voudrais pas faire et je ne fais pas le bien que je voudrais faire". Et c'était Saint Paul, le tempétueux, le coléreux. Je n'aurais pas voulu être son vicaire (ah ah ah).

L. B.: Puisque tu nous parlais du suivi que tu fais, par exemple, auprès des jeunes couples...

F. Q.: J'ai eu un jeune couple qui m'a dit: "Mon père c'est merveilleux. Dès la deuxième fois, non seulement on a pris cinq minutes, mais on a lu tout Saint Jean deux fois." En un mois, et la fois suivante ils avaient commencé Saint Marc. Ils avaient lâché, comme beaucoup, après la confirmation, à treize ans, et ils redécouvraient tout cela. "Si vous voulez tenir, il faut maintenir le contact, ne pas rester seuls. Seuls, c'est foutu."

CROIRE, CE N'EST PAS AVOIR TROUVÉ, C'EST CONTINUER DE CHERCHER

(interview du père Fanch Le Quémener effectuée par Luc et Marie Boussard le mercredi 3 décembre 2004 - troisième et dernière partie)

 

L. B.: Pour essayer de mieux cerner la façon dont tu conçois ton apostolat, il semble que tu attaches beaucoup d'importance au suivi individuel, à quelque chose qui ressemble à ce que, nous, on appelle la relation de maître à disciple. Est-ce que toi tu attaches de l'importance au suivi de personnes particulières, qui sont engagées auprès de toi, qui attendent de toi conseil et réconfort?

F. Q.: Il faut les deux. On ne peut pas être communautaire si on est un individu invertébré, qui n'a aucune idée, aucune pensée personnelle. Et pour avoir une pensée personnelle, il faut un temps de silence, un temps de formation. Il est important que chacun chemine selon ses capacités, selon ses compétences, selon sa propre identité, avec ses qualités et ses défauts. S'améliorer soi-même pour partager avec les autres...

L. B.: Pour être un guide spirituel?

F. Q.: J'ai fait une expérience, par exemple, avec des jeunes de l'action catholique. Actuellement, je fais une expérience avec des groupes d'anciens, en suivant un plan donné. De plus en plus, je leur demande, avant de commencer les réunions: "Nous allons réfléchir ensemble sur tel chapitre ou tel questionnaire qui nous est proposé. En toute simplicité, qui l'a lu? Qui a déjà réfléchi un peu?" "Oh ben, vous savez..." "Je sais, je comprends tout. La paresse fait partie de l'humanité. Cela étant, si vous n'avez pas réfléchi, au cours de cette réunion vous allez être passifs, en vous contentant d'écouter le curé. Eh bien le curé en a marre d'expliquer des choses que les gens n'ont pas fait l'effort d'accueillir." C'est déjà bien qu'ils viennent pour une réunion d'amitié, pour prendre un coup de pinard. Ils se souhaitent à tour de rôle les anniversaires. C'est très bien. Un peu de café et des gâteaux. Mais même dans ces groupes qui viennent à des réunions spécialisées, il y a, mettons, cinq personnes sur vingt qui viennent vraiment pour approfondir leur foi. On ne va pas foutre les autres à la porte, mais ce n'est pas avec eux qu'on va pouvoir avancer.
Je dis souvent qu'un être qui n'est qu'un individu correspond à la masse des brebis bêlantes, un être formé correspond à ce qu'on appelle la communauté, parce que, même si on se retrouve ensemble, on ne perd pas sa personnalité et on n'accepte pas n'importe quoi. D'où la nécessité absolue de former les personnes. Il y a un travail de masse à faire, mais ce travail sombre dans la confusion s'il n'y a pas aussi un travail de formation personnelle, et je ne dis pas individuelle, parce que le mot individuel a une consonance de séparation. Non, personnel, ça veut dire membre, et non pas un poids mort mais un membre actif, qui vit et qui fait vivre.

L. B.: Donc, le travail sur les personnes constitue l'un des rôles du prêtre?

F. Q.: C'est essentiel. Précisément pour que cette personne sorte de son individualisme, je dirais de son égoïsme, pour être attentive aux autres. Mais on ne peut pas être attentif aux autres si on n'a pas un message d'amour. On ne peut être attentif aux autres que si on les aime. Sans amour, c'est vite foutu, ou déformé, pour faire entrer les gens dans un système, comme dans la méthode soviétique.

L. B.: J'ai eu l'occasion d'écouter tes homélies, une fois ou deux, et j'ai remarqué que tu insistes beaucoup sur l'Évangile...

F. Q.: C'est la base. Le message de base est là...

L. B.: Oui, mais ça mérite quand même d'être dit, parce que je ne sais pas si tous les chrétiens en sont aussi convaincus que toi.

F. Q.: Sur le secteur d'Hennebont où je suis (sept paroisses), il y a quatre prêtres qui tournent, sinon les gens finiraient par dire Quéméner, il commence à nous casser les pieds, parce que j'insiste toujours d'une manière ou d'une autre... Je leur dit: " Vous allez communier tout à l'heure... Autrefois, il fallait être en état de grâce, donc il fallait se confesser - ce qui ne veut pas dire qu'ils étaient davantage en état de grâce, même à l'âge de quatre-vingts ans ils récitaient leurs pêchés comme des gosses de huit ans "j'ai manqué la messe mais c'est parce que j'étais malade" "ça, il faut le raconter au toubib" (ha ha ha) - bon, vous allez communier, vous allez recevoir Jésus-Christ. Mais qui est Jésus-Christ? C'est la parole de Dieu. Et si vous n'avez pas écouté cette parole dans la première partie de la messe ou si vous n'avez rien retenu, votre démarche n'est qu'un simple automatisme. Communier comporte une exigence: d'ici minuit reprendre les textes et les méditer. Sinon votre démarche est nulle." Et il y a parfois des réactions: "Dites donc, l'abbé, vous y allez fort." "Oui. C'est l'Évangile. L'Évangile est fort. Il n'est pas fait pour les tièdes.

L. B.: Finalement, tu es beaucoup plus attaché à l'enseignement vivant qu'au dogme?

F. Q.: Évidemment. Le dogme est là pour canaliser. Je ne suis pas contre le dogme, car c'est le travail des théologiens qui ont élaboré les dogmes qui nous permet de clarifier notre pensée. Mais la pensée, au départ, c'est la vie, et non pas le dogme. Les poteaux indicateurs n'ont pas de valeur en eux-mêmes; leur importance, c'est d'indiquer la route. Et sans eux, on ne sait pas où en va...

L. B.: Sauf quand on connaît le chemin par coeur.

F. Q.: Alors, cela veut dire qu'on a suffisamment pratiqué la route. Et à force de pratiquer l'Évangile, on ne peut pas être en contradiction avec les dogmes, parce qu'à ce moment-là, les dogmes sont au service de la vie. Le problème des pharisiens et des docteurs de la loi, c'était d'avoir mis le bon Dieu en règlement. C'est mieux de mettre le règlement au service du message divin. C'est plus facile, d'observer les règlements. Les paysans qui discutaient du prix des vaches et des cochons pendant la messe, ils savaient en gros que manquer la messe c'est un péché mortel et que les péchés mortels mènent en enfer. Ils n'avaient pas tellement au coeur l'amour du bon Dieu; ils ne savaient pas ce que c'est. Mais ils n'avaient pas envie d'aller griller en enfer. Mais où est la foi? Il y a religion, mais où est la foi? Et la religion dans ce cas-là n'est plus qu'une caricature. Ce n'est plus le respect de Dieu. Dans nos paroisses rurales telles que je les ai connues, le prêtre célébrait la messe dos au peuple, donc il ne voyait pas son peuple, sauf quand il prêchait. Et là, il pigeait bien les places vides. Tu peux être sûr que Jean-Marie, qui n'était pas là à sa place habituelle, avait la visite du recteur dans la semaine: "Alors Jean-Marie, je ne t'ai pas vu dimanche." "Oh j'étais fatigué, j'étais pas bien, mais vous tracassez pas, dimanche prochain je serai là." Où est la foi en Jésus-Christ là-dedans?

On m'a raconté cette histoire qui s'est passée dans une paroisse voisine de ma paroisse d'origine. Il fallait traverser la rivière, mais rive droite c'étaient les anticléricaux et rive gauche les cléricaux (ha ha ha), contrairement à la définition habituelle de la gauche et de la droite. Et deux paysans ont changé de ferme, un pour en prendre une plus petite parce que, en vieillissant, il n'avait pas envie de s'esquinter, et un jeune qui voulait avoir une plus grosse ferme. Le jeune arrive rive droite. Il s'habille le dimanche matin pour aller à la messe et il constate qu'il est le seul habillé de tout le village et que tous les autres le regardent en ricanant. Ça n'a pas duré longtemps, il s'est mis au diapason (ha ha ha). Par contre l'autre, qui le dimanche matin se met en bleu de chauffe - ou plutôt, en ce temps-là, en pantalon rapiécé, à la fin d'ailleurs, les pantalons ou les vestes, je me demande s'il restait un morceau d'origne, tellement il y avait eu de morceaux ajoutés les uns sur les autres -, il constate que tous les voisins sont habillés pour aller à la messe. Il avait l'air d'un con, il se dit "je vais passer pour un sauvage". Eh ben il a fini par aller à la messe avec les autres. Mais où est la foi? Est-ce qu'il est devenu croyant simplement parce qu'il est arrivé dans un village pratiquant? Et où était la foi de l'autre? L'avait-il perdue?

Il y aurait beaucoup à dire sur la moutonnerie, ou la moutonnitude. Le mouton de tête se jette dans la rivière, tous les autres suivent. C'est ce qu'on a appris à nos soldats à faire en quatorze. Ça n'existe plus d'ailleurs, regarde en Iraq, il y en a qui en ont marre, il y a des déserteurs. J'ai vu un témoignage à la télé: un gars qui est parti en congé et qui n'est pas revenu. Il était maquillé et sa voix aussi, parce qu'il était recherché, mais il disait: "J'espère qu'un jour ils comprendront pourquoi j'ai fait ça." On célèbre encore le 11 novembre, même s'il n'y a plus que quatre ou cinq anciens de 14-18. J'ai eu à célébrer la messe dans une des paroisses de notre secteur, avec ensuite le monument aux morts, et au cours de la célébration, j'ai dit les choses telles que je pensais. J'ai eu par la suite des échos, par l'intermédiaire d'un confrère dont un paroissien était présent. Le confrère savait bien qu'il s'agissait de moi; mais il m'a dit: "Il y a un prêtre qui a parlé. Ben mon vieux, je ne le connais pas, mais c'était du direct, il n'a pas mâché ses mots." "Pas mâché mes mots... J'ai dit que les troupiers allemands comme les troupiers français se sont fait abattre comme des canards, il faut le voir avec la tête froide, alors que leurs généraux et leurs grands chefs faisaient la ribouldingue entre eux, éventuellement. Le konprinz et tout ça, c'est la même famille que la reine d'Angleterre. Tout ces gens-là se retrouvaient à Noël ou autrement et s'invitaient à leurs anniversaires pour faire la fiesta ensemble, pendant que leurs sujets se tapaient sur la gueule. Là aussi, les aumôniers allemands bénissaient les soldats allemands pour qu'ils aient la victoire et les aumôniers français faisaient la même chose. Qu'est-ce que ça veut dire cette salade, quand on réfléchit à tout cela? J'aurais été là au milieu d'eux, je les aurais bénis aussi, je les aurais encouragé à faire face, mais enfin...

L. B.: Est-ce qu'il y a des prêtres qui se sont dressés contre cela à l'époque?

F. Q.: Je ne crois pas. Parce que là on était parti pour la revanche, pour l'Alsace et la Lorraine...

L. B.: Ce n'est pas vraiment un terme évangélique...

F. Q.: Mais ça n'a rien d'évangélique, et dans mon homélie du 11 novembre dernier, j'ai dit qu'aucune guerre n'a jamais apporté de solution valable. Toute guerre laisse des traces et provoque des revanches. Jésus a dit aux hommes qui sont venus le chercher au Jardin des Oliviers: "Si je le voulais, je demanderais des légions d'anges à mon père et vous seriez tous ratiboisés." D'ailleurs quand il leur a demandé "qui cherchez-vous?" et qu'ils ont répondu "Jésus de Nazareth", ils sont tous tombés à la renverse, nous dit l'évangéliste. Ils ne s'attendaient pas à cette déclaration... Or au lieu de choisir de les ratiboiser, il a choisi d'être ratiboisé. Voilà! Il a donné sa vie par amour, et sur la croix, il a dit: "Père pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font." Et nous, sur la terre, nous continuons à être des imbéciles qui ne savent pas ce qu'ils font. Cela étant, nous devons d'autant plus respecter les morts, dont beaucoup sont morts bêtement, à cause de l'imbécillité de leurs chefs. Ah évidemment je n'ai pas exalté la grande guerre...

L. B.: Les grands chefs dont on lit toujours les noms sur les plaques des rues de toutes les villes et villages de France.

F. Q.: Comme ce général, je ne sais plus son nom, qui commandait au Chemin des Dames... Les gars n'avaient même plus le temps de déblayer les cadavres...

M. B.: C'est Foch, non?

F. Q.: Non...

M. B.: C'est Pétain...

F. Q.: Non, je crois que c'était Nivelle. Pétain a redressé la situation, quitte à passer des hommes par les armes, pour l'exemple... Les hommes ne refusaient pas de se battre, mais ils n'étaient pas idiots: "Mais enfin, ils nous envoient à la boucherie, ça n'avancera à rien."

Comme j'ai répondu un jour à mon évêque qui me disait: "Mais enfin, François, tu as promis obéissance." "J'ai promis obéissance à un évêque qui écoute le Saint Esprit, mais pas à un évêque qui ne l'écoute pas (ha ha ha)." C'est tout, je ne vais pas obéir à un ordre imbécile, que je considère comme imbécile. Ou alors je ne suis plus qu'un robot.

L. B.: Toi qui a cristallisé tout ton idéal sur la personne de Jésus-Christ, est-ce que tu peux concevoir qu'un chrétien...

F. Q.: Chrétien, d'abord, ça vient de Christ, qui veut dire oint, celui qui a été marqué par Dieu pour être le sauveur, pour être le lien entre la divinité et l'humanité, entre Dieu et l'homme. Etre chrétien, c'est être du Christ, et donc se laisser imprégner par sa personne et son message

L. B.: ... Est-ce que tu peux concevoir que le même genre de foi, ou d'idéal, existe dans d'autres religions, ou même chez des athées?

F. Q.: Je souhaite que tout homme qui se veut un homme debout soit en recherche permanente, de spiritualité. Car l'homme réduit à l'état charnel, au niveau du sexe par exemple, ce n'est plus qu'un taureau qui saute sur une vache... C'est quand même pas l'idéal... la tendresse... Au niveau spirituel, au niveau humain en général, si on est en état permanent de rejet de l'autre, de peur de l'autre, on se met en état de guerre avec lui.

L. B.: Et tu penses qu'une alliance est possible, ou souhaitable, entre les différents courants qui ont cette ambition spirituelle pour l'être humain?

F. Q.: Je vais prendre un exemple concret. Il y a deux ans maintenant, le 8 mai, la journée de la libération, à Hennebont, il y avait une célébration en mémoire des fusillés, des résistants. On aurait pu imaginer que le maire communiste fasse l'éloge de Gabriel Péri, "celui qui ne croyait pas au ciel" - dans le poème d'Aragon, La rose et le réséda, "celui qui croyait au ciel", c'est d'Estienne d'Orves et "celui qui n'y croyait pas" c'est Gabiel Péri, ils ont été fusillés en même temps au mont Valérien; d'Estienne d'Orves s'est avancé vers l'officier allemand et lui a dit "permettez-moi de vous serrer la main, et faites votre devoir comme j'ai fait le mien". C'est aller un peu loin, moi j'aurais pas fait ça, parce que, dans des cas comme celui-là, on est loin du véritable devoir, c'est du panache!... Mais le maire a fait le panégyrique de Geneviève de Gaulle, une grande résistante, qui par la suite s'est beaucoup impliquée dans le quart monde, avec le père Wrezinski. Après, il y a eu un pot dans la salle municipale. J'y suis allé et, à un moment donné, je salue le maire, qui discutait avec des instituteurs publics. "Monsieur le maire, je ne veux pas vous déranger longtemps, mais je veux simplement vous féliciter pour votre... je pourrais dire topo, je pourrais dire discours... non, je crois que vous avez fait une homélie." Il m'a répondu: "eh bien mon père, j'ai apprécié la vôtre la semaine dernière. Vous avez célébré la mémoire d'une résistante aussi. Le fait est que nous ne sommes pas loin l'un de l'autre." "Vous savez, quand on cherche la vérité, on est toujours proches." C'est tout. L'important, c'est de chercher la vérité. On part de points différents, mais si on cherche la vérité, on ne peut que se retrouver. Donc quelqu'un qui cherche la vérité ne peut qu'être en état de dialogue sympathique avec un autre chercheur, qu'il soit bouddhiste, musulman - je ne dis pas islamiste - ou même... ici, combien de fois j'ai accueilli des anarchistes de Radio libertaire, certains cons comme la lune et d'autres ouverts à la discussion...

quand on cherche la vérité, on est toujours proches

L. B.: Ils ne sont pas tous très futés, mais il y en a quand même des bien...

F. Q.: Pendant longtemps, il y en a eu un qui venait me voir assez régulièrement. "J'aimerais bien discuter avec vous", me disait-il. "Moi aussi, à partir du moment où tu ne te montres pas aussi con que les autres, ça me fait plaisir qu'on se rencontre."

L. B.: Moi aussi, de temps en temps, je nourris l'idée de discuter avec eux...

F. Q.: J'ai eu l'occasion bien des fois de discuter avec des gens qui se disaient incroyants. Je leur dis: "Non, vous n'êtes pas incroyants. Vous n'êtes pas athées. Ça ne peut pas exister. Essayons de bien cibler nos mots. Si vous êtes athées, moi aussi je le suis. Je suis contre tous les faux dieux, et il y en a en pagaille. Et c'est vrai que si je suis athée à 99% il me reste 1% pour le vrai Dieu, mais je ne l'ai pas encore rencontré. Alors je continue de chercher. On peut dire comme ça ou autrement. C'est comme ça que ça me vient aujourd'hui. Croire ce n'est pas avoir trouvé, c'est continuer de chercher.

Je vous ai raconté l'histoire de l'artiste peintre avec un bras et trois mains?... J'ai une copine algérienne qui est venue vivre en France parce que ce n'était plus possible là-bas, et qui a eu ses diplômes français en Algérie, ses diplômes de chirurgienne, mais à partir du moment où elle a choisi la nationalité algérienne, à l'indépendance, eh bien ses diplômes ne valent plus rien. Là aussi c'est la connerie humaine, non? Il a fallu qu'elle se bagarre pour être reconnue ... Un jour, chez elle, je vois un tableau avec un bras et trois mains, d'une artiste peintre. "Pas mal. J'avais jamais imaginé cette forme pour représenter la Sainte Trinité." Ça a fait rigoler tout le monde. "Quoi? C'est idiot ce que je dis?" "Non, mais si vous connaissiez l'artiste qui a peint ça. Elle dit Dieu est un con. D'ailleurs on va l'appeler" Alors on l'a appelée, elle était chez elle et on me la passe. Alors moi aussi sec: "Il paraît que pour vous Dieu est un con." "Oui" "Eh bien, vous avez raison." Alors tout le monde me regarde. J'ai senti qu'au bout du fil aussi elle restait la bouche ouverte. "Celui que vous avez dans la tête et certainement con, mais celui que vous ne connaissez pas, c'est une autre histoire." Je sens qu'elle reste encore la bouche ouverte. "Mon père, est-ce que je peux vous rencontrer?" "Quand vous voudrez."

On s'est rencontrés un mois après. On a discuté quatre heures, devant une salade, un bout de fromage et un verre de rouge. Même un verre d'eau ça suffit. Il faut garder l'esprit lucide (ha ha ha). Au début, elle était un peu réticente, elle s'attendait à rencontrer un curé qui allait la canarder à coup de kalachnikov. Non, je l'ai écoutée surtout, j'ai essayé de comprendre sa formulation, de répondre avec des mots qui aient le même sens pour les deux, parce que souvent on reste en parallèle, sans pouvoir se rencontrer, parce qu'on n'emploie pas les mots dans le même sens. Je lui ai dit: "Vous n'êtes pas athée, vous êtes anticléricale. Ne mélangeons pas tout. Vous êtes anticléricale; vous avez le droit et vous avez peut-être même raison. C'est votre affaire. Et si je vous ai aidée à nettoyer votre tête de la présence de ce con de bon Dieu qui l'habitait, c'est déjà pas mal. Maintenant que le terrain est libre, à vous d'accueillir le vrai, mais ça c'est un travail qui ne finira jamais, car croire en Dieu, ce n'est pas avoir trouvé c'est continuer de chercher.

L. B.: À ce propos, je voudrais te demander comment tu vois l'arrivée d'un groupe de pratique de zazen à la Mission bretonne, sachant que nous qui pratiquons zazen, nous avons une spiritualité, mais nous ne nous situons pas du tout par rapport à une problématique ou un concept déiste. On n'a pas de théologie...

F. Q.: Vous faites une recherche d'équilibre de vie. C'est valable. Même s'il n'y a pas un rapport direct, clair, tout ce qui est sain s, a, i, n, tout ce qu'on essaye de vivre sainement, ne peut être qu'une marche vers la sainteté. Mens sana in corpore sano - c'est un vieux proverbe latin -, un esprit sain dans un corps sain. J'ajoute humoristiquement pour les femmes un peu olé olé "un esprit sage dans un corps sage" (ha ha ha)...

Tout ce qui est humain est nôtre. Jésus n'est pas venu dans une humanité aseptisée, sélectionnée, éthérée. Il est venu donner de la santé. Or il ne peut pas y avoir de santé spirituelle sans une santé humaine, qui n'est pas uniquement santé du corps, mais santé de l'esprit. Il ne peut pas y avoir de santé au niveau de la foi en l'infini (je ne dis même pas Dieu, je dis en l'infini), s'il n'y a pas de santé au niveau du corps et de l'esprit. Et notre travail, c'est d'acquérir cette santé. Là, pas de problème.

L. B.: Tu vois d'autres choses, Marie, des questions que tu avais notées...? Peut-être qu'on commence à fatiguer...

F. Q.: Moi ça va.

M. B.: Il y aurait des questions à développer... Sur la Mission bretonne...

L. B.: On a déjà pas mal de matériau... On pourrait parler de la sexualité, puisque tu prépares des jeunes couples au mariage?

F. Q.: Il y a une formule brève et nette de Saint Paul: "Jeunes soyez chastes, mariés soyez fidèles." C'est clair. Mais c'est exigeant, et c'est un idéal impossible dans le contexte où nous vivons.

L. B.: "Jeunes soyez chastes et mariés soyez fidèles..." Et tu penses que c'est une bonne morale sexuelle pour l'humanité?

F. Q.: Oui selon l'esprit de l'Évangile, oui si l'on est rempli d'un amour vrai pour l'autre et pour les autres. Un jeune, même avec la capote, ne va pas risquer de... de... de... s'épanouir. Ne confondons pas morale et spiritualité.

L. B.: Moi, ca me paraît une alliance un peu extraordinaire et... illogique. L'alliance de la jeunesse et de la chasteté, je trouve ça un peu bizarre.

F. Q.: Oui, c'est possible, et pourtant j'ai connu des jeunes qui sont restés chastes jusqu'au mariage... je connais des jeunes qui sont chastes et qui ne sont pas pour autant traumatisés, qui ne sont pas zinzin, qui sont heureux de vivre. Ben dame, même moi, j'aurais eu l'occasion de baiser des filles ici, à la mission bretonne...

L. B.: Oui, mais on peut dire que toi, tu as fait un choix.

F. Q.: J'ai fait un choix, mais je pourrais avoir fait le choix par devoir à partir de mon engagement au célibat - on ne dit pas engagement à la chasteté, mais finalement un célibat correctement vécu c'est la chasteté; il ne faut pas jouer sur les mots... Bon, à partir du moment où on se laisse porter par cet amour qui vient du coeur du Christ, ça change tout... Il y a des gens que j'aurais eu trente-six fois raison humainement d'envoyer promener et que j'accueille et que je continue de porter, de supporter éventuellement... Parce que quand il m'arrive d'avoir en face de moi quelqu'un qui est plongé dans ses problèmes, dans sa négativité, non seulement son gnangnantisme ne me crispe pas, mais j'en ai pitié, pitié au sens où je souffre de ce qu'il a de négatif.

L. B.: Mais quand même, pour essayer de cerner ta pensée sur cet aspect-là des choses, il y a eu dans l'Église un courant de contestation sociale, avec la théologie de la libération, un courant d'engagement social. Il y a aussi une espèce de vent de liberté sur le plan sexuel qui souffle. On parle d'ordonner des femmes, de supprimer le célibat des prêtres...

F. Q.: Non, pas de supprimer le célibat, l'obligation de célibat... Tout cela peut se discuter. Même si on ordonne prêtre quelqu'un qui est marié, il aura à s'engager, en tant que prêtre, au service d'une communauté. Et on ne l'ordonnera pas prêtre sans l'accord de sa femme, c'est-à-dire sans que sa femme soit elle-même d'accord pour être au service de la communauté avec son mari. Mais on n'en est pas là.

L. B.: Et s'il est marié avec une musulmane, ou une non-pratiquante?

F. Q.: Ça me paraît difficile. Je ne dis pas impossible. Si la musulmane respecte son choix... Enfin, quand un gars marié à une musulmane demandera à être prêtre, à supposer qu'on accepte d'ordonner des hommes mariés... Il faudra qu'il ait coulé beaucoup d'eau sous les ponts.

L. B.: On en parle...

F. Q.: Oui, dans l'église anglicane d'ailleurs, il y a des crispations, sans doute même des schismes en vue, parce que dans certains cas on a ordonné des femmes prêtres, et même évêques. Bon, ça bouillonne...

L. B.: Dans l'église primitive, est-ce que les femmes avaient le droit de devenir prêtre?

F. Q.: Non, il n'y a jamais eu de femme ni prêtre ni évêque. Le Christ a pris douze disciples, il y avait des femmes qui le suivaient, mais c'est quand même à douze hommes qu'il s'est adressé, d'autant plus que dans le contexte où Jésus vivait, il n'allait pas envoyer une femme à travers le monde, elle se serait fait violer et mettre en esclavage avant d'avoir fait dix kilomètres. Saint Paul dit: "Femmes, soyez obéissantes à vos maris." Maintenant ça fait hurler, mais on oublie que dans le même texte et ailleurs, il dit: "Maris aimez vos femmes comme le Christ a aimé l'Église et a donné sa vie pour elle.". Il m'arrive en passant de lire ce texte, et je le commente ainsi: "Mesdames, si vous avez des maris capables de donner leur vie pour vous, alors soyez heureuses. Votre esclavage ne sera pas pénible." (ha ha ha)

Eh oui, il faut tenir les deux bouts de la chaîne. Parce que l'essence même du christianisme, l'essence même de l'Évangile, c'est aimer, et aimer ce n'est pas abuser de l'autre.

L. B.: Est-ce que l'Église n'a pas trop insisté sur le tabou sexuel?

F. Q.: Si, si, si. Sur le tabou sexuel comme sur le reste. Il y avait les commandements: "Tu ne tueras pas, tu ne mentiras pas, tu ne commettras pas d'adultère, etc." Mais de là à passer à l'anarchie en la matière...

L. B.: Il y a eu une sorte de haine du corps tout de même dans l'Église.

F. Q.: Oui, il y a pu avoir des influences effectivement qui ont marqué cette haine du corps, avec des curés jaloux d'être obligés de rester célibataires qui interdisaient aux époux de copuler le samedi soir s'ils envisageaient de communier le dimanche. Il y a eu un tas de règlements comme ça, qui pouvaient avoir un certain sens spirituel, mais qui, tels qu'ils étaient présentés, sans explications, étaient crétins. Comme je dis à propos de la messe du dimanche: ce n'est pas la messe qui est obligatoire sous peine de péché mortel, c'est la rencontre avec Dieu qui est essentielle sous peine de crever.

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