Le texte qui suit est extrait du kusen (enseignement oral pendant zazen) donné par Luc Boussard au camp d'été de Kerambart (août 2003). Le texte commenté est le chapitre Inmo du Shôbôgenzô de Maître Dogen. L'intégralité du kusen donné à l'occasion de cette sesshin a été publiée sous la forme d'un cahier que l'on peut commander auprès de Bruno Peslerbe, tél.: 05 61 26 83 34 ou 06 30 09 10 67
Comment savons-nous qu'il en est ainsi (inmo)? Du fait que le corps et l'esprit apparaissent tous deux dans l'univers sans que l'un ou l'autre soit le moi, nous savons qu'il en est ainsi (inmo). Pour commencer, le corps n'est pas moi. La vie passe avec le temps et ne s'arrête pas même un instant. Où sont parties les joues rouges (de mon enfance)? Elles se sont évanouies sans laisser de traces. Lorsqu'on observe soigneusement, on s'aperçoit que le temps passé ne revient jamais. L'esprit sincère (le c¦ur rouge) n'est pas non plus constant, il apparaît et disparaît au gré de l'instant. Bien que l'esprit sincère existe, il ne s'attarde guère dans le voisinage de l'ego.
Ici, Dogen parle de choses très simples. Il parle du moi, de l'ego et de la sincérité. Il dit que nous savons qu'il en est ainsi, que inmo existe, parce que l'ego n'existe pas vraiment, parce que nous sommes bien obligées de constater que ce corps, que cet esprit, ces émotions, ces idées n'ont pas de permanence, de consistance. Ce constat même nous met sur le chemin, sur la route d'inmo, de l'ainsité.
On pourrait se dire: "Puisqu'il n'y a pas d'ego, qui est-ce qui pratique zazen? Qui est-ce qui lâche prise?" Et en vérité, cela ne peut pas être l'ego qui abandonne l'ego. C'est complètement impossible. Ceux qui font zazen depuis longtemps le savent très clairement. On ne peut pas abandonner avec sa volonté personnelle. En fait, ça abandonne tout seul, c'est zazen qui abandonne. La volonté personnelle, la volonté propre est tout entière investie dans la posture et dans la vigilance, le reste se fait tout seul. Il en va de même pour la sincérité. Toutes les vertus de zazen fleurissent d'elles-mêmes. On ne peut pas fabriquer de la sincérité, on ne peut pas fabriquer de la compassion.
Par contre, si l'on s'abandonne avec le regard de zazen, si l'on s'observe à partir du samadhi, c'est-à-dire dans le miroir neutre de la posture, on apprend à connaître ses ressorts, tout le réseau de ses attachements, de ses habitudes mentales, affectives, sans s'y complaire, ni pour se détester soi-même ni pour se gargariser, et on devient intime avec soi-même. On s'accepte tel qu'on est. Là, peut-être, on arrive à être sincère.
Kodo Sawaki a écrit: "Notre objectif est d'être un homme vrai." Ailleurs il dit : "Pratiquer zazen, c'est atteindre la dimension adulte de notre vie." Pratiquer la Voie, c'est renouer le lien entre le petit ego et cet homme vrai, sincère, qui marche sur les traces des anciens.
[...] Dans le passage de Inmo auquel nous sommes arrivés, Dogen parle de la sincérité. Il trace un parallèle entre les "joues rouges" et le "c¦ur rouge", entre l'enfance et la sincérité. Et il conclut le chapitre en disant que la sincérité ne s'attarde pas dans le voisinage de l'ego.
On dit souvent que Dogen est obscur, hermétique, mais ce n'est pas toujours le cas. Il lui arrive d'être très humain, comme dans les poèmes du San sho do ei où il parle de la nostalgie que lui inspire la lune.
Effectivement, la sincérité est la marque de l'enfance. Les petits enfants sont complètement sincères. Mais très vite, on devient malin, on devient compliqué et on perd cette sincérité. Lorsqu'on pratique zazen, on renoue avec l'esprit originel au-delà des complications, des artifices. C'est pour ça que Sensei disait à propos des paramita - c'est-à-dire les vertus du pratiquant de la voie -, que zazen les contient toutes, que zazen est la source des vertus. Il en va de même pour la sincérité. Dans le silence du c¦ur, toutes les vertus sont présentes en puissance.
Dans le passage suivant, que je vais vous lire, Dogen dit justement que c'est la souffrance, la nostalgie, que nous inspire la perte de l'enfance et de cette sincérité qui va avec, qui nous amène à la pratique de la voie.
Cela étant, l'esprit de sagesse (bodhi) s'instaure spontanément. À ce moment là, abandonnant nos anciennes illusions, nous voulons entendre ce que nous n'avons jamais entendu et connaître l'expérience que nous n'avons jamais connue. Cela ne provient pas de nous. Sachez qu'il en est ainsi (inmo), parce que nous sommes inmo en tant que personne. Comment savons-nous que nous sommes inmo en tant que personne ? Nous savons que nous sommes déjà inmo en tant que personne parce que nous aspirons à atteindre inmo en tant qu'objet. Ayant le visage d'inmo en tant que personne, nous n'avons pas à nous préoccuper d'inmo en tant qu'objet. La préoccupation étant elle-même inmo en tant qu'objet, elle est au-delà de la préoccupation. On ne doit pas non plus s'étonner qu'inmo en tant qu'objet soit inmo. Quelle que soit notre surprise ou notre perplexité, inmo, surprise et perplexité sont inmo. Ceci est au-delà du Bouddha, au-delà de l'esprit, au-delà de l'univers entier, on ne peut l'exprimer que par étant déjà inmo en tant que personne, pourquoi vous souciez d'inmo en tant qu'objet?
La sagesse suprême (bodhi), dit Dogen, est au-delà du Bouddha, au-delà de l'univers entier dans les dix directions. C'est la dimension ineffable, qu'il est totalement vain de vouloir saisir ou de vouloir exprimer. C'est le "fond sans fond" dont parle Maître Eckart. C'est notre nature propre. Et c'est là où l'esprit de "l'homme vrai" dont parle Kodo prend refuge. En parlant de cet homme vrai, Kodo Sawaki dit que si un taureau lui fonce dessus, son esprit ne bouge pas. Ça peut paraître risible. Ça peut sembler un idéal complètement fantasmagorique. Mais si je comprends bien Dogen, et pas que lui d'ailleurs, il nous dit que c'est la nature fondamentale des choses au-delà de ce qu'on peut comprendre avec notre intellect, la nature fondamentale des choses qu'on ne peut approcher qu'avec notre intuition, qu'on ne peut que laisser être, sans intervenir.
Le reflet de cette nature des choses dans l'être humain, c'est l'intimité avec soi-même, qui ne se manifeste pas dans les discours, dans la connaissance, mais dans l'action, la manière d'être.