LA GENMAI VOYAGE EN BIRMANIE (MYANMAR)

par John Stevens


Premier épisode : aller quelque part y tenter quelque chose


Je n’ai pas rencontré personnellement Maître Deshimaru. Mais j’étudie son enseignement depuis le jour de 1979 où j’ai découvert ses kusen1 dans La Voix de la vallée2. De son vivant, c’était un marginal, un pionnier et un ambassadeur du zen et, pour ceux qui le connaissaient, son authenticité ne faisait pas l’ombre d’un doute: Taisen Deshimaru était un vrai maître zen. Lorsqu’il s’aperçut, selon ses propres termes, que «l’essence du zen était perdue au Japon», il quitta son pays pour apporter à l’Occident les enseignements du zen mushotoku hishiryo3, qu’il implanta en France. Voyageur solitaire, il n’emmenait rien dans ses bagages, ni certificat de transmission ni soutien d’aucune sorte, juste son kesa4. «Zazen5 est la religion avant la religion», annonça-t-il à ses disciples. Il avait une mission, ainsi que le courage et la résolution nécessaires pour la remplir. Plus je l’étudiais, plus il devenait mon héros.
C’est ainsi que j’ai décidé il y a quelques années que j’aimerais me lancer dans une aventure associant le zen et le voyage. Les années de pratique de zazen que j’avais accumulées entre temps me donnaient le sentiment d’être capable d’aller quelque part et d’y tenter quelque chose. J’optai pour la Birmanie (appelée aujourd’hui Myanmar), qui était à l’époque une lointaine contrée bouddhiste d’obédience theravada, dont les frontières venaient à peine de s’ouvrir. Quant à ce que je ferais sur place, je me disais qu’il ne serait pas inutile de consacrer quelque temps à me familiariser avec l’endroit avant de me lancer dans un quelconque projet.
Une fois arrivé au Myanmar, je ne tardai pas à m’apercevoir qu’on n’y trouvait nulle trace du bouddhisme mahayana; le theravada occupait tout le terrain et le zafu6 qui avait pris l’avion avec moi risquait fort d’être unique en son genre. La première tâche à laquelle je me suis attelé à été de me renseigner sur l’histoire de la Birmanie et les raisons de l’inexistence du mahayana dans ce pays. Les régions de l’Inde où s’est déroulée la vie du Bouddha Shakyamuni n’étant pas très éloignées de la frontière birmane, il n’est pas impossible qu’il l’ait franchie à un moment ou à un autre, accompagné de ses disciples.
De toutes les légendes bouddhiques auxquelles croient la majorité des Birmans d’aujourd’hui, la plus populaire veut que deux marchands appartenant aux tribus Môns7 de Birmanie se soient rendus en Inde pour y rencontrer le Bouddha, lequel leur aurait donné huit cheveux de sa tête qu’ils auraient ramenés avec eux et enchâssés dans la pagode Shwedagon de Rangoon. Ce que l’on sait pour sûr, c’est que le bouddhisme est arrivé en Birmanie non pas en une seule fois, mais par apports successifs en provenance de diverses écoles et de plusieurs pays - Inde, Sri Lanka, Tibet et Chine. Pendant des centaines d’années, le mahayana et le theravada ont prospéré côte à côte en Birmanie, et ce jusqu’au XIe siècle, quand le roi Anaratha a décidé de faire du bouddhisme la religion officielle de son pays, en exigeant toutefois qu’il ne soit représenté que par une seule école. Comme le Theravada était alors prédominant et que les plus proches conseillers du roi étaient des moines de cette école, c’est elle qui a prévalu et, pour éviter que des problèmes ne surgissent à l’avenir, il fut décrété que le mahayana était une hérésie et on procéda à son abolition.
La chance semble m’avoir souri d’emblée, car à peine étais-je arrivé qu’un jeune homme véritablement exceptionnel, qui allait devenir mon assistant, mon traducteur et on ami, et le rester jusqu’à ce jour, m’accorda son amitié. Il s’appelle Maung Maung Gyi. En birman, maung veut dire «Monsieur, frère» et gyi «grand», si bien que Maung Maung Gyi peut se traduire par «Monsieur grand frère», un nom qui, je ne tardai pas à m’en apercevoir, lui allait comme un gant. Par abréviation, je me mis à l’appeler Maung.
Pour me faire une idée de mon nouvel environnement, j’adoptai le profil du touriste spirituel et demandai à Maung de m’emmener visiter plusieurs monastères, dont j’eu l’occasion de rencontrer les abbés et les moines, et de discuter avec eux. Il y avait toujours quelques moines qui se débrouillaient en anglais, si bien que la communication n’était pas un problème, d’autant que, partout où nous allions, nous étions bien reçus. On me posait beaucoup de questions sur la vie dans les temples mahayana. Que faisions-nous? Qu’étudions-nous? Que chantions-nous? Quel genre de méditation pratiquions-nous?
La question que je préférais était: «Quel est votre but?» Dans la lignée du zen soto que Taisen Deshimaru a apportée en Occident, mushotoku est le fondement. Mushotoku veut dire «pas d’objet, pas de but». C’est pourquoi, à chaque fois que la question m’est posée, je réponds: «Nous n’en avons aucun.» Ma réponse est presque toujours accueillie par des regards étonnés et des plissements de front, comme si mon interlocuteur n’était pas tout à fait sûr d’avoir bien entendu. «Pas de but?... hum... intéressant... Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire?»
Dans quelque ville que vous marchiez, vous entendrez des chants. Le plus souvent, ils proviennent du haut-parleur de la pagode locale, mais parfois aussi d’une école ou même d’une maison. Les paroles sont en pali; tous les jours, les moines theravada chantent les sutras et les préceptes, qu’ils ont appris par coeur.


La population du Myanmar est bouddhiste à 89% et l’éducation religieuse commence dès le plus jeune âge. Il n’y a pas de service militaire, mais tous les enfants bouddhistes, garçons et filles, doivent à un moment donné se raser le crâne et effectuer un séjour de six semaines à six mois dans un monastère, où ils deviennent novices et vivent une vie monastique tout en étudiant les sutras du Bouddha. À chaque pleine lune et à chaque nouvelle lune, moines et novices se retrouvent dans la salle principale du temple pour chanter les sutras et les préceptes. Les bouddhistes theravada se consacrent à l’étude des sutras et à la mémorisation du canon pâli (Tripitaka)8, et ils s’efforcent de suivre à la lettre les enseignements du Bouddha.


Pendant la saison des pluies, époque où, du temps du Bouddha, il était catégoriquement interdit aux moines de quitter les lieux où vivait la sangha9, il arrive qu’il y ait plus de mille moines et novices chantant ensemble dans les monastères du Myanmar. À l’occasion d’une de mes visites dans ce pays, j’ai fait un enregistrement de leurs chants à la pleine lune et j’en ai effectué des copies sur CD pour les vendre à la boutique zen de Paris, mais personne dans notre sangha ne semble s’intéresser à cette musique. Il faut dire que j’ai rencontré le même genre de réaction là-bas quand j’ai essayé d’y introduire le Hannya Shingyo10: lorsque j’ai fait écouter aux Birmans un enregistrement de ce chant, je me suis heurté à la même indifférence polie.
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1. Kusen, l’enseignement oral donné aux disciples pendant la pratique de la méditation assise. (retour)
2. La Voix de la vallée, Taisen Deshimaru & Philippe Coupey, éd. du Rocher. (retour)
3. Mushotoku, voir plus loin dans le texte. Hishiryo, l’au-delà de la pensée, la pensée issue du tréfonds de la non-pensée. (retour)
4. Kesa, vêtement que le moine zen reçoit de son maître lors de l’ordination et qu’il revêt pendant zazen. (retour)
5. Zazen, l’assise sans objet, jambes croisées et dos droit. L’alpha et l’oméga de la pratique du zen. (retour)
6. Zafu, le coussin noir, rempli de kapok, sur lequel on s’assoit pour pratiquer zazen. (retour)
7. Môns, les Môns, qui seraient environ 1 million au Myanmar, sont un peuple très ancien, ayant joué historiquement un rôle très important dans les échanges Chine/Occident qui transitaient par le Sud. Ce sont eux qui ont introduits le bouddhisme en Birmanie et qui ont donné au Pâli son écriture. (retour)
8. Canon pâli (Tripitaka), littér. « trois corbelles », corps des écritures bouddhiques, qui, d’après la tradition theravada, serait directement issu de la bouche du Bouddha. (retour)
9. Sangha, la communauté des disciples. (retour)
10. Hannya Shingyo, le Sutra du Coeur, l’un des plus importants sutras du bouddhisme zen, chanté tous les matins dans les temples. (retour)

Deuxième épisode : comment corser la soupe aux légumes


Les premières années, j’ai tellement pris l’habitude d’aller visiter les temples theravada que je n’ai pas tardé à m’y sentir chez moi. Dans les temples zen tels que la Gendronnière1, qui se trouve dans le val de Loire, seuls les moines, les nonnes, les bodhisattva et les débutants participent à l’entretien et au fonctionnement quotidien du temple, autrement dit le samu, qui fait intégralement parti de la pratique. En Birmanie aussi, les moines et les nonnes se livrent à diverses tâches, manuelles ou non, mais la responsabilité de l’entretien et du fonctionnement des monastères repose dans une large mesure entre les mains de laïcs, qui dédient leur temps et leurs services au Dharma et en reçoivent en retour des « mérites » proportionnels à leurs efforts. Dans les monastères theravada, par exemple, la collecte de la nourriture et la préparation des repas relèvent des laïcs. Et pour que cette tâche ne soit pas trop lourde, les moines, les nonnes et les novices ne choisissent pas leur menu mais se contentent jour après jour de ce que les laïcs ont réussi à collecter, soit presque toujours du riz et des légumes avec du poulet ou du porc. Il y a bien quelques monastères, dont un célèbre, au sud du pays, qui sont strictement végétariens, mais partout ailleurs où vous allez, vous pouvez vous attendre à manger la nourriture qui a été collectée ce jour-là.

Lors de mes passages dans les monastères, le sujet de l’alimentation revenait souvent, et on m’a demandé à maintes reprises ce qu’on mangeait dans nos temples. C’est ce qui m’a donné l’idée de mettre sur pied une démonstration de cuisine itinérante axée sur la genmai, le petit déjeuner séculaire des temples zen, servi après la cérémonie consécutive au premier zazen du matin.

Le Myanmar est un pays accueillant, mais ses habitants ont indéniablement tendance à se méfier des visiteurs étrangers et à douter de leurs intentions, surtout si ces visiteurs s’adressent à des groupes ou à des congrégations. Mais en l’occurrence, quoi de plus innocent qu’un type parlant de soupe aux légumes ?

Il m’apparut toutefois que mon projet – proposer aux gens de me voir préparer la genmai et de m’écouter en parler – manquait de piment. Pour corser un peu les choses, j’ai fait appel aux services d’une troupe et d’un orchestre de danse tribale Shan, auxquels j’ai demandé de monter en scène de temps à autre au cours du spectacle pour distraire le public pendant que la genmai cuisait. Cela a bien marché.

La première a eu lieu à Bagan, la ville aux 2 000 temples, qui en abrite en vérité plus que cela. L’endroit me semblait d’autant plus approprié pour y faire mes débuts que c’est là, il y a quelques siècles de cela, qu’Anaratha a flanqué son pied royal aux fesses du bouddhisme mahayana.

Vers la fin du spectacle, quand la genmai fut presque prête, j’ai fait une conférence sur le zen et, avec l’aide de Maung, nous avons montré zazen, gassho2, sampai3 et le kyosaku4. Après quoi l’assistance fut invitée à monter en scène et à goûter la genmai.

Non seulement ce spectacle itinérant m’a donné beaucoup de plaisir, mais il s’est avéré efficace pour rompre la glace, dans la mesure où il a permis à la population locale de se rendre compte de ce pourquoi j’étais là, de ce que j’avais en tête, et de la convaincre que je n’avais pas l’intention de me livrer à la moindre entourloupe politique ou à quoi que ce soit qui puisse passer pour une provocation.

Tous les gens qui sont venus ont semblé apprécier le spectacle, sans compter qu’ils ont eu l’occasion de déguster un nourrissant petit déjeuner de temple bouddhique, déjeuner qui, grâce au riz complet, au gomasio et au tamari que j’avais amenés avec moi, était pour eux quelque chose de totalement nouveau.

Après la dégustation, j’ai répondu aux questions, lesquelles portaient sur la genmai, la posture de zazen et, bien entendu « ce bâton » (le kyosaku). Les représentants du gouvernement du Myanmar présents dans l’assistance ont montré un vif intérêt pour cette démonstration de cuisine et ont été très contents de repartir avec quelques exemplaires de la recette.

1. La Gendronnière, temple zen fondé par Taisen Deshimaru en 1980. (retour)

2. Gassho, geste de révérence, mains jointes à la hauteur du visage. (retour)

3. Sampai, les prosternations. (retour)

4. Kyosaku, le "bâton d'éveil", dont on se sert pour frapper le haut des épaules des pratiquants endormis ou agités pendant les séances de zazen. (retour)

Troisième et dernier épisode

le moine mahayana et le «gang des quatre»


Toute personne qui projette de voyager en Birmanie ou ailleurs en Asie du Sud-Est doit se souvenir que, dans les discussions avec des adeptes des différentes écoles du bouddhisme, les mots theravada et hinayana n’ont pas le même sens. Il est étonnant de constater à quel point les gens ont tendance à les confondre, ce qui est une erreur.

Le bouddhisme theravada est né aux environs de l’an 200 av. J.-C., soit plus de 500 ans avant que le mot hinayana n’ait même vu le jour. Au IIe siècle, en Inde, lors du schisme au cours duquel l’école mahayana (le grand véhicule) s’est déparée des dix-huit sectes du hinayana (petit véhicule), le bouddhisme theravada avait depuis longtemps émigré vers le sud, au Sri Lanka, et il s’était également établi en Birmanie.

Je me permets d’insister sur ce point pour la simple raison que les bouddhistes du theravada et d’autres encore jugent le terme hinayana péjoratif et insultant, vu que sa traduction littérale est «petit véhicule», et que «petit», dans ce contexte a le sens de «inférieur». La non-dualité est la moelle de la doctrine mahayana, et l’arrogance, bien qu’elle ne figure pas dans la liste des trois poisons1, est indéniablement la maîtresse de chacun d’entre eux. Voilà pourquoi bien des gens jugent hypocrite que certains participants du second concile bouddhique aient déclaré leur propre école «grande» et les autres «petites», autrement dit inférieures.

Récemment, un autre concile s’est à nouveau penché sur le sujet. En 1950, lors de sa séance inaugurale, qui s’est tenue à Colombo, la World Fellowship of Buddhists (Association mondiale des bouddhistes) a décidé à l’unanimité que l’emploi du mot hinayana en référence au bouddhisme du Sri Lanka, de la Birmanie, de la Thaïlande, du Cambodge et du Laos, autrement dit le bouddhisme des pays appartenant à la tradition theravada, devait être abandonné. Ceci étant, et sachant que les dix-huit sectes originelles du bouddhisme hinayana se sont depuis longtemps éteintes, le mot «hinayana» ne recouvre plus qu’un concept et son emploi appliqué à une école ou une famille quelconque du bouddhisme est abusif.

 

Grâce aux fonds générés depuis deux ans par la vente d’articles et d’objets artisanaux birmans dans la boutique zen de Paris, à la Gendronnière et ailleurs dans le val de la Loire, des puits, des pompes à eau, des générateurs, des fournitures scolaires et une nouvelle école ont été pu être offerts (fuse2) aux habitants de diverses régions rurales de la Birmanie.

Dans le même temps, un groupe de zazen a vu le jour, avec des séances de pratique tous les matins dans un jardin au sommet d’un immeuble. Le groupe est constitué de Maung, de trois conducteurs de pousse-pousse titulaires d’un diplôme universitaire et de moi-même. Dans la boutique de thé à côté du dojo, on nous appelle le moine mahayana et le «gang des quatre». Les séances de zazen se déroulent comme ici en France, avec kinhin3, et leur durée est à peu près identique; en guise de cérémonie, nous chantons le sutra du kesa (Dai sai geda pukku) et/ou les quatre voeux du bodhisattva4, après quoi nous faisons sampai. Pour ce qui est des membres du «gang», ils trouvent tout naturel de ne pas bouger en zazen et, pendant le samu, de se concentrer uniquement sur ce qu’ils font, sans bavardage inutile.

Depuis le début du groupe, il y a eu quelques arrivées et quelques départs, mais dans l’ensemble les effectifs n’ont pas bougé. Pour l’instant, nous n’avons pas vraiment de grand projet d’avenir, si ce n’est que je retourne au Myanmar et que notre groupe continue ce qu’il a entrepris avec les écoles, les puits et zazen. Je considère que j’ai beaucoup de chance d’être en mesure de revenir chaque année. Le Myanmar est un pays doté d’une grande richesse spirituelle, partagée par une population constituée de cent trente-cinq tribus, toutes aussi résolues dans leur foi et leur pratique du bouddhisme.

1. La colère, la convoitise et la stupidité. les trois erreurs où l'esprit humain ne cesse de basculer, et qui l'empêchent d'accéder à la vraie nature des choses. (retour)

2. Le don, l'une des six paramita, ou six perfections. (retour)

3. Marche lente, rythmée par la respiration, pratiquée en alternance avec zazen pour délasser les jambes tout en maintenant la concentration. (retour)

4. Le bodhisattava incarne l'idéal du bouddhisme mahayana. Ses quatre voeux, qui sont chantés lors de la cérémonie consécutive au premier zazen du matin, sont les suivants:
- Si nombreux que soient les êtres vivants, je fais le voeu de les sauver tous.
- Si nombreuses que soient les illusions, je fais le voeu de les vaincre toutes.
- Si nombreux que soient les enseignements, je fais le voeu de les acquérir tous.
- Si parfaite que soit la Voie du Bouddha,
ja fais le voeu de la réaliser. (retour)

John Stevens, octobre 2005.


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