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Narita Shuyu
Maître Narita est mort le 24 novembre 2004, âgé de 90 ans. Ancien disciple de Kôdô Sawaki, qui fut aussi le maître de Taisen Deshimaru (1914-1982), il a été rejoint à la mort de ce dernier par plusieurs de ses disciples, qu'il a par la suite certifiés comme ses héritiers dans le Dharma. Le texte qui suit reproduit de larges extraits d'un enseignement qui nous a été communiqué par Évelyne Holzapfel (e-mail: evelyne.holzapfel@wanadoo.fr), que nous remercions ici. |
Evelyne est médecin, elle s'est occupée de moi quand je suis arrivé, ensuite j'ai pu aller en Allemagne, en Espagne, en Italie. J'ai passé dix jours dans chaque pays, et maintenant, c'est la première fois que je vois vos visages, y compris celui de la traductrice, Madame Numata Mutsuko. Je pense qu'elle peut transmettre ce que j'exprime, si vous sentez quelque chose d'insuffisant, cela stimulera en vous l'instinct de chercher au fond de vous-même quelque chose qui complète.
Je ne peux pas faire autrement que de vous parler de mon Maître, Kôdô Sawaki Rôshi. Il est décédé en 1965. C'est un grand maître de cette époque, et pourtant, il n'a fait que quatre ans d'école primaire. Malgré ces études très rudimentaires, c'est un grand maître qui laissera son nom dans l'histoire du Zen.
Je suis son premier disciple, le premier qu'il ait confirmé dans le Dharma. Ce n'est pas une supériorité par la valeur, mais cela signifie que chronologiquement je suis le premier. Comme disciple, il a eu aussi Maître Uchiyama, que je respecte beaucoup et qui enseigne toujours. Maître Yokoyama Sôdô, un autre disciple ancien, a lui aussi quelque chose de spécial. Yokoyama Rôshi était un adepte de la musique soufflée, vibrant dans une feuille d'arbre. Il se mettait sur les places de marché et jouait ainsi indéfiniment, plutôt que de faire takuatsu [la mendicité, activité traditionnelle des moines], car pour lui, c'était une action religieuse. Kôdô Sawaki avait été impressionné en voyant les gens passer devant lui quand il faisait zazen; les gens disaient: "C'est un Boudha vivant, regardez, il bouge un peu, il respire!"
J'ai laissé le temple à mon fils, un temple avec mille familles, mille familles qui soutiennent la vie du temple, et le temple intervient dans les différents évènements de la famille, de la naissance à la mort. Je ne sais pas comment cela fonctionne en Europe, j'ai rendu visite au monastère des Clarisses, un monastère avec une chapelle. Ce n'est pas comme un dôjô, où les gens viennent pour méditer. Dans les temples zen, les familles viennent pour que l'on s'occupe de toutes les occasions de la vie et la mort où l'homme croise sa dimension religieuse. J'ai assumé cette charge pendant cinquante ans, et maintenant je laisse mon fils continuer.
Kôdô Sawaki Rôshi n'avait pas de temple, il n'était pas marié. "Pas de temple, pas d'argent, pas de femme, pas de situation, pas de réputation, et pas même de satori", c'est ainsi qu'il se décrivait. Kôdô Sawaki était hors norme par rapport au modèle religieux japonais; il n'avait fait que quatre années d'école primaire et s'il n'était pas marié, on disait qu'il n'avait pas eu d'occasion pour cela! Lorsque je lui ai demandé conseil pour me marier, il m'a dit que si cela ne gênait pas ma pratique de zazen, je pouvais me marier. J'ai eu un fils unique.
Au Japon, on me trouve difficile à comprendre, en Europe, un peu plus encore! Et il en était de même pour Kôdô Sawaki Rôshi. Il avait eu plusieurs invitations pour l'étranger, il n'a pas donné suite, pensant qu'on ne pourrait pas le comprendre. En ce qui me concerne, ce séjour était prévu depuis un an. Très ponctuellement, je me devais de revenir en juillet. Ma vie existe à chaque endroit où je me rends.
Kôdô Sawaki aussi était très ponctuel. Un jour, il est arrivé avec une journée d'avance. Nous l'attendions tous pour le lendemain; il était bouleversé, il a crié: "Narita, vous êtes là?" Bien sûr, je n'étais pas allé le chercher à la gare, alors il est arrivé à pied jusque chez moi. Et malgré tout, il gardait un visage doux. Je me suis excusé grandement.
Yadonashi Kôdô (Kôdô sans demeure), c'est ainsi qu'on l'appelait. J'ai pris le temps de vous parler de lui. Sa voie était une voie de vagabond, sans réputation, sans famille, sans femme, sans argent. Il avait toujours dix yen sur lui; c'était l'argent pour son enterrement. Là où il se trouverait au moment de la mort, il voulait ne peser sur personne. C'était sa vie.
Mes parents ont divorcé quand ma mère m'attendait. Ma mère était quelqu'un de très bien. Je ne crois pas la surestimer en reconnaissant que, pour l'époque, elle avait un goût pour la lecture et l'écriture qui étaient rares pour une femme. C'était une personne exceptionnelle, et pour moi quelqu'un d'unique!
Comme enfant, j'étais très travailleur, et j'ai eu beaucoup de joie à faire des études avec beaucoup de sérieux. J'étais toujours en tête de la classe. J'ai fait une école d'agronomie à Morioka, dans le département d'Iwate qui se trouve à côté de celui d'Akita et j'ai obtenu le diplôme. Ma mère n'avait pas beaucoup de moyens pour assurer mes études et je lui suis très reconnaissant.
Jusque-là, ma mère m'avait raconté que mon père était mort jeune. Je le croyais. Après l'école de Morioka, j'avais commencé des études de génétique, une étape indispensable vers les biotechnologies modernes, auxquelles je me destinais.
C'est à ce moment-là que me fut présenté mon père. Il s'était remarié, avait deux garçons et deux filles. Sa deuxième femme étant morte, il est revenu vers ma mère avec ses quatre enfants pour lui demander de les élever, et il lui a imposé de reconstituer une relation familiale. J'étais opposé au remariage de ma mère avec mon père, qui l'avait laissée tomber. Mais ma mère me fit valoir qu'elle n'avait plus de moyens pour assurer la poursuite de mes études, et c'est donc ainsi que j'ai accepté de renouer les liens familiaux.
Bien sûr l'objectif de mon père était différent, lui voulait que ma formation me permette de reprendre le temple à sa suite. J'ai accepté, à condition que la formation soit de niveau universitaire, et c'est ainsi que je suis entré à l'Université Komazawa.
Ce fut l'occasion de mon entrée dans la vie religieuse grâce à ma rencontre avec Kôdô Sawaki Rôshi.
Je pensais que ce serait facile de pratiquer zazen , mais je me suis rendu compte qu'il y avait quelque chose de beaucoup plus profond.
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Nami no shike
Les vagues se sont apaisées (Dogen, Sanshodoei) |
Kôdô Sawaki est entré à l'université de Komazawa en 1935. Moi, je suis rentré à Komazawa en 1936. C'est pour cela que je peux dire que je suis son premier disciple.
C'est aussi à cette époque que Uchiyama Rôshi et Deshimaru Rôshi ont rencontré Kôdô Sawaki Rôshi.
Kôdô Sawaki Rôshi est né dans le département de Mie, à l'ouest de Kyushu. Il a séjourné longtemps à Kumamoto. Deshimaru est né à Saga, dans le Kyushu; il était salarié à Kyushu. Deshimaru a demandé à Kôdô Sawaki d'être moine, mais Kôdô Sawaki lui a répondu que ce n'était pas nécessaire, et il lui a conseillé de rester salarié. Deshimaru aurait pu être le dernier disciple de Kôdô Sawaki, mais cela n'a pu se faire. Deshimaru avait le même âge que moi, mais il nous a quitté depuis longtemps (en 1982).
Yokoyama Rôshi, dont je vous ai parlé à propos de la musique dans les feuilles d'arbre, m'a transmis beaucoup de choses sur le style de vie de Kôdô Sawaki. Il n'avait pas de temple; il avait nommé son lieu à Saku: Seikyûji, l'univers, le temple, ciel bleu dans la montagne de l'univers. Il désigne ainsi le centre de son enseignement, mais ce centre se trouve dans son coeur. C'est le modèle du style de vie recommandé par la religion zen.
Parmi mes disciples [en 1996], il y a quatre hommes et une femme, c'est Évelyne, qui est médecin, un cadeau du hasard.
Le premier disciple est Fausto Taiten, en Italie, à Fudenji; le deuxième est Ludger Tenryu, à Schönböcken, Jakkoji; le troisième Paco Dokushô en Espagne, à Valence, Banshozan; le quatrième, Denis Kengan (Denshinji); et puis il y a Évelyne, Kachurendô, le lotus qui s'épanouit dans le feu.
Le choix du nom du lieu de l'enseignement est important: le temple qui se trouve dans le c¦ur, le ciel bleu dans la montagne de l'univers, cela n'est pas seulement pour soi-même, mais pour transmettre cet enseignement, il faut donner un nom au centre de pratique. Ainsi l'enseignement embrasse l'ensemble de l'univers, en harmonie avec l'enseignement du Bouddha historique. C'est l'invitation du nom du temple de Yokoyama: Uchûzan Seikyûji. Le maître lui-même est un enfant de cet univers. Nous ne réclamons ni réputation ni situation, mais de vivre dans cet univers.
Koun unsui, comme les nuages passent et comme l'eau coule, c'est le style de vie du moine zen, en abrégé unsui, nuage et eau, c'est-à-dire vivre comme les éléments de l'univers, c'est être lié directement aux éléments de la nature. La religion a donné naissance à beaucoup de formes, en Orient comme en Occident. S'intégrer à une vie supérieure, transcender la vie ordinaire et s'intégrer à la vraie vie.
Saint Paul a dit: "Ce n'est pas moi qui vit, c'est le Dieu qui vit en moi (c'est Christ qui vit en moi)." La religion née dans le désert est devenue une assise solide pour unifier tous les peuples de l'Occident, et elle a donné plusieurs formes de religion. En Orient, au bord de la rivière du Gange, c'est le Bouddha qui a donné naissance à la religion. En Orient comme en Occident, la mort des grands fondateurs a laissé derrière elle le grand univers des religions.
Shakyamuni Bouddha est né en Inde, il est né à Kapila, a préché à Harana J'ai parlé du nuage qui passe et de l'eau qui coule; tous ceux qui cherchent l'enseignement deviennent Bouddha. Bodai, c'est tout ce qui est enseigné par Bouddha, après la recherche, après la pratique.
Après Bouddha, le fondateur, le bouddhisme s'est divisé en deux branches, le theravada au sud, le grand véhicule au nord, qui s'est transmis en Chine, en Corée, au Japon. Daruma Daishi est venu d'Inde en Chine; Dôgen zenji est allé en Chine chercher l'enseignement. Il est né en 1200, il est le fondateur de l'école Sôtô qui dure jusqu'à nos jours. Je suis le 83è descendant, Évelyne est à la 84è génération.
Shôden no Buppô, c'est ce qui vous lie à moi, l'enseignement juste de Bouddha. La transmission...quelque chose qui vient de l'univers...
Mon père était moine du Tôdenji, son nom était Satô. Je porte le nom de ma mère, et non celui de mon père. Narita est le nom de jeune fille de ma mère. J'ai succédé dans le temple à mon père, mais, dans la lignée, j'ai succédé à Kôdô Sawaki Rôshi.
J'ai rencontré Kôdô Sawaki dès mon arrivée à l'université Komazawa. Dès le début je l'ai vénéré comme un grand maître.
Tous les matins, au zazen, il s'asseyait sur le coussin du milieu. Un jour j'ai voulu arriver avant lui et je me suis assis sur le coussin du milieu. "Ce n'est pas à vous de vous asseoir là", m'a dit Sawaki Rôshi, tout en m'invitant à venir le voir dans sa chambre. Et là, il m'a donné son kolomo. Je suis resté très ému de cet acte de Kôdô Sawaki, une première rencontre dont l'influence dure indéfiniment.
Mon père m'avait fait entrer à Komazawa dans l'espoir que je lui succède. Devant la vénération que je portais à Kôdô Sawaki, il a finalement cédé à ma demande, et accepté que je devienne son successeur dans le Dharma.
Deshimaru Rôshi a toujours espéré succéder à Sawaki Rôshi. Mais celui-ci est mort en 1965. L'année suivante, Deshimaru Rôshi est venu à Paris, invité par un groupe de macrobiotes. Il n'est pas de la même lignée que Kôdô Sawaki, mais on a toujours reconnu en lui les traits de caractère de Kôdô Sawaki. Il a fondé Zendônien, le temple de la Gendronière, qui pouvait incarner son espoir de transmettre le zen. Maître Deshimaru m'a rendu visite au Japon lors de ses voyages, en tant que premier disciple de Kôdô Sawaki, et je lui ai rendu visite à deux reprises avant sa mort, à Val d'Isère et à Paris. Maître Deshimaru lors de son dernier voyage m'a supplié de prendre le relais auprès de ses disciples européen. Voilà nos rapports, Deshimaru et moi.
Je parlerai encore de Kôdô Sawaki. J'ai rencontré Kôdô Sawaki en 1936. Ensuite, je suis parti à la guerre, je me suis marié. J'ai connu des difficultés, comme Kôdô Sawaki Rôshi. Toujours on cherche une sorte d'harmonie entre l'enseignement de Bouddha et soi-même. Kannôdôkô, c'est la même sensation que quand deux êtres qui s'aiment se rencontrent.
C'est la perception de l'impermanence, mujô, qui donne l'occasion à l'être humain de se tourner vers la vie religieuse. Kôdô Sawaki, comme Dôgen zenji, a perdu ses parents très tôt. C'est ainsi qu'ils ont réalisé le caractère éphémère de la vie. Pour moi, les circonstances n'ont pas été si dramatiques. C'est en m'asseyant sur le coussin de Kôdô Sawaki que s'est faite mon entrée dans la vie religieuse: Kôdô Sawaki n'a pas trouvé cela très sérieux, et il m'a donné son vêtement; il a salué mon attrait pour zazen en me donnant son enseignement.
Ma rencontre avec Évelyne n'a pas été simple non plus! Elle était disciple de Deshimaru Rôshi. C'est lui qui a noué le rapport entre moi et ses disciples.
Chacun a une occasion, une motivation pour entrer dans la Voie. Il est important de respecter cette motivation, elle est la source de toute l'énergie pour continuer l'étude de la Voie.
Il y a cinquante ou soixante ans, je me suis procuré pour la première fois un poste de radio. J'ai ressenti comme une fréquence de l'univers qui arrivait jusqu'à moi. Le progrès technique est tel, que maintenant, c'est un jeu d'enfant, mais à cette époque, il était vraiment difficile de capter une station. C'était vraiment fascinant d'avoir réussi à capter une onde! J'ai ressenti quelque chose de très profond, comme de laisser entrer en moi l'univers.
Pour la relation avec chacun de mes disciples, Fausto, Ludger, Paco, Kengan, Évelyne, Taiho, je regarde toujours les rapports que j'ai eus avec Kôdô Sawaki. C'est avec ce regard que j'apprécie mes relations avec eux. Ce rapport est semblable à quelque chose qui vient de l'univers.
Je vous parle beaucoup de mon maître Kôdô Sawaki, car sûrement un trait ou l'autre pourra toucher profondément votre vie. Nous venons de passer trois jours ensemble sous le même toit; je vous ai parlé de mon maître, que j'ai eu la grande chance, dans ma vie, de rencontrer. Tout cela peut vous aider à apprécier la vie que vous avez reçue de vos parents. Le fait terrestre de donner la vie renvoie à la question de la vie et de la vérité universelle.
Ma vie, bien sûr, a changé depuis ma naissance. Maintenant me voilà arrivé à un certain âge; je ne sais pas si j'aurai encore l'opportunité de vous rencontrer. Mais nous vivons dans l'univers ensemble, vivez votre vie avec certitude!
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